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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2313832

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2313832

lundi 12 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2313832
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation5ème Chambre (JU)
Avocat requérantGARCIA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance n° 2309099 du 8 novembre 2023, la présidente du tribunal administratif de Versailles a transmis au tribunal administratif de Montreuil la requête, enregistrée le 7 novembre 2023, présentée par M. A B, représenté par Me Garcia.

Par cette requête, M. B demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 novembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'oblige à quitter le territoire français sans délai, fixe le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et lui interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de réexaminer sa situation personnelle dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour ;

3°) d'enjoindre au préfet de mettre fin à son signalement dans le système d'information Schengen dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 200 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il appartient au préfet, en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de produire les pièces de son dossier sans lesquelles il est fondé à demander l'annulation des décisions attaquées ;

- l'arrêté, dans son ensemble, a été pris en méconnaissance du droit d'être entendu et du caractère contradictoire de la procédure, mise en œuvre de manière déloyale par le préfet qui ne lui a pas permis de justifier de sa situation personnelle et familiale ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée, entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle, méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ainsi que d'erreurs dans la matérialité et l'appréciation de la menace à l'ordre publique ;

- la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire méconnaît la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 dès lors que le préfet ne caractérise aucun risque de fuite ;

- la décision fixant le pays de destination est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des risques encourus en cas de retour dans son pays d'origine ;

- la décision lui interdisant le retour sur le territoire français est illégale en raison de l'illégalité de la mesure d'éloignement qui en constitue le fondement, est insuffisamment motivée, méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans la mise en œuvre des critère de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au regard de sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense enregistré le 24 janvier 2024, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 ;

- le code de l'entrée et de séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Baffray, vice-président, dans les fonctions de magistrat désigné chargé du contentieux des mesures d'éloignement.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Baffray a été lu à l'audience publique, à l'issue de laquelle la clôture de l'instruction a été prononcée.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant marocain né le 3 mars 2001, déclare être entré sur le territoire français en 2019. Le 5 novembre 2023, il a fait l'objet d'un placement au local de rétention administrative de Bobigny après avoir été interpellé pour des faits de violence sans incapacité par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité. Par un arrêté du même jour, le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans. M. B demande l'annulation de cet arrêté.

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

2. Le droit d'être entendu préalablement à toute décision qui affecte sensiblement et défavorablement les intérêts de son destinataire constitue l'une des composantes du droit de la défense, tel qu'il est énoncé notamment au 2 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et fait partie des principes généraux du droit de l'Union européenne ayant la même valeur que les traités. Il garantit à toute personne la possibilité de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours de la procédure administrative, afin que l'autorité compétente soit mise à même de tenir compte de l'ensemble des éléments pertinents pour fonder sa décision. Ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

3. En l'espèce, M. B ne fait état d'aucune information pertinente tenant à sa situation personnelle qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que l'édiction des décisions contestées et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à ces décisions. Dès lors, le moyen tiré de ce que les décisions attaquées auraient été prises au terme d'une procédure irrégulière pour non-respect du droit d'être entendu et méconnaissance du principe du contradictoire, ou sa prétendue mise en œuvre de manière déloyale, ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, la décision en litige vise les textes dont il est fait application, notamment les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les articles pertinents du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et expose les circonstances de fait relatives à la situation personnelle du requérant, notamment qu'il ne démontre pas être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans demander la délivrance d'un titre de séjour, exerce une activité salariée sans autorisation, a été interpellé pour des faits de violence sur une personne étant ou ayant été sa concubine, ne justifie pas de la durée de quatre ans de résidence, de son insertion et de l'intensité de ses liens en France. Elle comporte, dès lors, un exposé suffisant des circonstances de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

5. En deuxième lieu, il ne ressort ni des termes de la décision en litige ni de tout autre élément versé au dossier que le préfet de la Seine-Saint-Denis n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle du requérant.

6. En troisième lieu, si M. B soutient être présent sur le territoire français depuis 2019 et se prévaut de son intégration dans la société française, il n'apporte aucun élément permettant d'apprécier la réalité de l'intensité des liens dont il se prévaut sans autre précision, tandis qu'il ne démontre pas être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où il a vécu, selon ses déclarations, jusqu'à l'âge de 18 ans. Dès lors, il n'apparaît pas qu'au regard des buts qu'elle poursuit, l'obligation de quitter le territoire français porterait une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale, tel que garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. En quatrième lieu, il ressort de la décision attaquée que le préfet de la Seine-Saint-Denis a notamment relevé pour la fonder, que la présence de M. B sur le territoire menaçait l'ordre public dès lors qu'il a fait l'objet d'une interpellation par les services de police pour des faits de violence sans incapacité par personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité. Même en admettant que ces faits, qui ne sont pas sérieusement démentis, ne sauraient suffire à caractériser une menace que la présence du requérant sur le territoire ferait peser sur l'ordre public, il ressort en tout état de cause des pièces du dossier que le préfet aurait pris la même décision s'il s'était seulement fondé sur les autres motifs qui l'y ont conduit, en particulier la circonstance qu'il ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français et n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour, propres à justifier qu'il soit obligé de quitter le territoire français en application de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

8. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3o Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3o de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () ; 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, (), qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ()."

9. Les dispositions citées ci-dessus définissent le risque de fuite sur la base de critères objectifs dans les conditions fixées par la directive 2008/115/CE. Par suite, le préfet pouvait faire application de ces dispositions pour apprécier s'il convenait d'accorder au requérant un délai de départ volontaire.

10. M. B ne justifie pas avoir sollicité un titre de séjour depuis son entrée irrégulière sur le territoire français, ni disposer d'une adresse effective et n'a pas présenté de document de voyage en cours de validité. Dans ces conditions, il n'apparaît pas que le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation de l'existence d'un risque qu'il se soustraie à l'obligation qui lui est faite de quitter le territoire français.

En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de destination :

11. Si le requérant soutient que la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des risques qu'il soit exposé à des traitements cruels, inhumains ou dégradants en cas de retour au Maroc, il n'apporte à l'appui de ce moyen aucun élément permettant d'en apprécier le bien-fondé.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

12. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour ". Aux termes de l'article L. 612-10 du code précité : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

13. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français durant deux ans.

14. En deuxième lieu, la décision en litige vise les textes dont il est fait application et comporte un énoncé suffisamment précis des éléments de fait propres à la situation personnelle de M. B. Par suite, le moyen tiré de son insuffisante motivation doit être écarté.

15. En troisième lieu, si M. B soutient résider en France depuis 2019, il ne l'établit pas. En outre, et alors qu'en tout état de cause cette durée de présence est récente, il ne justifie d'aucune attache familiale sur le territoire français, ni d'une insertion professionnelle particulière en se bornant à alléguer sans autre précision qu'il travaille. Dans ces conditions, et même en admettant que sa présence sur le territoire ne constitue pas une menace à l'ordre public, c'est sans erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions précitées des articles L. 612-6 et L. 616-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le préfet de la Seine-Saint-Denis a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois.

16. En quatrième et dernier lieu, et pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de M. B ne sont pas fondées et doivent être rejetées, de même que, par conséquent, celles aux fins d'injonction et celles tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 février 2024.

Le magistrat désigné,La greffière,

J.-F. BaffrayD. Coulibaly

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis ou à tout autre préfet compétent en ce qui les concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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