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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2305620

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2305620

lundi 15 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2305620
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationPôle Urgences (J.U)
Avocat requérantLE GOFF

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11 mai 2023 et un mémoire complémentaire enregistré le 12 mai 2023, M. F A D, actuellement retenu au centre de rétention administrative n° 3 du Mesnil-Amelot, représenté par Me Le Goff, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 9 mai 2023, notifié le lendemain, par lequel le préfet de l'Essonne a décidé qu'il sera reconduit vers le pays dont il a la nationalité, soit l'Algérie, en application de la décision d'interdiction judiciaire du territoire français du 7 avril 2020 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 200 euros, à verser à son conseil, au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision est entachée d'incompétence de son auteur ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen ;

- elle méconnaît le principe général du droit de l'Union européenne d'être informé et entendu préalablement à l'édiction d'un acte susceptible faisant grief ;

- elle méconnaît l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle méconnaît l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des liberté fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des liberté fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Des pièces ont été produites par le préfet de l'Essonne les 11 et 12 mai 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Breuille, conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Breuille,

- les observations de Me Le Goff, représentant M. A D, présent, reprenant les conclusions et moyens de ses écritures, en faisant notamment valoir que : l'intéressé a fait l'objet d'une interdiction judiciaire du territoire français d'une durée de cinq ans en 2020 ; il n'a pas été en mesure de présenter des observations avant la décision en litige ; en effet, la date de la notification du courrier par lequel il a été mis à même de présenter des observations est raturée ; la réponse écrite inscrite sur le document n'a pas été apposée par lui, dès lors qu'il ne sait pas écrire ; l'heure à laquelle ces observations écrites ont été présentées n'est pas indiqué ; il n'a pas bénéficié de l'assistance d'un interprète ; ce faisant, il n'a pas pu évoquer les craintes de retourner en Algérie ; à cet égard, il a fui son pays d'origine en raison de violences exercées par son père ; il serait isolé et vulnérable s'il devait retourner dans son pays d'origine ;

- les observations de Me Briolin, représentant le préfet de l'Essonne, qui fait valoir que : il a été mis en mesure de présenter des observations en février 2023 ;

- les observations de M. A D, assisté de Mme B, interprète en langue arabe, qui fait valoir qu'il ne parle pas le français, qu'il avait sollicité un interprète, et qu'il ne souhaite pas retourner en Algérie dès lors que son père risque de s'en prendre à lui.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A D, ressortissant algérien né le 1er janvier 2001, demande l'annulation de l'arrêté du 9 mai 2023, notifié le lendemain, par lequel le préfet de l'Essonne a décidé qu'il sera reconduit vers le pays dont il a la nationalité, soit l'Algérie, en application de l'interdiction du territoire français pour une durée de cinq ans édictée à son encontre le 7 avril 2020 par un jugement du tribunal correctionnel de Nanterre.

Sur l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Le premier alinéa de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 dispose que " dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 susvisé : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence (). / L'admission provisoire est accordée par () le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle () sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Au cas particulier, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. A D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, par un arrêté du 2 mai 2023 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de l'Essonne a donné délégation à Mme C E, cheffe du bureau de l'éloignement du territoire, à l'effet de signer la décision contestée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.

5. En deuxième lieu, la décision fixant le pays de destination, qui vise l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, précise que l'intéressé n'établit pas être exposé à des peines ou risques en cas de retour dans son pays d'origine. Elle comporte ainsi les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

6. En troisième lieu, il ne ressort pas des motifs de l'arrêté attaqué ou des autres pièces du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen sérieux et particulier de la situation du M. A D avant de prendre la décision contestée.

7. En quatrième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ". Aux termes de l'article L. 122-1 de ce code : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix () ". La décision fixant le pays de renvoi d'un étranger frappé d'une interdiction judiciaire du territoire français, qui a le caractère d'une mesure de police, est soumise aux dispositions précitées des articles L. 121-1 et suivants du code des relations entre le public et l'administration selon lesquelles l'administration doit mettre à même la personne intéressée de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales en ayant la faculté de se faire assister par un conseil de son choix.

8. D'autre part, le droit d'être entendu préalablement à toute décision qui affecte sensiblement et défavorablement les intérêts de son destinataire constitue l'une des composantes du droit de la défense, tel qu'il est énoncé notamment au 2 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, et fait partie des principes généraux du droit de l'Union européenne ayant la même valeur que les traités. Il garantit à toute personne la possibilité de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours de la procédure administrative, afin que l'autorité compétente soit mise à même de tenir compte de l'ensemble des éléments pertinents pour fonder sa décision. Ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

9. Il ressort des pièces du dossier que par un courrier daté du 9 mai 2023, qui a, ainsi que cela ressort de manière suffisamment lisible de la mention manuscrite apposée sur le document, été notifié le 10 mai 2023 à 10 heures 15 à l'intéressé, M. A D a été informé de l'intention de l'administration de procéder à son éloignement à destination de l'Algérie en raison de l'interdiction judiciaire du territoire français dont il fait l'objet et a été invité à produire ses observations dans un délai d'un quart d'heure. Il ressort de ce document que l'intéressé s'est exécuté dans le délai imparti, ses observations étant retranscrites manuscritement sur ce même document. Si le requérant, assisté à l'audience d'un interprète en langue arabe, soutient qu'il n'a pas lui-même écrit ses propres observations, qui ont donc nécessairement été retranscrites par un agent, et qu'il ne comprend et surtout ne parle que très peu le français, il ressort des pièces du dossier qu'il s'est exprimé en français lors de sa garde à vue le 9 février 2023. Par ailleurs, la circonstance alléguée à l'audience par le requérant selon laquelle il aurait sollicité l'intervention d'un interprète n'est étayée par aucune pièce versée au dossier. M. A D n'établit pas qu'il n'a pas été en mesure de produire d'autres observations utiles en lien avec la décision contestée que celles qui ont été retranscrites dans le courrier du 10 mai 2023. Dans ces conditions et alors même qu'il aurait disposé d'un délai bref, le préfet doit être regardé comme ayant mis l'intéressé à même de faire valoir ses observations préalablement à la notification, et donc l'entrée en vigueur, le 10 mai 2023 à 10 heures 35, de la décision contestée. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration ainsi que de son droit d'être entendu doivent être écartés.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". L'article L. 513-2, dont les dispositions ont été reprises à la date de la décision attaquée à l'article L. 721-4, du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que : " () / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

11. Si M. A D soutient qu'il craint pour sa vie en cas de retour dans son pays et que son état de santé fait obstacle à son retour en l'absence de traitement approprié, il n'apporte toutefois aucun élément à l'appui de ses allégations. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations et dispositions précitées au point 10 doit être écarté.

12. En sixième lieu, M. A D soutient que la décision contestée porte, eu égard à sa date d'entrée sur le territoire français, une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation. Cependant, l'autorité administrative est tenue de pourvoir à l'exécution de la peine d'interdiction du territoire français prononcée par le juge pénal, sous réserve qu'une telle décision n'expose pas l'intéressé à être éloigné à destination d'un pays dans lequel sa vie ou sa liberté serait menacée, ou d'un pays où il serait exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. L'atteinte invoquée par l'intéressé à ses droits découle, en tout état de cause, non de la décision en litige, qui se borne à décider du pays vers lequel l'intéressé sera éloigné, mais du prononcé par le juge pénal de la peine d'interdiction du territoire. Par suite, ces moyens sont inopérants et ne peuvent qu'être écartés.

Sur les frais de l'instance :

13. En vertu des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le tribunal ne peut pas faire bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge. Dès lors, les conclusions présentées à ce titre ainsi que sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 par M. A D doivent être rejetées.

D E C I D E

Article 1er : M. A D est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. A D est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. F A D, à Me Le Goff et au préfet de l'Essonne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 mai 2023.

Le magistrat désigné,

L. Breuille La greffière,

L. Valcy

La République mande et ordonne au préfet de l'Essonne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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