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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2304841

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2304841

lundi 29 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2304841
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8ème chambre (J.U)
Avocat requérantCAOUDAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 avril 2023 et un mémoire enregistré le 13 janvier 2024, M. A C, représenté par Me Caoudal, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 6 avril 2023 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il sera renvoyé et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

3°) de procéder à l'effacement de son signalement du système d'information Schengen ;

4°) d'enjoindre à l'administration de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois et de le munir dans l'intervalle d'une autorisation provisoire de séjour ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1500 euros hors taxe à verser à son conseil sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de loi du 10 juillet 1991 en cas d'admission définitive au bénéfice de l'aide juridictionnelle ou à défaut à son profit sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis a refusé de lui délivrer un titre de séjour est entachée d'incompétence et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- les décisions litigieuses sont insuffisamment motivées ;

- sa situation n'a pas été effectivement examinée ;

- l'obligation de quitter le territoire français a été prise en violation du droit d'être entendu prévu à l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- cette décision porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision qui lui fait interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- l'annulation de la décision qui lui fait interdiction de retour imposera d'effacer son signalement au système d'information Schengen.

La requête a été communiquée au préfet de la Seine-Saint-Denis qui n'a pas produit d'observations en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. D pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D ;

- les observations de Me Caoudal, pour M. C, qui reprend les conclusions et moyens des écritures.

Le préfet de la Seine-Saint-Denis, régulièrement convoqué, n'était pas présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée après que les parties présentes ont formulé leurs observations orales en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant turc né le 10 juillet 1988 à Kagizman (Turquie), qui serait entré en France en mars 2022, a présenté une demande d'asile rejetée par une décision du 23 août 2022 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), confirmée par une décision du 26 janvier 2023 de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Par un arrêté du 6 avril 2023, dont il demande l'annulation, le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il sera renvoyé et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de 24 mois.

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / () ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

3. Si M. C articule des moyens contre une décision par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis lui aurait refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'arrêté litigieux n'édicte pas un tel refus. En tout état de cause, M. C ne formule aucune conclusion tendant à l'annulation d'une telle décision.

4. L'arrêté litigieux vise le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et, notamment, ses articles L. 611-1 4°), fondement de la mesure d'éloignement litigieuse, L 612-1, relatif au délai de départ de droit commun de trente jours, L 612-8, fondement de la mesure d'interdiction de retour en France et L. 612-12, fondement de la décision distincte fixant le pays de destination de la requérant. L'arrêté litigieux vise également la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Dans ces conditions, les décisions attaquées sont suffisamment motivées en droit. S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français, l'arrêté attaqué précise, en fait, que la demande d'asile de M. C a été rejetée par l'OFPRA le 23 août 2022, décision confirmée par la CNDA le 26 janvier 2023 et que le requérant ne justifie pas, en France, d'une situation personnelle et familiale à laquelle il serait porté une atteinte disproportionnée au regard du but poursuivi. Cette décision comporte ainsi l'énoncé des circonstances de fait sur la base desquelles elle a été prise. Il en va de même de la décision fixant le pays de destination du requérant, laquelle mentionne la nationalité de cet dernier et indique qu'il n'établit pas être exposée à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dans ce pays. Il suit de là que le moyen tiré du défaut de motivation de ces décisions doit être écarté.

5. Aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Toutefois, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

6. Si M. C soutient que son droit d'être entendu a été méconnu, il se borne à indiquer qu'il n'a pas été mis en mesure de présenter des observations avant qu'une obligation de quitter le territoire français ne soit prise à son encontre. Il ne fait ainsi valoir aucun élément précis qu'il n'aurait pu utilement porter à la connaissance de l'administration avant que ne soient prises les décisions contestées et qui aurait été susceptible d'affecter le contenu de ces décisions. Par suite et alors que le requérant ne peut utilement faire valoir que l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, abrogé au 1er mai 2021, serait contraire aux dispositions de l'article 41 de la charte, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté.

7. Il ne ressort pas des pièces du dossier et rien ne permet de faire considérer que le préfet de la Seine-Saint-Denis n'aurait pas effectivement examiné la situation du requérant avant d'édicter à son encontre une mesure d'éloignement et de fixer son pays de destination.

8. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". La durée de présence en France de M. C, qui allègue, sans en justifier, être entré en France en mars 2022 serait, à la supposée établie, limitée à une durée de l'ordre d'une année seulement à la date de l'arrêté litigieux. Le requérant ne se prévaut d'aucune attache privée ou familiale en France ni n'établit être dépourvu de telles attaches dans son pays d'origine. Dans ces conditions, au regard des buts en vue desquels elle a été prise, la décision qui lui fait obligation de quitter le territoire français n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale garanti par les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance de ces stipulations ne peut qu'être écarté. Il en va de même du moyen tiré de ce que cette décision serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

9. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". L'obligation de quitter le territoire français litigieuse n'a pas pour objet ou pour effet de fixer le pays de destination de M. C. Par suite, le moyen tiré de ce que cette décision méconnaîtrait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté comme inopérant.

10. Aux termes des dispositions de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. " L'article L. 612-10 du même code dispose : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. "

11. Si, comme il a été dit, la durée de présence en France de M. C est, en tout état de cause, limitée à une durée de l'ordre d'une année à la date à laquelle l'arrêté attaqué a été pris, le requérant soutient, sans être contesté par le préfet de la Seine-Saint-Denis, qui n'a pas produit d'observations en défense, qu'il n'a pas fait l'objet, antérieurement, d'une mesure d'éloignement et qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public en France. Dans ces conditions, en fixant à deux ans, durée maximale prévue à l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la durée de l'interdiction de retour en France de M. C, le préfet de la Seine-Saint-Denis a entaché cette décision d'une erreur manifeste d'appréciation. Cette décision doit, dès lors et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens articulés à son encontre, être annulée.

12. Il résulte de ce qui précède que l'arrêté litigieux doit être annulé, en tant seulement, qu'il édicte à l'encontre de M. C une interdiction de retour sur le territoire français. Cette annulation implique nécessairement que le préfet de la Seine-Saint-Denis procède à l'effacement du signalement de l'intéressé dans le système d'information Schengen. Il y a lieu de lui faire injonction de procéder à cet effacement dans un délai d'un mois.

13. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'accorder au requérant la somme qu'il demande sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis a interdit à M. C de retourner en France pendant une durée de deux ans est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis de procéder, dans un délai d'un mois suivant la date de notification du présent jugement, à l'effacement du signalement de M. C au système d'information Schengen.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 janvier 2024.

Le magistrat désigné,

L. D La greffière,

D Bakouma

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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