Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2305075

jeudi 12 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2305075
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation11ème chambre
Avocat requérantPEIFFER-DEVONEC

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Montreuil a été saisi par Mme A, ressortissante guinéenne, d’un recours pour excès de pouvoir contre la décision implicite de refus de titre de séjour née du silence du préfet de la Seine-Saint-Denis. Le tribunal a rejeté l’exception de non-lieu soulevée par le préfet, estimant que la délivrance de récépissés ne faisait pas disparaître la décision implicite de refus. Au fond, il a annulé cette décision, considérant que Mme A justifiait d’une intégration scolaire et sociale exceptionnelle en France depuis son arrivée mineure, en application des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, ainsi que de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, respectivement enregistrés le 27 avril 2023 et le 12 septembre 2024, Mme C A, représentée par Me Peiffer-Devonec, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite de refus née du silence gardé par le préfet de la Seine-Saint-Denis sur sa demande de délivrance d'un titre de séjour formée le 15 novembre 2022 ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que la décision implicite de refus :

- méconnaît les articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 juin 2023, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut, à titre principal, au non-lieu à statuer et, à titre subsidiaire, au rejet de la requête.

Il fait valoir que la demande de la requérante est toujours en cours d'instruction, qu'elle s'est vue remettre une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler et que la requête est dépourvue d'objet.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Dumas ;

- les observations de Me Alvarez-Morera, substituant Me Peiffer-Devonec, représentant Mme A.

Le préfet de la Seine-Saint-Denis n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante de Guinée-Conakry née le 1er juillet 2002, a sollicité le 15 novembre 2022, la délivrance d'un titre de séjour et s'est vue délivrer un récépissé valable jusqu'au 14 février 2023. La requérante demande au tribunal d'annuler la décision implicite de refus, née du silence gardé par le préfet de la Seine-Saint-Denis sur sa demande de délivrance d'un titre de séjour formée le 15 novembre 2022.

Sur l'exception de non-lieu soulevée en défense :

2. Mme A s'est vue délivrer un récépissé de demande de titre de séjour le 15 novembre 2022. Le délai prévu par l'article R. 432-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile étant écoulé, le silence gardé par la préfecture de la Seine-Saint-Denis a fait naître une décision implicite de rejet, sans qu'y fasse obstacle la délivrance postérieure de récépissés de demande de titre de séjour ou la circonstance que sa demande serait toujours en cours d'instruction. Dans ces conditions, la requête présentée par l'intéressée n'est pas devenue sans objet et l'exception de non-lieu à statuer soulevée en défense ne peut être accueillie.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme A, née le 1er juillet 2002, arrivée mineure, en juin 2014, sur le territoire français, a été prise en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance du département de la Seine-Saint-Denis par une ordonnance du juge des enfants du tribunal de grande instance de Bobigny du 20 novembre 2018 et un jugement en assistance éducative du même tribunal en date du 12 juin 2019. A la suite de l'injonction du juge des référés du tribunal administratif de Montreuil du 28 juin 2022, elle a obtenu un rendez-vous lui permettant de déposer une demande de titre de séjour afin de régulariser sa situation à sa majorité. Elle a sollicité son admission exceptionnelle au séjour le 15 novembre 2022. Il ressort également des pièces du dossier qu'elle bénéficie depuis le 1er juillet 2020 d'un contrat jeune majeur renouvelé en dernier lieu jusqu'au 31 mars 2023, qu'elle est lauréate depuis 2021 d'un baccalauréat général avec une mention assez bien, et qu'elle a poursuivi ses études en suivant un cursus de double licence en sciences politiques et en sciences économiques et gestion à l'université Sorbonne Paris Nord. Il ressort du rapport social la concernant établi par le service de l'aide sociale à l'enfance (ASE) du département de la Seine-Saint-Denis en date du 24 octobre 2022 que Mme A était impliquée dans ses études, qu'elle était déléguée de sa promotion, et qu'elle pratiquait la voile avec l'école de voile de Deauville depuis 2018 en participant à tous les championnats. Il ressort également des pièces du dossier que, dépourvue de titre de séjour, elle n'a pu accéder à un logement étudiant du centre régional des œuvres universitaires et scolaires (CROUS) de Créteil et que sans ressource et isolée en France, elle a dû se résoudre à s'inscrire en première année d'études conduisant au diplôme national d'infirmier ce qui lui a permis de conclure avec l'assistance publique - hôpitaux de Paris (AP-HP) une convention d'occupation précaire de mise à disposition d'une chambre moyennant une redevance. Elle produit les évaluations élogieuses de ses compétences en stage, ainsi que son contrat de travail à durée indéterminée à temps partiel conclu avec la société Monoprix Exploitation et ses bulletins de salaires, afin de justifier de l'emploi qu'elle occupe en parallèle aux études qu'elle mène. Il résulte de ce qui précède que l'intéressée, par les pièces qu'elle produit, justifie de son excellente intégration scolaire et sociale en France. Dans ces conditions, en refusant de délivrer un titre de séjour à Mme A, le préfet de la Seine-Saint-Denis a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle.

4. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à soutenir que la décision implicite née du silence gardé par le préfet de la Seine-Saint-Denis sur sa demande de délivrance d'un titre de séjour formée le 15 novembre 2022 est illégale et à en demander l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement, sauf changement de circonstance de droit ou de fait, la délivrance d'un titre de séjour mention " vie privée et familiale " à l'intéressée. Dans ces conditions, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de le lui délivrer dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement.

Sur les frais liés au litige :

6. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État (préfet de la Seine-Saint-Denis), qui est, dans la présente instance, la partie perdante, la somme de 1 100 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite, née du silence gardé par le préfet de la Seine-Saint-Denis sur la demande de délivrance d'un titre de séjour formée par Mme A le 15 novembre 2022, est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Saint-Denis, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de délivrer à Mme A une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification de ce même jugement.

Article 3 : L'État (préfet de la Seine-Saint-Denis) versera à Mme A une somme de 1 100 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Délibéré après l'audience du 26 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Israël, président,

M. Dumas, premier conseiller,

Mme Caldoncelli Vidal, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 décembre 2024.

Le rapporteur,

M. Dumas

Le président,

M. Israël

La greffière,

Mme B

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.