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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2402749

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2402749

vendredi 3 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2402749
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème chambre (J.U)
Avocat requérantGASMI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 26 février 2024, la présidente de la 2e chambre du tribunal administratif de Rouen a transmis au tribunal administratif de Montreuil le dossier de la requête, enregistrée le 23 février 2024, présentée par M. A D.

Par cette requête, et un mémoire en réplique enregistré le 10 avril 2024, M. D, représenté par Me Gasmi, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 21 février 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que le préfet ne pouvait se fonder sur l'existence d'un trouble à l'ordre public causé par le requérant du fait de son interpellation pour des faits d'exhibition sexuelle à l'égard desquels il bénéficie de la présomption d'innocence ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne les décisions fixant le pays de destination et lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elles sont illégales en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elles méconnaissent les dispositions du 3° de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 mars 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Jimenez, vice-présidente, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendu au cours de l'audience publique du 11 avril 2024 :

- le rapport de Mme Jimenez, magistrate désignée ;

- les observations de Me Gasmi, représentant M. D, qui maintient l'ensemble de ses moyens et précise qu'il est entré en France en 2021, où réside l'un de ses cousins, qu'il est carreleur depuis 2021 et qu'il dispose d'une couverture médicale.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A D, ressortissant algérien né le 27 mars 1985 à Bordj Bou Arrerijd, n'a pas été en mesure, lors de son interpellation le 19 février 2024, de présenter des documents justifiant être entré régulièrement sur le territoire français ou l'autorisant à y résider. Par un arrêté du 21 février 2024, dont M. D demande l'annulation, le préfet de la Seine-Maritime l'a alors obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, par un arrêté du 18 décembre 2023 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Seine-Maritime, le préfet de la Seine-Maritime a donné délégation à Mme C B à l'effet notamment de signer la décision contestée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise les textes dont il est fait application et expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. D. Cet arrêté comporte ainsi l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision portant obligation de quitter le territoire français et permet au requérant d'en apprécier le bien-fondé. En outre, il ne ressort ni des termes de cet arrêté, ni des autres pièces du dossier que le préfet de la Seine-Maritime n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. D, étant précisé que l'autorité préfectoral n'est pas tenue de mentionner l'ensemble des éléments de la situation de l'intéressé, mais seulement ceux sur lesquels il a fondé sa décision. Par suite les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen doivent être écartés.

5. En troisième lieu, M. D soutient que le préfet de la Seine-Maritime a commis une erreur d'appréciation en se fondant sur l'existence d'un trouble à l'ordre public du fait de son interpellation pour des faits d'exhibition sexuelle, qui ne seraient pas établis et à l'égard desquels il bénéficie de la présomption d'innocence. Toutefois, d'une part, une mesure de police administrative a, par nature, une visée préventive. Le principe de présomption d'innocence n'a ni pour objet ni pour effet d'interdire à l'administration d'édicter une mesure d'éloignement du territoire, en considération de faits dont il lui revient d'apprécier la réalité. D'autre part, les faits d'exhibitionnisme dans les transports sont corroborés par les procès-verbaux produits en défense. Dans ces circonstances, le préfet de la Seine-Maritime n'a pas commis d'erreur d'appréciation en se fondant sur le motif tiré de la menace à l'ordre public pour prendre à son encontre la mesure d'éloignement contestée, laquelle est, au demeurant, également fondée sur l'entrée et le maintien irrégulier de M. D sur le territoire français. Par suite, ce moyen doit être écarté.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990, publiée par décret du 8 octobre 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

7. Il ressort des pièces du dossier que M. D, célibataire et sans charge de famille, est entré en France au courant de l'année 2021. S'il fait valoir qu'il réside chez son cousin et dispose de liens avec les membres de sa famille résidant en France et qui l'ont recueilli lorsque ses liens avec l'Algérie ont été rompus, le requérant ne produit aucun élément à l'appui de ses allégations et ne démontre pas de nécessité pour lui de rester auprès d'eux. En outre, M. D ne justifie pas d'une insertion professionnelle significative sur le territoire français. A ce titre, il ne produit que sept bulletins de paie faisant état d'une activité professionnelle à temps partiel, d'abord entre les mois de septembre à décembre 2021, puis entre les mois d'août et octobre 2022. Dans ces conditions, en prononçant à l'encontre du requérant la mesure d'éloignement contestée, le préfet de la Seine-Maritime n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit donc être écarté.

En ce qui concerne les décisions fixant le pays de destination et lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

8. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou d'un arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. () ".

9. En l'absence de tout autre pays dans lequel il serait légalement admissible, et donc de toute alternative, l'intéressé ne peut se prévaloir de son absence d'accord pour la mise en œuvre du 3° de l'article en cause, lequel n'a pas lieu d'être appliqué. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

10. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'exception d'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

11. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 (), l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace à l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

12. En l'espèce, d'une part, le préfet de la Seine-Maritime a refusé d'octroyer à M. D un délai de départ volontaire et ce dernier se trouve donc dans le cas où, en application de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il fait l'objet d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée maximum de trois années. A cet égard, le requérant ne justifie d'aucune circonstance humanitaire faisait obstacle au prononcé d'une telle interdiction. D'autre part, et eu égard à la menace à l'ordre public que la présence de l'intéressé sur le territoire français représente, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'en fixant à trois ans la durée de cette interdiction, le préfet aurait commis une erreur d'appréciation.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête à fin d'annulation, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A D et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 mai 2024.

La magistrate désignée,

J. Jimenez Le greffier,

C. Chauvey

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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