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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2402508

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2402508

mardi 4 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2402508
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème Chambre (J.U)
Avocat requérantCABINET LEXGLOBE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 22 février 2024 à 17 h 22 et des mémoires complémentaires enregistrés le 7 mars 2024 et le 2 mai 2024, Mme C D, représentée par Me Monconduit, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 février 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise l'a obligée à quitter sans délai le territoire français en fixant le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ; à titre subsidiaire, d'annuler cet arrêté en tant qu'il porte refus de délai de départ volontaire et interdiction de retour seulement ; à titre infiniment subsidiaire, de ne l'annuler qu'en tant qu'il porte interdiction de retour ;

2°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de sept jours à compter du jugement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen ;

- elle méconnaît le droit d'être entendu ;

- elle est entachée d'erreurs de fait ;

- elle est entachée d'erreur de droit ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle est illégale par voie d'exception ;

- elle est entachée d'insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation dans l'application des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale par voie d'exception ;

- elle est entachée d'insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation de la menace à l'ordre public que son comportement est susceptible de constituer ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation dans l'application des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense enregistré le 3 mai 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que la requête n'est pas fondée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Montreuil a désigné M. E pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles L. 614-5 et L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. E ;

- et les observations de Me Cabral de Brito, représentant la requérante, faisant valoir que : la requérante est arrivée en France régulièrement au mois de mai 2019, munie d'un visa D de long séjour ; elle justifie d'une très bonne insertion professionnelle en qualité de pâtissière, en versant quarante-huit bulletins de paie ; cette insertion professionnelle a été éludée par le préfet dans son arrêté ; elle a d'ailleurs été contrôlée sur son lieu de travail ; si elle n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour, c'est en raison des difficultés pour obtenir le " pack employeur " ; elle justifie d'une relation stable avec un ressortissant français ; par ailleurs, elle démontre s'être impliquée dans des associations (Restos du cœur, Croix rouge) ; elle justifie d'un document de voyage en cours de validité, valable jusqu'en 2027, ainsi que d'une résidence stable et effective à Sevran, chez son compagnon, depuis environ trois ans ; le risque de soustraction n'est pas démontré ; pour les mêmes raisons, la requérante justifie de circonstances humanitaires de nature à entraîner l'illégalité de l'interdiction de retour sur le territoire français édictée ; par ailleurs, l'intéressée n'a jamais fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public ; cette décision d'interdiction de retour doit en outre être annulée par voie de conséquence.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante tunisienne née le 30 décembre 1989, déclare être entrée en France le 17 mai 2019 muni d'un visa D. Par un arrêté du 21 février 2024, dont elle demande l'annulation pour excès de pouvoir, le préfet du Val-d'Oise l'a obligée à quitter le territoire français, a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, par un arrêté n° 23-071 du 22 décembre 2023 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Val-d'Oise le même jour, le préfet a donné délégation à M. A B, attaché, adjoint à la cheffe de bureau et de l'éloignement, à l'effet de signer toutes décisions portant obligation de quitter le territoire français, relatives au délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées doit, par suite, être écarté.

3. En deuxième lieu, la mesure d'éloignement en litige comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Elle est donc suffisamment motivée et satisfait à l'exigence de motivation prévue à l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

4. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier ni des termes mêmes de l'arrêté attaqué, qui font état d'éléments de fait propres à la situation de l'intéressé, que le préfet n'aurait pas procédé, ainsi qu'il y était tenu, à l'examen particulier de la situation de l'intéressée. Le requérant n'est donc pas fondé à soutenir que l'arrêté en litige serait entaché d'illégalité, faute d'avoir été précédé d'un examen particulier de l'affaire.

5. En quatrième lieu, le droit d'être entendu préalablement à toute décision qui affecte sensiblement et défavorablement les intérêts de son destinataire constitue l'une des composantes du droit de la défense, tel qu'il est énoncé notamment au 2 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, et fait partie des principes généraux du droit de l'Union européenne ayant la même valeur que les traités. Il garantit à toute personne la possibilité de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours de la procédure administrative, afin que l'autorité compétente soit mise à même de tenir compte de l'ensemble des éléments pertinents pour fonder sa décision. Ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

6. Contrairement à ce que soutient la requérante, il ressort des pièces du dossier, et notamment du procès-verbal versé en défense, qu'elle a été auditionnée le 21 février 2024 à 11 heures 45. Par ailleurs, la requérante ne précise en tout état de cause pas en quoi elle disposait d'informations pertinentes tenant à sa situation personnelle qu'elle aurait été empêchée de porter à la connaissance de l'administration avant que soit prise la mesure d'éloignement et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient pu faire aboutir la procédure administrative à un résultat différent. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté.

7. En cinquième lieu, le moyen d'erreur de droit invoqué, qui tend à contester l'absence d'examen suffisant par le préfet de la situation de l'intéressée, doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux précédemment développés au point 4.

8. En sixième lieu, la requérante ne démontre pas que la mesure d'éloignement serait, comme elle le soutient, entachée d'erreurs de fait. Ce moyen doit donc être écarté.

9. En septième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Il appartient à l'autorité administrative qui envisage de procéder à l'éloignement d'un ressortissant étranger en situation irrégulière d'apprécier si, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, ainsi qu'à la nature et à l'ancienneté de ses liens familiaux sur le territoire français, l'atteinte que cette mesure porterait à sa vie familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels cette décision serait prise.

10. Il ressort des pièces du dossier que la requérante est entrée en France régulièrement le 17 mai 2019, munie d'un visa de long séjour. Si elle a travaillé à compter du mois de septembre 2019 jusqu'au mois de mars 2023 en tant que vendeuse préparatrice dans une pâtisserie à Villetaneuse, puis en contrat à durée indéterminée à compter du mois d'avril 2023 en qualité de vendeuse au Plessis-Bouchard, cette insertion professionnelle, certes de plus de trois ans, n'est pas suffisante pour considérer qu'elle aurait fixé le centre de ses intérêts en France. Par ailleurs, si elle se prévaut de sa relation de concubinage avec un ressortissant de nationalité française, dont la carte nationale d'identité est versée au dossier, elle se borne, pour démontrer leur communauté de vie, à fournir une déclaration sur l'honneur de vie commune signée par ce ressortissant français, datée du 2 mai 2024, sans date de début, ainsi que d'une attestation d'hébergement depuis le 1er janvier 2020 de cette même personne et d'un justificatif d'abonnement à un contrat de fourniture d'énergie au nom de l'intéressée à la même adresse, sans étayer davantage la stabilité de cette communauté de vie ni en tout état de cause l'intensité de leur relation. Dans ces conditions et en dépit de ses engagements associatifs, la requérante n'est pas fondée à soutenir que l'obligation de quitter le territoire français en litige porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Cette mesure d'éloignement n'a donc pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation de la requérante.

11. Il résulte de ce qui précède que la requérante n'est pas fondée à demander l'annulation de la mesure d'éloignement édictée à son encontre.

12. En revanche, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () / 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, () / qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

13. Pour refuser d'octroyer à la requérante un délai de départ volontaire, le préfet a retenu qu'il existait un risque que l'intéressée se soustraie à l'exécution de la mesure d'éloignement dès lors qu'elle est entrée en France le 17 mai 2019 munie d'un passeport et d'un visa valable jusqu'au 15 mai 2020 mais qu'elle s'est maintenue sur le territoire français au-delà de la validité de son visa sans accomplir de démarches pour obtenir un titre de séjour, et qu'elle ne présente pas de garanties suffisantes dès lors qu'elle ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité et qu'elle ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale. Cependant, il ressort des pièces du dossier qu'elle dispose d'un passeport en cours de validité et justifie d'une adresse stable. Il ne résulte pas de l'instruction que le préfet aurait pris la même décision s'il ne s'était fondé que sur le 2° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces conditions, en refusant d'octroyer à l'intéressée un délai de départ volontaire, le préfet a méconnu les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

14. Il résulte de ce qui précède que la requérante est seulement fondée à demander l'annulation de l'arrêté en tant qu'il porte refus d'octroi d'un délai de départ volontaire, ainsi que, par voie de conséquence, en tant qu'il porte interdiction de retour sur le territoire français.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

15. Aux termes de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de ne pas accorder de délai de départ volontaire est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné à cette fin rappelle à l'étranger son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé par l'autorité administrative en application des articles L. 612-1 ou L. 612-2. Ce délai court à compter de sa notification ".

16. Le présent jugement, qui rejette les conclusions tendant à l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français, n'implique pas que le préfet du Val-d'Oise délivre à l'intéressée une autorisation provisoire de séjour ni qu'il réexamine sa situation. Les conclusions à fin d'injonction présentées par Mme D doivent donc être rejetées.

17. En application de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité, il est rappelé à Mme D qu'elle doit quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé par l'autorité administrative en application des articles L. 612-1 ou L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ce délai courant à compter de sa notification.

Sur les frais non compris dans les dépens :

18. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative par la requérante.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 21 février 2024 par lesquelles le préfet du Val-d'Oise a refusé d'accorder à Mme D un délai de départ volontaire et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an sont annulées.

Article 2 : Il est rappelé à Mme D qu'elle est obligée de quitter le territoire français en application de la décision du 21 février 2024, dans le délai qui lui sera fixé par l'autorité administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme D est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C D et au préfet du Val-d'Oise.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juin 2024.

Le magistrat désigné,

L. E

Le greffier,

Y. El Mamouni La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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