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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2402267

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2402267

mercredi 3 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2402267
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre (JU)
Avocat requérantCISSE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance n° 2402176 en date du 15 février 2024, le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a renvoyé la requête de M. C au tribunal administratif de Montreuil.

Par une requête enregistrée initialement le 14 février 2024 au tribunal administratif de Cergy-Pontoise et le 16 février 2024 au tribunal administratif de céans et un mémoire complémentaire enregistré le 13 juin 2024 au tribunal administratif de céans, M. G H C, représenté par Me Cissé, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 13 février 2024 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

- elles ont été prises par une autorité incompétente.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision refusant le délai de départ volontaire :

- elle est illégale par voie d'exception d'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation individuelle ;

- elle a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 612-2 § 3° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce que l'administration ne démontre pas l'établissement du risque de fuite ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 juin 2024, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. E, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue en présence de M. Népost, greffier d'audience :

- le rapport de M. E ;

- les observations de Me Cissé, représentant M. C, qui a maintenu ses conclusions par les mêmes moyens ;

- et les observations de M. C.

Considérant ce qui suit :

1. M. G H C, de nationalité ivoirienne, est né le 1er janvier 1994 à Bamako (Mali) et est entré sur le territoire français en 2020 selon ses déclarations. Par un arrêté du 13 février 2024, dont le requérant demande l'annulation, le préfet des Hauts-de-Seine l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

2. Par un arrêté n° 2024-08 du 21 février 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture des Hauts-de-Seine du même jour, le préfet a donné délégation à Mme D B, chef du bureau des examens spécialisés et de l'éloignement, à l'effet de signer, notamment, la décision portant interdiction de retour. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

3. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : "1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

4. Le requérant soutient que la décision du 13 février 2024 lui faisant obligation de quitter le territoire français porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au sens de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. C est sans charges de famille, que s'il produit un premier contrat de travail à durée déterminée pour une durée de trois mois, en date du 8 août 2022, afin d'occuper les fonctions de chauffeur au sein de la SARL Daka logistique puis un second contrat à durée indéterminée, en date du 9 novembre 2022, au sein de la même société, de tels contrats de travail successifs sont irréguliers en l'absence de droit au séjour, que s'il allègue être fiancé et vivre en concubinage avec Mme F A et produit un contrat de location en date du 8 juillet 2023, cette relation est en tout état de cause récente à la date de l'arrêté attaqué. Si M. C allègue avoir tissé des liens amicaux, il n'apporte pas suffisamment d'éléments de nature à établir une intégration poussée dans la société française ainsi que l'existence de liens d'une particulière intensité. S'il allègue être présent sur le territoire français depuis 2020, il n'apporte en tout état de cause aucun élément au soutien de ses allégations. De surcroît, il n'établit pas être totalement dépourvu d'attaches familiales dans le pays dont il est ressortissant où il a vécu durant vingt-six années consécutives. Il est au surplus constant qu'il n'a pas effectué de démarches administratives afin de régulariser sa situation. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, la décision contestée ne porte pas une atteinte suffisante au regard des motifs pour lesquels elle a été prise. Elle n'a donc pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :

5. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que l'exception d'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français invoquée par le requérant à l'encontre de la décision refusant le délai de départ volontaire ne peut qu'être écartée.

6. En deuxième lieu, contrairement à ce que soutient le requérant, il ne ressort ni des termes de cette décision ni d'aucune pièce du dossier que le préfet se serait abstenu de procéder à un examen particulier de la situation de l'intéressé avant de prendre à son encontre la décision contestée.

7. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. / L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. / Elle peut prolonger le délai accordé pour une durée appropriée s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. L'étranger est informé par écrit de cette prolongation ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Et aux termes de l'article L. 612-3 dudit code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / () 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () ".

8. Il ressort des pièces du dossier que M. C s'est maintenu sur le territoire au-delà de la durée de son visa Schengen, qu'il n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ni réalisé de démarche administrative afin de régulariser sa situation au regard du droit au séjour, qu'il entre ainsi dans le champ d'application des dispositions combinées précitées des articles L. 612-2 § 3° et L. 612-3 § 2° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le risque de fuite étant établi par l'administration, la décision lui refusant un délai de départ volontaire n'est entachée d'aucune erreur de droit au regard des dispositions précitées.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

9. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. " Et aux termes de l'article L. 612-10 même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

10. D'une part, il ressort des dispositions précitées que, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, il lui appartient d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans les cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

11. D'autre part, alors que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an relève que l'intéressé ne justifie pas des liens personnels et familiaux en France, il ressort des pièces du dossier que M. C vit en concubinage avec Mme F A, ressortissante française, depuis le 8 juillet 2023 et que plusieurs témoignages attestent de l'intensité ainsi que de la stabilité de leur relation. Ainsi, dans les circonstances particulières de l'espèce, M. C est fondé à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an est disproportionnée. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner l'autre moyen invoqué à l'encontre de cette décision, celle-ci doit être annulée.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. C est seulement fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 13 février 2024 lui faisant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

13. Le présent jugement qui ne fait droit qu'aux conclusions à fin d'annulation de l'interdiction de retour sur le territoire français, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions susvisées doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E:

Article 1er : L'arrêté du préfet des Hauts-de-Seine du 13 février 2024 est annulé en tant qu'il porte interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. G H C et au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 juillet 2024 .

Le magistrat désigné,

J.C ELe greffier,

T. Népost

La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine ou à tout préfet territorialement compétent en ce qui le concerne et à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoi à l'exécution de la présente décision.

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