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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2405158

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2405158

jeudi 25 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2405158
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantBONNIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 avril 2024, M. A B demande au juge des référés :

1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) de suspendre l'exécution de la décision du préfet de la Seine-Saint-Denis de l'éloigner vers l'Angola en raison d'une atteinte grave et manifeste à ses libertés fondamentales ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de réexaminer sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'État (préfet de la Seine-Saint-Denis) le versement d'une somme de 1 200 euros à son profit sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et dire que cette somme devra être versée à son conseil si le requérant est définitivement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle sur le fondement du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors qu'il est susceptible de faire l'objet de manière imminente d'une expulsion vers l'Angola et qu'il est retenu dans le centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot dans cette perspective et que des contacts entre l'administration et les autorités consulaires angolaises sont en cours ; l'arrêté préfectoral d'expulsion pris à son encontre par le préfet de l'Eure notifié le 25 octobre 2007 n'est plus susceptible d'exécution du fait de changements dans les circonstances de droit et de fait depuis cette date ;

- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à ne pas subir de traitements dégradants ou inhumains en méconnaissance de l'article 33 de la convention de Genève de 1951 qui a consacré le principe de non-refoulement, de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et de l'article 19 de cette même Charte relatif aux protections en cas d'expulsion ainsi que l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; si le statut de réfugié accordé en 2004 lui a été retiré en 2020, il conserve la qualité de réfugié et doit être protégé en conséquence ainsi que l'a jugé la cour de justice de l'union européenne dans des décisions du 14 mai 2019, position reprise à son compte par le Conseil d'État dans une décision du 28 mars 2022 (n°450618) ; la Cour nationale du droit d'asile a rendu un avis défavorable à son renvoi vers l'Angola le 7 décembre 2021 ; son droit à un recours effectif garanti par l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales (CESDH) a également été méconnu dès lors qu'aucune réévaluation des risques qu'il encourt en cas d'éloignement vers son pays d'origine n'a été mené depuis le dernier arrêté du 30 août 2022 et cette décision doit être considérée comme caduque à l'aune de la jurisprudence de la CESDH ; il aurait dû se voir notifier une nouvelle décision fixant son pays de renvoi lors de son nouveau placement en rétention le 24 février 2024, précédé d'une procédure contradictoire et qu'il lui aurait été loisible de contester devant le tribunal administratif.

Par un mémoire en défense, enregistrée le 24 avril 2024, le préfet de la

Seine-Saint-Denis conclut au rejet des conclusions de la requête.

Il fait valoir que la situation en Angola est stable sur le plan sécuritaire dans le cadre d'un mémorandum d'entente pour la paix et la réconciliation adopté le 1er août 2006, que le requérant n'apporte aucun élément de nature à établir à son appartenance au FLEC et qu'il ne risque aucun traitement inhumain ou dégradant du fait de sa prétendue appartenance à ce groupe.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution, notamment son Préambule ;

- le traité sur le fonctionnement de l'Union Européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 et le protocole signé à New York le

31 janvier 1967 relatifs aux réfugiés ;

- la directive 2011/95/UE du Parlement européen et du Conseil du 13 décembre 2011 ;

- le code pénal ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations du public avec l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- l'arrêt C-391/16, C-77/17 et C-78/17 du 14 mai 2019 de la Cour de justice de

l'Union européenne ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Silvy, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience du 24 avril 2024, tenue en présence de Mme Le Ber, greffière d'audience, présenté son rapport, et entendu :

- les observations de Me Bonnin, représentant M. B en l'absence de ce dernier en raison d'un refus d'escorte, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens que la requête, rappelle que le père de M. B a été assassiné du fait de son militantisme pour la libération du Cabinda et expose que les observations en défense présentées par le préfet de la Seine-Saint-Denis ne portent pas sur une situation concrète et ne s'appuient que sur une appréciation abstraite de la situation prévalant en Angola.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président / () ".

2. En raison de l'urgence, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B, ressortissant angolais né le 10 janvier 1986, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. () ".

4. En premier lieu, il appartient au juge des référés d'apprécier, au vu des éléments que lui soumet le requérant comme de l'ensemble des circonstances de l'espèce, si la condition d'urgence particulièrement requise par l'article L. 521-2 est satisfaite, en prenant en compte la situation du requérant et les intérêts qu'il entend défendre mais aussi l'intérêt public qui s'attache à l'exécution des mesures prises par l'administration.

5. Il résulte de l'instruction que M. B fait l'objet d'un arrêté d'expulsion du

17 octobre 2007 du préfet de l'Eure, qu'une décision fixant le pays de renvoi a été prise par le préfet de la Seine-Saint-Denis le 12 mai 2021 et qu'il a été placé en rétention le 23 février 2024 par un arrêté de ce même préfet en vue de son expulsion. Il justifie, par suite, d'une situation d'urgence particulière devant conduire le juge des référés liberté à faire usage de ses pouvoirs dans un délai de quarante-huit heures.

6. En deuxième lieu, les dispositions de l'article L. 511-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent être interprétées conformément aux objectifs de la directive du 13 décembre 2011 dont ils assurent la transposition et qui visent à assurer, dans le respect de la convention de Genève du 28 juillet 1951 et du protocole signé à New York le

31 janvier 1967, d'une part, que tous les États membres appliquent des critères communs pour l'identification des personnes nécessitant une protection internationale et, d'autre part, un niveau minimal d'avantages à ces personnes dans tous les États membres. Il résulte du paragraphe 4 de l'article 14 de cette directive, tels qu'interprété par l'arrêt de la Cour de justice de

l'Union européenne du 14 mai 2019 M e.a. (Révocation du statut de réfugié) (C-391/16, C-77/17 et C-78/17), que la " révocation " du statut de réfugié, que ses dispositions prévoient, ne saurait avoir pour effet de priver de la qualité de réfugié le ressortissant d'un pays tiers ou l'apatride concerné qui remplit les conditions pour se voir reconnaître cette qualité au sens du A de l'article 1er de la convention de Genève. En outre, le paragraphe 6 de l'article 14 de cette même directive doit être interprété en ce sens que l'État membre qui fait usage des facultés prévues à l'article 14, paragraphe 4, de cette directive, doit accorder au réfugié relevant de l'une des hypothèses visées à ces dispositions et se trouvant sur le territoire de cet État membre, à tout le moins, le bénéfice des droits et protections consacrés par la convention de Genève auxquels cet article 14, paragraphe 6, fait expressément référence, en particulier la protection contre le refoulement vers un pays où sa vie ou sa liberté serait menacée, ainsi que des droits prévus par ladite convention dont la jouissance n'exige pas une résidence régulière.

7. La perte du statut de réfugié résultant de l'application de l'article L. 511-7 ne saurait dès lors avoir une incidence sur la qualité de réfugié, que l'intéressé est réputé avoir conservée dans l'hypothèse où l'OFPRA et, le cas échéant, le juge de l'asile, font application de l'article L. 711-6, dans les limites prévues par l'article 33, paragraphe 1, de la convention de Genève du 28 juillet 1951 et le paragraphe 6 de l'article 14 de la directive du 13 décembre 2011.

8. Il résulte des dispositions de l'article 33 de la convention de Genève et de l'article 21 de la directive du 13 décembre 2011 ainsi que de l'application des dispositions de l'article

L. 511-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qu'il peut être dérogé au principe de non-refoulement lorsqu'il existe des raisons sérieuses de considérer que le réfugié constitue une menace grave pour la sureté de l'État ou lorsque ayant condamnée en dernier ressort en France soit pour un crime, soit pour un délit constituant un acte de terrorisme ou puni de dix ans d'emprisonnement, il constitue une menace grave pour la société. Toutefois, ainsi que l'a jugé la Cour de justice de l'Union européenne par l'arrêt du 14 mai 2019 cité au point 6

ci-dessus, un État membre ne saurait éloigner un réfugié lorsqu'il existe des motifs sérieux et avérés de croire qu'il encourt dans le pays de destination un risque réel de subir des traitements prohibés par les articles 4 et 19 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Ainsi, lorsque le refoulement d'un réfugié relevant de l'une des hypothèses prévues au 4 de l'article 14 ainsi qu'au 2 de l'article 21 de la directive du 13 décembre 2011 ferait courir à

celui-ci le risque que soient violés ses droits fondamentaux consacrés aux articles 4 et 19 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre concerné ne saurait déroger au principe de non-refoulement sur le fondement du 2 de l'article 33 de la convention de Genève.

9. Il appartient à l'étranger qui conteste son éloignement de démontrer qu'il y a des raisons sérieuses de penser que, si la mesure incriminée était mise à exécution, il serait exposé à un risque réel de se voir infliger des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou aux articles 4 et 19 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Toutefois, ainsi qu'il ressort de l'arrêt du 15 avril 2021 de la Cour européenne des droits de l'homme K.I. contre France (n° 5560/19), le fait que la personne ait la qualité de réfugié est un élément qui doit être particulièrement pris en compte par les autorités. Dès lors, la personne à qui le statut de réfugié a été retiré, mais qui a conservé la qualité de réfugié, ne peut être éloignée que si l'administration, au terme d'un examen approfondi de sa situation personnelle prenant particulièrement en compte cette qualité, conclut à l'absence de risque pour l'intéressé de subir un traitement prohibé par les stipulations précitées dans le pays de destination (Cf. CE, 28 mars 2022, n°450618).

10. Il résulte de l'instruction et il n'est pas sérieusement contesté que M. B a fait l'objet de douze condamnations pénales entre décembre 2007 et mars 2023 dont plusieurs condamnations à des peines d'emprisonnements pour des faits de viols, de vols avec violence, de rébellion et d'escroquerie, que le crime de viol est passible d'une réclusion criminelle de quinze années aux termes de l'article 222-23 du code pénal et que M. B doit être regardé comme constituant, par suite, une menace grave pour la société française au sens et pour l'application des dispositions du 2° de l'article L. 511-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

11. Il résulte des termes de l'arrêté du 12 mai 2021 fixant l'Angola comme pays à destination duquel M. B pourra être expulsé que l'autorité préfectorale avait procédé, à cette date, à un examen approfondi de sa situation conformément à ce qui a été dit aux points 6 à 9. Toutefois, faute pour le préfet de la Seine-Saint-Denis de produire des éléments relatifs à l'examen approfondi de la situation actuelle de ce réfugié préalablement à la mise en œuvre de cette décision, alors que cette décision a été prise en mai 2021 et qu'elle n'a pas pu tenir compte de l'avis émis par la Cour nationale du droit d'asile le 3 décembre 2021, d'une part, non plus que des éventuelles évolutions de la situation dans ce pays au cours des trois dernières années, d'autre part, et d'avoir procédé à l'audition de celui-ci sur les risques qu'il encourrait de se voir infliger des traitements inhumains et dégradants dans ce pays à la présente date, le requérant est fondé à faire valoir que la méconnaissance des garanties attachées à sa qualité de réfugié, dès lors également que cet examen approfondi et actualisé de sa situation ne peut pas plus être déduit des termes de la décision de placement en rétention du 23 février 2024, constitue une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à ne pas subir de traitements dégradants ou inhumains en méconnaissance de l'article 33 de la convention de Genève de 1951 et des articles 4 et 19 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

12. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du préfet de la Seine-Saint-Denis fixant l'Angola comme pays de destination de la mesure d'éloignement d'office qui vise M. B.

Sur les frais du litige :

13. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'allouer au conseil de M. B ou à celui-ci une somme sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision du préfet de la Seine-Saint-Denis du 12 mai 2021 fixant l'Angola comme pays d'exécution d'office de la mesure d'éloignement prononcée à l'encontre de M. B est suspendue.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, au préfet de la

Seine-Saint-Denis, à Me Bonnin et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Fait à Montreuil, le 25 avril 2024.

Le juge des référés,

J.-A. SILVY

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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