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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2218566

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2218566

vendredi 19 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2218566
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème chambre
Avocat requérantBENITEZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 31 décembre 2022 et le 13 janvier 2023, Mme B A, représentée par Me Benitez, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 29 décembre 2022 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée et lui a interdit la circulation sur le territoire français pour une durée de douze mois ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de lui restituer sa carte d'identité roumaine ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à Me Benitez, son conseil, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle ou, dans le cas où l'aide juridictionnelle ne lui serait pas attribuée, de lui verser cette somme directement.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté dans l'ensemble de ses dispositions :

- son signataire était incompétent ;

- il est insuffisamment motivé ;

- son droit à être entendue a été méconnu ;

- sa situation personnelle n'a pas été examinée ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît le paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français, la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire et la décision fixant le pays de renvoi :

- elles méconnaissent l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne la décision portant refus de délai départ volontaire :

- elle méconnaît l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai ;

- elle méconnaît l'article L. 251-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 45 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

La requête a été communiquée au préfet de la Seine-Saint-Denis, qui n'a pas présenté d'observations en défense.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 2 mai 2023 du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Bobigny.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Jimenez ;

- les observations de Me Esteveny substituant Me Benitez, représentant Mme A.

Le préfet de la Seine-Saint-Denis n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante roumaine, née le 5 septembre 1991 à Bucarest (Roumanie) n'a pas été en mesure de présenter des documents l'autorisant résider sur le territoire français. Par un arrêté du 29 décembre 2022, le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée, a prononcé à son encontre une interdiction de circulation sur le territoire pour une durée de douze mois. Mme A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 2 mai 2023 du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Bobigny. Dans ces conditions, il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions tendant à son admission à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle, lesquelles sont devenues sans objet.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, par un arrêté n° 2022-3175 du 22 novembre 2022, régulièrement publié au bulletin d'informations administratives de la préfecture du 24 novembre 2022, le préfet de la Seine-Saint-Denis a donné délégation à M. C D, adjoint au chef du bureau de l'éloignement, pour signer les décisions contestées, en cas d'absence ou d'empêchement notamment du chef du bureau de l'éloignement. Il ne ressort pas des pièces du dossier que les agents précédant le signataire dans l'ordre des délégataires n'auraient pas été absents ou empêchés. En outre, il ne résulte d'aucun texte que la mention de l'absence ou de l'empêchement de ces derniers aurait dû figurer dans l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision en litige, qui manque en fait, doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; / () ". L'article L. 211-5 du même code dispose : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

5. La décision attaquée comporte les considérations de fait sur lesquelles elle se fonde. La circonstance tenant à ce que le préfet n'aurait pas exposé de manière détaillée la situation personnelle, familiale et personnelle de Mme A ne permet pas d'établir, à elle seule, un défaut de motivation. Par suite, le moyen tiré de ce que cette décision serait entachée d'une insuffisance de motivation doit être écarté.

6. En troisième lieu, Mme A soutient qu'elle n'a pas bénéficié des services d'un interprète et qu'il s'ensuit que son droit à être entendue a été méconnu. Toutefois, il ressort des mentions figurant sur l'arrêté litigieux, comportant la signature d'un interprète et la mention " roumaine ", que la requérante a bénéficié d'un interprète. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendue et, en tout état de cause, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, doivent être écartés.

7. En quatrième lieu, aux termes, d'une part, des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes, d'autre part, du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

8. Si Mme A soutient que sa vie privée et familiale se trouve en France dès lors qu'elle y vit avec son conjoint et leurs quatre enfants dont l'un d'eux est né en France, elle n'invoque aucune circonstance qui ferait obstacle à la reconstitution de la cellule familiale dans son pays d'origine avec son conjoint qui est également de nationalité roumaine et dont la régularité du séjour n'est ni alléguée ni établie. Compte tenu de ces circonstances, Mme A n'est pas fondée à soutenir que le préfet de la Seine-Saint-Denis aurait méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ni entaché son arrêté d'une erreur manifeste d'appréciation. Il suit de là que les moyens invoqués ne peuvent qu'être écartés.

9. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : 1° Ils ne justifient plus d'aucun droit au séjour tel que prévu par les articles L. 232-1, L. 233-1, L. 233-2 ou L. 233-3 ; 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; () " . Aux termes de l'article L. 232-1 de ce même code : " Tant qu'ils ne deviennent pas une charge déraisonnable pour le système d'assistance sociale mentionné par la directive 2004/38 du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 relatif au droit des citoyens de l'Union et des membres de leurs familles de circuler et de séjourner librement sur le territoire des Etats membres, les citoyens de l'Union européenne ainsi que les membres de leur famille, tels que définis aux articles L. 200-4 et L. 200-5 et accompagnant ou rejoignant un citoyen de l'Union européenne, ont le droit de séjourner en France pour une durée maximale de trois mois, sans autre condition ou formalité que celles prévues pour l'entrée sur le territoire français ". Et aux termes de l'article L. 233-1 de ce code : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes :1° Ils exercent une activité professionnelle en France ; / 2° Ils disposent pour eux et pour leurs membres de famille de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale, ainsi que d'une assurance maladie ().

10. Lorsqu'elle entend prendre une mesure d'éloignement sur le fondement du 2° des dispositions de l'article L. 251-1, il appartient à l'autorité administrative, qui ne saurait se fonder sur la seule existence d'une infraction à la loi, d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française, ces conditions étant appréciées en fonction de sa situation individuelle, notamment de la durée de son séjour en France, de sa situation familiale et économique et de son intégration.

11. S'il ressort des termes mêmes de l'arrêté attaqué que le préfet de la Seine-Saint-Denis a entendu fonder sa décision portant obligation de quitter le territoire sur la circonstance que Mme A s'est rendue coupable de faits de dégradation de biens privés en réunion et qu'elle est connue au fichier automatisé des empreintes digitales pour des faits de tentative de vol, la requérante conteste la véracité de ces faits et fait valoir qu'elle n'a jamais fait l'objet de condamnation. Dans ces conditions, Mme A ne peut être regardée comme représentant une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société française. Il ressort cependant de ce même arrêté que le préfet a également entendu fonder la décision en litige sur le fait que l'intéressée ne peut justifier de ressources ou de moyens d'existence suffisants pour elle et sa famille, qu'elle ne justifie pas d'une assurance maladie personnelle en France ou dans son pays d'origine et se trouve en situation de complète dépendance par rapport au système d'assistance sociale français. Or, Mme A ne conteste pas ce motif. Dès lors, le préfet de la Seine-Saint-Denis qui aurait pu fonder sa décision portant obligation de quitter le territoire sur ce seul motif, n'a pas méconnu l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ce moyen doit donc être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision refusant un délai de départ volontaire :

12. Aux termes des dispositions de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les étrangers dont la situation est régie par le présent livre disposent, pour satisfaire à l'obligation qui leur a été faite de quitter le territoire français, d'un délai de départ volontaire d'un mois à compter de la notification de la décision. L'autorité administrative ne peut réduire le délai prévu au premier alinéa qu'en cas d'urgence () ".

13. En l'espèce, compte tenu de ce qui a été dit au point 11, le préfet de la Seine-Saint-Denis n'a pu, sans méconnaître les dispositions précitées, décider qu'il y avait urgence à éloigner Mme A en retenant le seul motif, infondé, tiré de ce que les faits qui lui sont reprochés constituent une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société française. Dès lors, la requérante est fondée, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés à son encontre, à demander l'annulation de la décision refusant de lui octroyer un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne la légalité de l'interdiction de circulation sur le territoire français pour une durée de douze mois :

14. Aux termes de l'article L. 251-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut, par décision motivée, assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français édictée sur le fondement des 2° ou 3° de l'article L. 251-1 d'une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée maximale de trois ans ".

15. Il ressort des pièces du dossier que la décision en litige est fondée exclusivement sur la menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société française que constituerait la présence de Mme A sur le territoire. Dès lors que la réalité de cette menace, ainsi qu'il résulte du point 11 n'est pas fondée, la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français ne peut qu'être annulée.

16. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme A est seulement fondée à demander l'annulation de la décision du 29 décembre 2022 par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire et lui a fait interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée de douze mois.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

17. Aux termes de l'article L. 814-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente, les services de police et les unités de gendarmerie sont habilités à retenir le passeport ou le document de voyage des personnes de nationalité étrangère en situation irrégulière. / Ils leur remettent en échange un récépissé valant justification de leur identité et sur lequel sont mentionnées la date de retenue et les modalités de restitution du document retenu ".

18. Il ne résulte pas de l'instruction que le préfet de la Seine-Saint-Denis serait en possession de la carte d'identité roumaine de la requérante. Par suite, ses conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

19. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Les décisions du 29 décembre 2022 par lesquelles le préfet de la Seine-Saint-Denis a refusé à Mme A l'octroi d'un délai de départ volontaire et a prononcé à son encontre une interdiction de circulation d'une durée de douze mois sont annulées.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Délibéré après l'audience du 21 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Jimenez, présidente,

M. Charageat, premier conseiller,

Mme Nour, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 janvier 2024.

La présidente-rapporteure,

J. Jimenez

Le premier assesseur,

D. Charageat

Le greffier,

C. Chauvey

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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