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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2404950

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2404950

mardi 24 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2404950
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème Chambre (J.U)
Avocat requérantSCHWARZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 avril 2024 à 15 heures 35, M. B C, représenté par Me Schwarz, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 11 avril 2024, notifié le même jour à 20 heures, par lequel la préfète de la Mayenne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office et a édicté à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois ;

3°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent de réexaminer sa situation administrative dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'attente de cet examen, sous astreinte de 10 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 800 euros hors taxes, à verser à son conseil, au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, ou à lui verser directement sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative en l'absence d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

S'agissant de l'ensemble des décisions attaquées :

- elles sont entachées d'incompétence ;

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français et de la décision fixant le pays de destination :

- elles sont entachées d'erreur de droit, en méconnaissance de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elles sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'erreur de droit en méconnaissance des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est entachée d'erreur de droit en méconnaissance de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 août 2024, la préfète de la Mayenne conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que la requête n'est pas fondée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Montreuil a désigné M. Breuille, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles L. 614-5 et L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative en vigueur à la date de l'arrêté en litige.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Breuille, premier conseiller ;

- les observations de Me Schwarz, représentant le requérant, faisant valoir que : l'obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors que sa famille réside en France ; son enfant doit faire l'objet d'un suivi médical et notamment d'échographies tous les trois mois ; ses parents et ses deux sœurs résident en France, ce dont l'intéressé atteste en versant les fiches de paie de sa mère, qui a déposé une demande de régularisation, le certificat de scolarité de sa sœur et l'acte de propriété de son autre sœur ; l'intéressé verse des preuves de présence depuis 2021 mais réside en France depuis 2018 ; il justifie de fiches de paie s'étalant sur une durée de deux ans ; il travaille sur les chantiers et revend également du métal dont son employeur lui fait don ; il était prématuré jusqu'ici de déposer une demande de titre de séjour mais il compte désormais formuler une demande de titre séjour en qualité de salarié ; son épouse entend également formuler une demande de titre de séjour en tant que parent d'enfant malade.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant moldave né le 4 janvier 2001, fait valoir être entré en France en 2018 initialement, et en dernier lieu le 16 septembre 2023. Par un arrêté du 11 avril 2024, dont le requérant demande l'annulation pour excès de pouvoir, la préfète de la Mayenne l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Le premier alinéa de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 dispose que " dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 susvisé : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence (). / L'admission provisoire est accordée par () le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle () sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 juillet 2024 du bureau d'aide juridictionnelle. Dans ces conditions, il n'y a plus lieu de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de cette aide.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

4. En premier lieu, par un arrêté du 29 février 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du 8 mars 2024, Mme D A, faisant fonction de directrice de la citoyenneté, a reçu délégation de la préfète de la Mayenne à l'effet de signer, dans le cadre des attributions de la direction, les obligations de quitter le territoire français, les décisions fixant le délai de départ et le pays de destination ainsi que les interdictions de retour sur le territoire français. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de destination :

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () / 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré () ".

6. Le requérant, ressortissant de nationalité moldave, dont l'entrée en France n'était pas soumise à la possession d'un visa, se borne à se prévaloir de sa vie privée et familiale, sans contester la circonstance qu'il s'est maintenu sur le territoire français plus de trois mois après y être entré pour la dernière fois le 16 décembre 2023. Il ne justifie par ailleurs pas être titulaire d'un titre de séjour. Il entre ainsi dans le champ d'application de la disposition précitée du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et le préfet pouvait légalement, sans erreur de droit, édicter à son encontre une mesure d'éloignement.

7. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Il appartient à l'autorité administrative qui envisage de procéder à l'éloignement d'un ressortissant étranger en situation irrégulière d'apprécier si, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, ainsi qu'à la nature et à l'ancienneté de ses liens familiaux sur le territoire français, l'atteinte que cette mesure porterait à sa vie familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels cette décision serait prise.

8. Si le requérant, qui indique être entré en France en dernier lieu le 16 septembre 2023, se prévaut de son mariage le 21 juin 2023 en Moldavie avec une compatriote moldave et de leur vie commune sur le territoire français, un enfant étant né de l'union de ce couple en France le 6 décembre 2023, il ne justifie d'aucun obstacle à ce qu'ils reconstituent leur cellule familiale dans leur pays d'origine, aucun des autres membres de leur famille ne résidant d'ailleurs régulièrement en France. Par ailleurs, si le requérant travaille en contrat à durée indéterminée et verse des fiches de paie depuis 2021, cette insertion professionnelle n'est pas telle qu'il puisse être regardé comme ayant fixé le centre de ses intérêts en France, le requérant ayant fait valoir résider ponctuellement en France pour y travailler depuis 2018, ni que l'arrêté emporterait pour lui des conséquences manifestement disproportionnées, le requérant admettant s'être rendu de nombreuses fois en Moldavie avant sa dernière entrée en 2023. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que l'obligation de quitter le territoire français à destination de son pays d'origine en litige porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Elle n'a donc pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, l'arrêté, en tant qu'il porte mesure d'éloignement et fixe le pays de destination, n'est pas entaché d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation du requérant.

En ce qui concerne la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

9. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / 2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il () a communiqué des renseignements inexacts () ".

10. Pour refuser d'octroyer un délai de départ volontaire à M. C, le préfet s'est fondé uniquement, dans l'arrêté en litige, sur la circonstance que l'intéressé serait entré irrégulièrement en France. En se bornant à se prévaloir de la circonstance que le préfet n'est pas dans l'obligation de refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire à un étranger qui se serait maintenu irrégulièrement sur le territoire français, le requérant ne démontre pas que cette décision serait entachée d'erreur de droit. Au demeurant, si l'intéressé, qui était en possession d'un passeport moldave et dispensé de visa, est entré régulièrement en France, et que le préfet a donc erronément retenu qu'il était entré irrégulièrement en France, cette autorité administrative indique en défense que le requérant est resté sur le territoire français au-delà du délai autorisé, qu'il a travaillé de manière irrégulière et qu'il n'a pas remis son passeport. Ce faisant, il peut être regardé comme faisant valoir avec suffisamment de clarté, de telle sorte que le requérant ait été, par la seule communication de ces écritures, mis à même de présenter ses observations, d'autres motifs que celui ayant initialement fondé la décision en litige. Néanmoins, le requérant justifie d'une adresse stable et de la possession d'un passeport en cours de validité, dont la copie est fournie en défense par le préfet. Il ne résulte pas de l'instruction que le préfet aurait refusé d'octroyer un délai de départ volontaire à M. C s'il s'était fondé initialement uniquement sur le motif du maintien irrégulier sur le territoire français sans demander la délivrance d'un titre de séjour. Au regard de sa situation personnelle et familiale en France, le requérant est fondé à soutenir que la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire est, dans les circonstances particulières de l'espèce, entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

11. Il résulte de ce qui précède que M. C est seulement fondé à demander l'annulation de la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire, ainsi que, par voie de conséquence, de l'interdiction de retour sur le territoire français édictée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Aux termes de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de ne pas accorder de délai de départ volontaire est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné à cette fin rappelle à l'étranger son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé par l'autorité administrative en application des articles L. 612-1 ou L. 612-2. Ce délai court à compter de sa notification ".

13. Le présent jugement, qui rejette les conclusions tendant à l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français, n'implique pas que le préfet réexamine la situation du requérant. Les conclusions à fin d'injonction présentées par M. C doivent donc être rejetées.

14. En application de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité, il est rappelé à M. C qu'il doit quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé par l'autorité administrative en application des articles L. 612-1 ou L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ce délai courant à compter de sa notification.

Sur les frais non compris dans les dépens :

15. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative par le requérant, admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu d'admettre, à titre provisoire, M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les décisions du 11 avril 2024 par lesquelles la préfète de la Mayenne a refusé d'accorder à M. C un délai de départ volontaire et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois sont annulées.

Article 3 : Il est rappelé à M. C qu'il est obligé de quitter le territoire français en application de la décision du 11 avril 2024, dans le délai qui lui sera fixé par l'autorité administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Schwarz et à la préfète de la Mayenne.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 24 septembre 2024.

Le magistrat désigné,

L. Breuille

Le greffier,

Y. El Mamouni La République mande et ordonne à la préfète de la Mayenne, en ce qui la concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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