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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2401207

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2401207

mardi 6 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2401207
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationPôle Urgences (J.U)
Avocat requérantESTEVENY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 26 et 31 janvier 2024, M. C B, représenté par Me Esteveny, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre à titre provisoire à l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 23 janvier 2024 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Esteveny en application de l'article 37 de loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ou, en cas de rejet de la demande d'aide juridictionnelle, de lui verser cette somme en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Dans le dernier état de ses écritures, il soutient que :

­ l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence de son signataire, d'un défaut de motivation, d'un défaut d'examen sérieux et particulier, d'une méconnaissance du principe du contradictoire garanti par le paragraphe 2 de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et d'une méconnaissance du droit d'être entendu ;

­ il est également entaché d'une erreur de droit en l'absence de base légale, d'une erreur d'appréciation et d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle, d'une méconnaissance des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de l'article 21 du traité de fonctionnement de l'Union européenne et du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er février 2024, le préfet de la Seine-Saint-Denis, représenté par Me Rannou du cabinet Centaure Avocats, conclut au rejet de la requête, en faisant valoir que les moyens qu'elle comporte ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

­ la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

­ la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

­ le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

­ le code pénal ;

­ la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

­ le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

­ le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Montreuil a désigné M. Doyelle, premier conseiller, pour statuer sur les litiges relevant de la procédure prévue aux articles L. 614-7 à L. 614-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

­ le rapport de M. Doyelle, magistrat désigné,

­ les observations de Me Esteveny, avocat, représentant le requérant, présent à l'audience, qui reprend les conclusions et les moyens des écritures, à l'exception des moyens, inopérants, tirés de la méconnaissance de l'article 41-2 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et de l'article 21 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne et des moyens manquant en fait tirés de la violation du droit d'être entendu et du défaut de base légale, compte tenu de la production du procès-verbal d'audience et de la décision d'interdiction définitive du territoire français. Il fait valoir plus spécifiquement que le préfet de la Seine-Saint-Denis n'a pas examiné complétement la situation personnelle de M. B, notamment le fait qu'il réside sur le territoire français depuis 1999, qu'il n'a pas d'attaches familiales en Côte d'Ivoire, qu'il garde des contacts avec sa fille âgée de treize ans et qu'il a une compagne en France. Il ajoute que l'arrêté vise à donner une base légale à sa rétention administrative, sans perspective raisonnable d'éloignement vers la Côte d'Ivoire puisque les autorités ivoiriennes ne reconnaissent pas M. B comme l'un de ses ressortissants. M. B indique qu'il souhaiterait entamer des démarches pour régulariser sa situation administrative ce qui nécessite de faire relever sa peine d'interdiction définitive de territoire français.

Le préfet de la Seine-Saint-Denis n'était ni présent, ni représenté à l'audience.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant ivoirien né en 1983, a notamment été condamné par un jugement correctionnel du tribunal de grande instance de Bobigny du 20 décembre 2013 à une interdiction définitive du territoire français. Par un arrêté du 23 janvier 2024, le préfet de la Seine-Saint-Denis a fixé le pays dont M. B a la nationalité comme pays de renvoi en exécution de l'interdiction définitive de territoire français. Le requérant demande au tribunal l'annulation de cette décision préfectorale.

Sur l'octroi de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 susvisé : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence (). / L'admission provisoire est accordée par () le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle () sur laquelle il n'a pas encore été statué. "

3. Au cas particulier, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. En premier lieu, par un arrêté n° 2023-2213 du 23 août 2023 régulièrement publié, le préfet de la Seine-Saint-Denis a donné délégation à Mme A D, cheffe du bureau de l'éloignement, pour signer les décisions portant obligation de quitter le territoire, fixant le délai de départ, fixant le pays de destination et l'interdiction de retour sur le territoire français. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte attaqué doit être écarté.

5. En deuxième lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier ni des termes de l'arrêté attaqué, qui font état de la décision judiciaire du tribunal de grande instance de Bobigny du 20 décembre 2013 prononçant l'interdiction définitive du territoire français, de la réquisition du procureur de la République du 21 octobre 2018 à fin d'exécution de cette décision et de la nationalité de M. B, que le préfet de la Seine-Saint-Denis n'aurait pas procédé à l'examen de sa situation. Dès lors, le moyen tiré d'un défaut d'examen sérieux et particulier doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office () d'une peine d'interdiction du territoire français ou d'une interdiction administrative du territoire français. " Aux termes de l'article L. 721-4 du même code : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. " Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. " Aux termes de l'article L. 722-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La peine d'interdiction du territoire français prononcée à l'encontre d'un étranger coupable d'un crime ou d'un délit en application des articles 131-30 à 131-30-2 du code pénal est exécutoire dans les conditions prévues aux deuxième à quatrième alinéas de l'article 131-30 du même code. " Aux termes de l'article 131-30 du code pénal : " Lorsqu'elle est prévue par la loi, la peine d'interdiction du territoire français peut être prononcée, à titre définitif ou pour une durée de dix ans au plus, à l'encontre de tout étranger coupable d'un crime ou d'un délit. / L'interdiction du territoire entraîne de plein droit la reconduite du condamné à la frontière, le cas échéant, à l'expiration de sa peine d'emprisonnement ou de réclusion. / Lorsque l'interdiction du territoire accompagne une peine privative de liberté sans sursis, son application est suspendue pendant le délai d'exécution de la peine. Elle reprend, pour la durée fixée par la décision de condamnation, à compter du jour où la privation de liberté a pris fin. () ".

7. Aussi longtemps que la personne condamnée n'a pas obtenu de la juridiction qui a prononcé la condamnation pénale le relèvement de la peine d'interdiction du territoire, l'autorité administrative est tenue de pourvoir à son exécution, sous réserve que la décision fixant le pays de renvoi n'expose pas l'intéressé à être éloigné à destination d'un pays dans lequel sa vie ou sa liberté seraient menacées et où il serait exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. D'une part, il est constant que M. B n'a pas été relevé de la peine d'interdiction définitive du territoire français prononcée à son encontre par le jugement du 20 décembre 2013 mentionné au point 1. Par suite, le préfet de la Seine-Saint-Denis est tenu de pourvoir à l'exécution de cette condamnation. Le requérant ne saurait dès lors utilement faire valoir que l'arrêté attaqué serait insuffisamment motivé, qu'il méconnaîtrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et qu'il serait entaché d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle. Dès lors, ces moyens doivent être écartés comme inopérants.

9. D'autre part, le requérant fait valoir que les juges des libertés et de la détention de Meaux et de Versailles ont indiqué, les 6 mars et 29 avril 2023, que les autorités ivoiriennes ne l'avaient pas reconnu comme l'un de ses ressortissants et qu'il continue d'être retenu au centre de rétention administrative alors qu'il n'existe aucune perspective d'éloignement raisonnable. S'il ressort en effet des ordonnances de juges des libertés et de la détention des 6 mars et 29 avril 2023 ordonnant la prolongation d'une précédente mesure de rétention administrative que les autorités ivoiriennes n'avaient alors pas reconnu M. B comme l'un de ses ressortissants, il est néanmoins constant que l'intéressé, qui est dépourvu de passeport et de tout document d'identité, a toujours déclaré qu'il est de nationalité ivoirienne comme en attestent dernièrement ses dires lors de l'audience et le procès-verbal d'audition administrative du 23 janvier 2024, selon lequel il a expliqué qu'en cas de reconduite à la frontière, il souhaiterait rentrer chez lui en Côte d'Ivoire. Dans ces conditions, le préfet de la Seine-Saint-Denis n'a commis aucune erreur d'appréciation en fixant comme pays de destination la Côte d'Ivoire en vue de l'exécution de la mesure d'interdiction définitive de territoire français. Dès lors, un tel moyen doit être écarté.

10. Enfin, le requérant soutient qu'il risque d'être exposé à des traitements inhumains et dégradants en cas de retour en Côte d'Ivoire. Il n'assortit cependant son moyen d'aucune précision suffisante permettant d'en apprécier le bien-fondé, alors qu'en tout état de cause, il n'a déposé aucune demande d'asile auprès des autorités françaises et qu'il a au contraire indiqué, lors de son audition administrative du 23 janvier 2024, qu'en cas de reconduite, il souhaiterait rentrer en Côte d'Ivoire. Dès lors, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés.

11. Il résulte de tout ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué. Il s'ensuit que ses conclusions aux fins d'annulation et celles relatives aux frais liés au litige doivent être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Esteveny et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Jugement rendu en audience publique, le 6 février 2024.

Le magistrat désigné,

G. DoyelleLa greffière,

C. Sghair

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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