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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2311993

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2311993

mardi 21 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2311993
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation11ème Chambre (JU)
Avocat requérantLEVY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés le 9 octobre 2023 et le 6 novembre 2023, Mme B A, représentée par Me Levy, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 26 septembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis a décidé son transfert aux autorités italiennes ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis, à titre principal, de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale dans un délai de quinze jours ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation, dans un délai de trois mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'une incompétence de son auteur ;

- il méconnait les articles 4 et 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît l'article 3,2° du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnait les articles 21 et 22 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 combinés aux dispositions de l'accord franco-italien du 3 octobre 1997 ;

- il méconnaît les articles 3 et 8§1 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales et l'article 7 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne ;

- il méconnait les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnait l'article L. 571-1 dernier alinéa du Code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il est entaché d'une erreur de droit tirée de l'absence d'examen individuel et complet de sa situation ;

- il est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle et familiale ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation en ce qu'il n'a pas mis en œuvre la clause discrétionnaire prévue par l'article 17 du règlement n°604/213.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 octobre 2023 et des pièces complémentaires enregistrées le 3 novembre 2023, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut au rejet de la requête en toutes ses conclusions.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Delamarre, présidente ;

- les observations de Me Zaregradsky substituant Me Levy, représentant Mme A.

Le préfet de la Seine-Saint-Denis n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A est un ressortissant de nationalité burkinabée née en Côte d'Ivoire qui s'est présentée au préfet de la Seine-Saint-Denis le 28 avril 2023 afin de demander l'asile. Par arrêté du 26 septembre 2023, le préfet de la Seine-Saint-Denis a toutefois décidé son transfert aux autorités italiennes. Mme A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Le premier alinéa de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 dispose que " dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. Le règlement (CE) du 2 septembre 2003 a notamment créé un réseau de transmissions électroniques entre les États membres de l'Union européenne ainsi que l'Islande et la Norvège, dénommé " Dublinet ", afin de faciliter les échanges d'information entre les États, en particulier pour le traitement des requêtes de prise en charge ou de reprise en charge des demandeurs d'asile. Selon l'article 19 de ce règlement, chaque État dispose d'un unique " point d'accès national ", responsable pour ce pays du traitement des données entrantes et de la transmission des données sortantes et qui délivre un accusé de réception à l'émetteur pour toute transmission entrante. Selon l'article 15 de ce règlement : " Les requêtes et les réponses, ainsi que toutes les correspondances écrites entre États membres visant à l'application du règlement (UE) n° 604/2013, sont, autant que possible, transmises via le réseau de communication électronique " Dublinet " établi au titre II du présent règlement (). / 2. Toute requête, réponse ou correspondance émanant d'un point d'accès national () est réputée authentique. / 3. L'accusé de réception émis par le système fait foi de la transmission et de la date et de l'heure de réception de la requête ou de la réponse ". Le 2 de l'article 10 du même règlement précise que : " Lorsqu'il en est prié par l'État membre requérant, l'État membre responsable est tenu de confirmer, sans tarder et par écrit, qu'il reconnaît sa responsabilité résultant du dépassement du délai de réponse ".

4. En vertu de ces dispositions, lorsque le préfet est saisi d'une demande d'enregistrement d'une demande d'asile, il lui appartient, s'il estime après consultation du fichier Eurodac que la responsabilité de l'examen de cette demande d'asile incombe à un État membre autre que la France, de saisir la direction générale des étrangers en France du ministère de l'intérieur, qui gère le " point d'accès national " du réseau Dublinet pour la France. Les autorités de l'État regardé comme responsable sont alors saisies par le point d'accès français, qui archive les accusés de réception de ces demandes. La décision de transfert d'un demandeur d'asile vers l'État membre responsable au vu de la consultation du fichier Eurodac ne peut être prise qu'après l'acceptation de la prise en charge par l'État requis, saisi dans le délai de deux mois à compter de la réception du résultat de cette consultation.

5. Le juge administratif, statuant sur des conclusions dirigées contre la décision de transfert et saisi d'un moyen en ce sens, prononce l'annulation de la décision de transfert si elle a été prise alors que l'État requis n'a pas été saisi dans le délai de deux mois ou sans qu'ait été obtenue l'acceptation par cet État de la reprise en charge de l'intéressé. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir de former sa conviction sur ce point au vu de l'ensemble des éléments versés au dossier par les parties. S'il peut écarter des allégations qu'il jugerait insuffisamment étayées, il ne saurait exiger de l'auteur du recours que ce dernier apporte la preuve des faits qu'il avance.

6. Il résulte des dispositions citées ci-dessus du règlement (CE) du 2 septembre 2003 que la production de l'accusé de réception émis, dans le cadre du réseau Dublinet, par le point d'accès national de l'État requis lorsqu'il reçoit une demande présentée par les autorités françaises établit l'existence et la date de cette demande et permet, en conséquence, de déterminer le point de départ du délai de deux semaines au terme duquel la demande de prise est tenue pour implicitement acceptée. Pour autant, la production de cet accusé de réception ne constitue pas le seul moyen d'établir que les conditions mises à la reprise en charge du demandeur étaient effectivement remplies. Il appartient au juge administratif, lorsque l'accusé de réception n'est pas produit, de se prononcer au vu de l'ensemble des éléments qui ont été versés au débat contradictoire devant lui, par exemple du rapprochement des dates de consultation du fichier Eurodac et de saisine du point d'accès national français ou des éléments figurant dans une confirmation explicite par l'État requis de son acceptation implicite de reprise en charge.

7. En l'espèce, alors que Mme A conteste que les autorités italiennes aient effectivement accepté son transfert, en l'absence de saisine de ces autorités par l'administration, le préfet ne produit ni un accusé de réception émis dans le cadre du réseau " Dublinet " ni aucun élément, notamment la saisine du point d'accès national français, qui justifierait de la saisine du 4 mai 2023 mentionnée dans l'arrêté. Le préfet ne verse aux débats qu'un formulaire type de détermination de l'Etat responsable de l'examen de la demande de protection internationale non signé électroniquement et non daté dont rien n'atteste qu'il aurait effectivement été transmis aux autorités italiennes dans ce délai. Si le préfet de Seine-Saint-Denis verse également aux débats le document intitulé " Constat d'un accord implicite et confirmation de reconnaissance de la responsabilité " émis dans le cadre des dispositions de l'article 10 du règlement n° 1560/2003 et reçu par les autorités italiennes le 5 juillet 2023, ce document établi par les autorités françaises ne permet pas davantage d'attester de la saisine des autorités italiennes dans le délai fixé à l'article 23 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 non plus que de l'accord de ces autorités à la reprise en charge de l'intéressée. Dans ces conditions, Mme A est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 26 septembre 2023.

8. L'annulation prononcée par le présent jugement implique seulement, en vertu de l'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que le préfet " statue à nouveau sur le cas " de Mme A. Il y a lieu de lui enjoindre d'y procéder dans un délai qu'il y a lieu de fixer, dans les circonstances de l'espèce, à un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

9. Enfin, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de mettre à la charge de l'État, partie perdante dans la présente instance, le versement au bénéfice de Me Levy, avocate, d'une somme de 1 000 euros au titre des frais d'instance, dans le cas où le bénéfice définitif de l'aide juridictionnelle serait accordé à Mme A, et sous réserve alors que Me Levy renonce à percevoir la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle.

D É C I D E :

Article 1er : Mme A est provisoirement admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 26 septembre 2023 est annulé.

Article 3 : Le préfet de la Seine-Saint-Denis, ou tout autre préfet territorialement compétent, statuera à nouveau sur le cas de Mme A dans les conditions mentionnées au point 8.

Article 4 : L'État versera une somme de 1 000 euros à Me Levy sur le fondement de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 dans les conditions mentionnées au point 9.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Levy et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 21 novembre 2023.

La magistrate désignée,

Signé

A-L DelamarreLe greffier

Signé

S. Labart

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis, ou tout autre préfet territorialement compétent, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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