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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2303192

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2303192

mercredi 19 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2303192
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation11ème Chambre (JU)
Avocat requérantSINGH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 15 mars 2023, Mme A D, représentée par Me Charlotte Singh, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 02 mars 2023 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis a décidé de son transfert aux autorités espagnoles responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet de lui remettre une attestation de demande d'asile en procédure normale, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou à défaut de procéder au réexamen de sa demande d'asile dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1500 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'insuffisance de motivation au regard des exigences de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- il méconnaît l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 dès lors qu'il n'est pas établi que les brochures requises lui ont été remises dans une langue qu'elle comprend et qu'elle sait lire au moment du dépôt de sa demande d'asile ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 23 juin 2013 ;

- il méconnaît l'article 3.2 du règlement (UE) n°604/2013 du 23 juin 2013, l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits fondamentaux, ainsi que l'article 4 la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

Par un mémoire en défense enregistré le 03 avril 2023, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Vu :

- les décisions attaquées ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal administratif de Montreuil a désigné M. Tukov pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 572-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Tukov,

- les observations de Me Charlotte Singh, représentant Mme D, qui reprend les termes de la requête, assistée de M. C E, interprète en langue soninké.

Le préfet de la Seine-Saint-Denis n'étant ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante malienne s'est présentée au préfet de la Seine-Saint-Denis le 08 décembre 2022 afin de demander l'asile. Elle demande l'annulation de l'arrêté du 02 mars 2023 par lequel le préfet a cependant décidé son transfert aux autorités espagnoles.

Sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme D, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête

3. L'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 dispose que : " Par

dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit. ". Ces dispositions doivent être appliquées dans le respect des droits garantis par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4.Il ressort des pièces du dossier que Mme D est atteinte aujourd'hui d'un syndrome post-traumatique grave. Ce syndrome se manifeste par des éléments dissociatifs, des troubles importants du sommeil empêché par les reviviscences traumatiques. Elle est suivie à cet effet par une psychologue clinicienne de l'Etablissement de Santé Mentale MGEN de Paris Vaugirard qui atteste que le lien de confiance établi entre-elles et la connaissance de la langue française sont essentiels pour ses soins, et qu'un transfert en Espagne mettrait en danger la santé de la requérante. Au surplus, la requérante est enceinte de deux mois, état pouvant accentuer sa particulière vulnérabilité. Au regard de l'ensemble de ces éléments, Mme D est fondée à soutenir qu'en refusant de faire usage de la faculté que lui ouvre l'article 17 du règlement du 26 juin 2013, alors qu'un transfert pour l'examen de sa demande d'asile aurait pour effet de rompre la continuité du traitement qu'elle suit en France, le préfet de la Seine-Saint-Denis a commis une erreur manifeste d'appréciation en estimant que la France n'était pas l'Etat responsable de la demande d'asile du requérant.

5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, qu'il y a lieu d'annuler l'arrêté du 02 mars 2023 par lequel le préfet de la Seine Saint Denis a décidé le transfert de Mme D aux autorités espagnoles, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

6.L'exécution du présent jugement, eu égard au motif d'annulation retenu, implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis d'enregistrer la demande d'asile de l'intéressée en procédure " normale " et de lui délivrer une attestation de demande d'asile, durant l'examen de sa demande d'asile par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

7. Il y a lieu, ainsi qu'il a été dit au point 2, d'admettre provisoirement Mme D au bénéfice de l'aide juridictionnelle ; par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ; il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Singh renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Singh de la somme de 1 000 euros ; dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme D par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à cette dernière.

D E C I D E

Article 1er : Mme D est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 2 mars 2023 par lequel le préfet de la Seine Saint Denis a décidé le transfert de Mme D aux autorités espagnoles est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis d'enregistrer la demande d'asile de Mme D en procédure " normale " et de lui délivrer une attestation de demande d'asile, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'État versera à Me Charlotte Singh la somme de 1 000 (mille) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 sous réserve que ce dernier renonce au bénéfice de l'aide juridictionnelle conformément aux dispositions de l'article 37 de la loi du 19 décembre 1991 relative à l'aide juridique.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D, à Me Singh et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 avril 2023.

Le magistrat désigné par le président du tribunal,

C. Tukov

Le greffier,

M. Jeudy La République mande et ordonne préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

2303192

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