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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2402135

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2402135

mercredi 24 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2402135
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantSIMOND

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par un arrêt n° 23PA03662 du 14 février 2024, la cour administrative d'appel de Paris, saisie d'un appel présenté pour M. A D, a annulé le jugement n° 2306412 du 18 juillet 2023 du magistrat désigné du tribunal administratif de Montreuil et a renvoyé l'affaire au tribunal pour qu'il soit statué sur la requête de M. D.

Par cette requête et un mémoire enregistrés les 26 mai et 10 juin 2023, M. D, représenté par Me Simond, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 24 mai 2023 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination duquel il pourra être éloigné et a pris à son encontre une interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté a été signé par une autorité incompétente, n'a pas été précédée d'un examen sérieux et approfondi de sa situation, porte une atteinte disproportionnée à son droit à mener une vie privée et familiale normale tel que protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'incompétence, d'un défaut d'examen sérieux et approfondi de sa situation, a été prise au terme d'une procédure ayant méconnu son droit à être entendu, méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, est entachée d'erreurs de fait sur la durée de son séjour, son activité professionnelle et les faits de violences retenus par le préfet ;

- la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire méconnait les stipulations de l'article 6§1 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de l'urgence à l'éloigner ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, méconnait les stipulations des articles 6§1 et 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et libertés fondamentales ainsi que celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par une ordonnance du 19 février 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 20 mars 2024 à 12h00.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La rapporteure publique a été dispensée, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Baffray a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant roumain né le 24 octobre 1981, a demandé au tribunal l'annulation de l'arrêté du 24 mai 2023 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a pris à son encontre une interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par un jugement n° 2306412 du 18 juillet 2023 du magistrat désigné du tribunal, sa requête a été rejetée comme infondée. Par un arrêt n° 23PA03662 du 14 février 2024, la cour administrative d'appel de Paris a annulé ce jugement, au motif qu'il était irrégulier pour avoir été rendu par une formation de jugement incompétente, et renvoyé l'affaire au tribunal afin qu'il soit à nouveau statué sur la requête de M. D.

2. Aux termes de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes : () 2° Ils disposent pour eux et pour leurs membres de famille de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale, ainsi que d'une assurance maladie ; () ". En vertu des deux premiers alinéas de l'article R. 233-1 de ce code : " Les ressortissants qui remplissent les conditions mentionnées à l'article L. 233-1 doivent être munis de leur carte d'identité ou de leur passeport en cours de validité. / L'assurance maladie mentionnée à l'article L. 233-1 doit couvrir les prestations prévues aux articles L. 160-8, L. 160-9 et L. 321-1 du code de la sécurité sociale ". Selon l'article L. 251-1 du même code : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : 1° Ils ne justifient plus d'aucun droit au séjour tel que prévu par les articles L. 232-1, L. 233-1, L. 233-2 ou L. 233-3 ; 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; () ". Et aux termes de l'article L. 251-3 dudit code : " Les étrangers dont la situation est régie par le présent livre disposent, pour satisfaire à l'obligation qui leur a été faite de quitter le territoire français, d'un délai de départ volontaire d'un mois à compter de la notification de la décision. / L'autorité administrative ne peut réduire le délai prévu au premier alinéa qu'en cas d'urgence et ne peut l'allonger qu'à titre exceptionnel ".

3. En premier lieu, M. B C, chef du pôle instruction et mise en œuvre des mesures d'éloignement, bénéficie d'une délégation pour signer les décisions contestées accordée par un arrêté n° 2023-0028 du 10 janvier 2023 du préfet de la Seine-Saint-Denis, régulièrement publié au bulletin des informations administratives de la préfecture. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte attaqué manque en fait.

4. En deuxième lieu, M. D soutient qu'il n'a été que sommairement entendu au commissariat lors de son interpellation pour des faits de violences sur conjoint ou ex-conjoint, où il aurait été brièvement auditionné et n'aurait pas été mis en mesure, préalablement à la prise des décisions contestée, de fournir par tout moyen les pièces et documents nécessaires à l'examen de sa situation administrative alors qu'il vivrait en France depuis vingt ans, a travaillé comme commis de cuisine durant plusieurs mois en 2022, bénéficiait de droits à l'allocation d'aide au retour à l'emploi et d'une carte vitale, et est père de deux enfants mineurs scolarisés en France. Toutefois, il ressort, d'une part, des termes de sa requête qu'il a été entendu en audition par les services de police avant l'édiction des mesures litigieuses et en prévision de celles-ci, d'autre part, des termes de l'arrêté litigieux qu'il a pour le moins déclaré lors de cette audition être en France depuis moins d'une semaine. Il a été ainsi mis à même de faire valoir les éléments pouvant s'opposer à la prise des décisions querellées. Dès lors, il n'est pas fondé à soutenir que le préfet aurait méconnu son droit d'être entendu préalablement à toute mesure défavorable à son encontre, en tant que composant du principe général de droit de l'Union européenne relatif au respect des droits de la défense.

5. En troisième lieu, l'arrêté litigieux vise les textes et expose des éléments propres à la situation personnelle de M. D qui fondent chacune des décisions qu'il prononce, attestant suffisamment d'un examen particulier de la situation individuelle de l'intéressé. Ainsi, ses moyens tirés de l'insuffisance de motivation et d'un défaut d'examen sérieux de sa situation manquent également en fait.

6. En quatrième lieu, si M. D soutient résider en France depuis plus de vingt ans, il ne produit aucun élément permettant de considérer qu'il réside de manière stable, durable et effective en France, ou pour le moins d'apprécier la durée d'une telle résidence, fournissant uniquement des bulletins de salaires de mars à décembre 2022, indiquant être retourné en Roumanie en fin avril/début mai 2023 pour y faire renouveler sa carte d'identité et ne démentant pas avoir déclaré aux services préfectoraux qu'il séjournait en France depuis une semaine lors de l'édiction de l'arrêté attaqué. S'il prouve être le père de deux enfants nés en France en 2009 et en 2015, scolarisés à Aubervilliers, il ne fournit pas davantage de preuve de participation à leur éducation et à leur entretien, ne se prévaut pas même d'une vie commune avec leur mère, alors qu'il produit une citation à comparaître à une audience devant la 12e chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Bobigny prévue le 14 novembre 2023 qu'il rattache à des faits reprochés de violences familiales, et ne fait pas état d'autres attaches familiales ou personnelles en France. Dans ces circonstances, il ne ressort pas des pièces du dossier que les décisions attaquées porteraient au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts qu'elles poursuivent, ni qu'elles méconnaîtraient l'intérêt supérieur de ses enfants mineurs. Les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent aussi être écartés.

7. En cinquième lieu, il s'avère que, contrairement à ce qu'a retenu le préfet, M. D disposait, à la date de l'arrêté en cause, de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale, provenant du versement d'une allocation d'aide au retour à l'emploi à hauteur de 1 000 euros par mois, ainsi que d'une carte vitale attestant de son affiliation au régime de sécurité sociale. Cependant, il ressort des termes de cet arrêté que le préfet aurait pris la même décision en se fondant uniquement sur le fait qu'il s'est rendu coupable de faits de violences sans incapacité par une personne étant ou ayant été conjoint, regardés par le préfet comme caractérisant un comportement constituant une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société. Par ailleurs, alors que M. D dément avoir commis ces faits de violence, il a, ainsi qu'il a été dit au point précédent, été cité à comparaître pour ces faits à une audience devant la 12e chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Bobigny prévue le 14 novembre 2023. Cette citation indique, au titre de ses déclarations spontanées, uniquement, " je n'ai jamais tapé mes enfants ", et précise que les " éléments de l'espèce justifiant son placement sous contrôle judiciaire ", il lui était aussi notifié qu'il serait présenté devant le juge des libertés et de la détention. Au vu de ces éléments du dossier, la matérialité des faits de violence sur conjoint ou ex-conjoint doit être regardée comme suffisamment établie. Dès lors, le moyen tiré de ce que l'obligation de quitter le territoire français serait entachée d'erreurs de fait doit également être écarté.

8. En sixième lieu, M. D ne démontrant pas que l'obligation de quitter le territoire français prononcée à son encontre serait illégale, il n'est pas fondé à soutenir que les décisions qui l'assortissent seraient illégales par voie de conséquence de son illégalité.

9. En septième lieu, M. D soutient encore que les décisions lui refusant un délai de départ volontaire et lui interdisant de circuler sur le territoire français portent atteinte à son droit à un procès équitable, en méconnaissance des stipulations du paragraphe 1 de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'il est cité à comparaître le 14 novembre 2023 devant le tribunal correctionnel de Bobigny. Toutefois, ces mesures ne le privent pas de la possibilité de comparaître en personne dans le cadre de cette procédure en sollicitant, le cas échéant, un visa à cet effet, et elles ne font en tout état de cause pas obstacle à ce qu'il soit représenté par un avocat durant cette audience et tout au long de la procédure devant le tribunal correctionnel. Par suite, le moyen tiré de la violation du droit à un procès équitable tel que consacré par les stipulations de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

10. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux relevés aux points 4, 6 et 7, M. D ne démontre pas que la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.

11. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. D n'est pas fondée et doit être rejetée, y compris, par conséquent, les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A D et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 avril 2024.

Le président,

J.-F. BaffrayL'assesseur le plus ancien,

H. Marias

La greffière,

A. Macaronus

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis et à tout autre préfet compétent en ce qui les concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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