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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2407335

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2407335

lundi 8 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2407335
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantSCP ARENTS-TRENNEC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 31 mai 2024, et des mémoires complémentaires, enregistrés les 27 juin et 1er juillet 2024, Mme L C, Mme F E, M. J E, M. D G, M. H I et Mme A K, représentés par Me Tomasi, demandent au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'ordonner la suspension de l'exécution du permis de construire n° PC 093 06323 B015 obtenu tacitement par la société Avidan sur la parcelle cadastrée section AE n°285, située 79 rue Pierre Curie à Romainville, ensemble la décision implicite de rejet de son recours gracieux en date du 21 avril 2024 ;

2°) de mettre à la charge in solidum de la commune de Romainville et de la société Avidan une somme de 6 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

3°) de rejeter les demandes de la commune de Romainville et de la société Avidan.

Ils soutiennent que :

- ils sont propriétaires des parcelles limitrophes et disposent donc d'un intérêt à agir ;

- leur requête n'est pas tardive, compte tenu notamment de la date de début et des modalités d'affichage sur le terrain du permis de construire ;

- la condition d'urgence est présumée en application de l'article L. 600-3 du code de l'urbanisme ;

- le permis de construire méconnaît l'article R. 431-15 du code de l'urbanisme ;

- il méconnaît les dispositions de l'article IV. 3. c. du règlement du PLUi d'Est Ensemble relatives aux règles d'emprise au sol des constructions et à la nature en ville ;

- il méconnaît les dispositions de l'article IV. 3. d. du règlement du PLUi d'Est Ensemble relatives aux règles de hauteur ;

- il méconnaît les dispositions de l'article III. 1. c. du règlement du PLUi d'Est Ensemble relatives à la nature en ville ;

- il méconnaît les dispositions de l'article III. 1. b. du règlement du PLUi d'Est Ensemble relatives à l'aspect extérieur des constructions.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 juin 2024, et un mémoire complémentaire, enregistré le 28 juin 2024, la société Avidan, représentée par la SCP Arents-Trennec, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 6 000 euros soit mise à la charge de la société requérante au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les conclusions à fin de suspension sont irrecevables, dès lors que la requête au fond est tardive, le recours gracieux contre le permis de construire tacite ayant été introduit plus de deux mois après l'affichage continu des données relatives au permis de construire ;

- aucun des moyens n'est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 juin 2024, la commune de Romainville, représentée par Me Chaineau, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge des requérants.

Elle soutient que :

- les requérants n'établissent pas leur intérêt à agir ;

- la condition d'urgence n'est pas remplie, dès lors que le délai de recours contre ce permis de construire, affiché depuis mi-janvier 2024 selon les requérants, est expiré depuis mi-mars et que les travaux n'ont toujours pas commencé, et qu'il n'est ni affirmé, ni démontré que les travaux seraient sur le point de débuter ;

- aucun des moyens soulevés n'est fondé.

A l'issue de l'audience, la clôture de l'instruction a été différée au 1er juillet 2024 à 12h00.

La clôture a été une nouvelle fois différée au 4 juillet 2024 à 16h00.

Des pièces complémentaires, produites pour les requérants, ont été enregistrées le 4 juillet 2024 à 16h16 et n'ont pas été communiquées.

Vu :

- les pièces du dossier ;

- la requête n°2406774, enregistrée le 22 mai 2024 par laquelle Les requérants demandent l'annulation du permis de construire tacite obtenu par la société Avidan.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Renault, première conseillère, pour statuer sur les demandes en référé ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 27 juin 2024, tenue en présence de Mme Amzal, greffière :

- le rapport de Mme Renault, juge des référés ;

- les observations de Me Tomasi, pour les requérants, qui reprend ses écritures et indique renoncer aux moyens soulevés dans la requête introductive d'instance, tirés de la méconnaissance de l'article R. 431-15 du code de l'urbanisme et du défaut d'intégration du bâtiment au bâti environnant ;

- les observations de Me Trennec, représentant la SARL Avidan, qui reprend ses écritures, et de M. B, le gérant de la société, qui apporte des précisions sur le projet de construction ;

- et les observations de Me Mendes Monterio, substituant Me Chaineau, avocat de la commune de Romainville, qui reprend ses écritures en précisant toutefois qu'il n'y a pas d'obstacle à reconnaître que la condition d'urgence est remplie.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. La société Avidan, qui s'est vue délivrer un certificat d'urbanisme sur un terrain situé 79, rue Pierre Curie à Romainville, parcelle cadastrée AE n°285, a déposé auprès de la commune une demande de permis de construire ayant pour objet la démolition de la maison et du hangar existants sur le terrain et la construction d'un immeuble d'habitat collectif de type R+2 avec création de locaux d'activité et parking en sous-sol. Le 15 novembre 2023, la société Avidan a obtenu un permis de construire tacite, né du silence gardé par le maire de la commune sur sa demande. Par la présente requête, Mme L C, Mme F E, M. J E, M. D G, M. H I et Mme A K demandent la suspension de l'exécution de ce permis de construire obtenu tacitement.

Sur les fins de non-recevoir soulevées en défense :

En ce qui concerne l'intérêt à agir des requérants :

2. Aux termes de l'article L. 600-1-2 du code de l'urbanisme : " Une personne autre que l'Etat, les collectivités territoriales ou leurs groupements ou une association n'est recevable à former un recours pour excès de pouvoir contre un permis de construire, de démolir ou d'aménager que si la construction, l'aménagement ou les travaux sont de nature à affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance du bien qu'elle détient ou occupe régulièrement ou pour lequel elle bénéficie d'une promesse de vente, de bail, ou d'un contrat préliminaire mentionné à l'article L. 261-15 du code de la construction et de l'habitation ".

3. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient, en particulier, à tout requérant qui saisit le juge administratif d'un recours pour excès de pouvoir tendant à l'annulation d'un permis de construire, de démolir ou d'aménager, de préciser l'atteinte qu'il invoque pour justifier d'un intérêt lui donnant qualité pour agir, en faisant état de tous éléments suffisamment précis et étayés de nature à établir que cette atteinte est susceptible d'affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance de son bien. Il appartient au défendeur, s'il entend contester l'intérêt à agir du requérant, d'apporter tous éléments de nature à établir que les atteintes alléguées sont dépourvues de réalité. Il appartient ensuite au juge de l'excès de pouvoir de former sa conviction sur la recevabilité de la requête au vu des éléments ainsi versés au dossier par les parties, en écartant le cas échéant les allégations qu'il jugerait insuffisamment étayées mais sans pour autant exiger de l'auteur du recours qu'il apporte la preuve du caractère certain des atteintes qu'il invoque au soutien de la recevabilité de celui-ci. Eu égard à sa situation particulière, le voisin immédiat justifie, en principe d'un intérêt à agir, lorsqu'il fait état devant le juge, qui statue au vu de l'ensemble des pièces du dossier, d'éléments relatifs à la nature, à l'importance ou à la localisation du projet de construction.

4. S'il ne ressort pas des pièces du dossier que le projet, qui va s'implanter dans un îlot pavillonnaire, prévoit la démolition de la bâtisse et du hangar existants sur la parcelle, limitrophe des parcelles sur lesquelles sont édifiées les habitations des requérants, et l'édification d'un immeuble d'une superficie de plancher totale de 722 m2, comprenant de l'habitat collectif aux étages et deux locaux vides en rez-de-chaussée destinés à l'artisanat, ainsi que des parkings en sous-sol, aurait pour effet de générer des vues sur les fonds des requérants, grâce aux pare-vues en verre opaque prévus sur la façade située en limite séparative de la parcelle directement concernée, il est constant que l'immeuble dont l'édification est projetée, qui remplacera la bâtisse en R+1 aujourd'hui démolie, aura une hauteur comme une surface au sol sensiblement supérieures à l'immeuble qui existait précédemment. Dans ces conditions, la construction implicitement autorisée par le maire de Romainville doit être regardée comme de nature à affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance de leur habitation par les requérants. Par suite, la fin de non-recevoir soulevée par la commune de Romainville et tirée du défaut d'intérêt donnant qualité à agir aux requérants doit être écartée.

En ce qui concerne le caractère tardif du recours au fond contre la décision attaquée :

5. Aux termes de l'article R. 600-2 du code de l'urbanisme : " Le délai de recours contentieux à l'encontre d'une décision de non-opposition à une déclaration préalable ou d'un permis de construire, d'aménager ou de démolir court à l'égard des tiers à compter du premier jour d'une période continue de deux mois d'affichage sur le terrain des pièces mentionnées à l'article R. 424-15. ". Aux termes de l'article R. 424-15 du même code : " Mention du permis () doit être affichée sur le terrain, de manière visible de l'extérieur, par les soins de son bénéficiaire, dès la notification de l'arrêté () et pendant toute la durée du chantier. () / Un arrêté du ministre chargé de l'urbanisme règle le contenu et les formes de l'affichage. ".

6. Pour établir l'affichage continu du permis de construire à compter du 1er décembre 2023, le pétitionnaire produit une attestation établie par la société " DPM Five " certifiant avoir procédé à l'affichage du permis de construire le 1er décembre 2023, deux constants d'huissier, en date, respectivement, du 28 décembre 2023 et du 6 février 2024 comportant des photographies du panneau d'affichage tel que visible depuis l'espace public et le report des mentions qui y étaient inscrites, ainsi que deux attestations émanant d'un artisan et d'un agent immobilier, certifiant avoir vu, pour l'un, le 7 décembre 2023, pour l'autre, le 2 décembre 2023, le panneau d'affichage du permis de construire.

7. D'une part, l'attestation de la société " DPM Five ", non datée et non signée, ainsi que les attestations produites par le pétitionnaire ne peuvent être regardées comme ayant une valeur probante suffisante pour remettre en cause les allégations des requérants selon lesquels le panneau d'affichage du permis de construire n'aurait été visible qu'à compter de mi-janvier 2024. D'autre part, il ressort des photographies prises par l'huissier de justice et intégrées à ses constats des 28 décembre 2023 et 6 février 2024 que le panneau d'affichage était apposé sur la façade du bâtiment à démolir, mais qu'il n'était pas possible de s'en approcher du fait de l'existence d'un portail d'entrée situé à plusieurs mètres de cette façade. Enfin, la mention relative à la nature des travaux, qui constitue un élément substantiel, est illisible et n'est reportée sur aucun des constats produits par le pétitionnaire. Dans ces conditions, l'affichage du permis de construire ne peut être regardé comme de nature à faire courir le recours contentieux et la fin de non-recevoir tirée de la tardiveté de la requête, introduite le 22 mai 2024 après la naissance d'une décision implicite de rejet du recours gracieux des requérants, lui-même en date du 19 février 2024 et reçu par la commune le 21 février 2024, ne peut qu'être écartée.

Sur les conclusions à fin de suspension :

8. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'urgence :

9. Aux termes de l'article L. 600-3 du code de l'urbanisme : " Un recours dirigé () contre un permis de construire () ne peut être assorti d'une requête en référé suspension que jusqu'à l'expiration du délai fixé pour la cristallisation des moyens soulevés devant le juge saisi en premier ressort. / La condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative est présumée satisfaite. ".

10. Il n'est plus contesté en défense que les travaux ont commencé, et il ne résulte de l'instruction aucun élément de nature à faire échec à la présomption d'urgence s'attachant à la requête des intéressés. La condition d'urgence doit, par suite, être regardée comme remplie.

En ce qui concerne le doute sérieux :

11. En l'état de l'instruction, les moyens tirés de la violation des articles IV.3.c, IV.3.d et III.1.c du règlement du plan local d'urbanisme intercommunal Est Ensemble, dans sa version applicable au litige, sont de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de la décision contestée.

12. Les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l'exécution d'une décision administrative étant satisfaites, il y a lieu de suspendre l'exécution du permis de construire tacite résultant du silence gardé par le maire de la commune de Romainville sur la demande présentée par la SARL Avidan.

Sur les frais liés au litige :

13. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. "

14. Ces dispositions font obstacle à ce que soit mise à la charge des requérants, qui ne sont pas la partie perdante dans la présente instance de référé, les sommes que réclament la SARL Avidan et la commune de Romainville au titre des frais liés au litige. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la commune de Romainville une somme de 1 500 euros au titre des mêmes frais exposés par les requérants.

O R D O N N E

Article 1er : L'exécution du permis de construire obtenu tacitement par la SARL Avidan le 15 novembre 2023 est suspendue.

Article 2 : La commune de Romainville versera aux requérants la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions de la SARL Avidan et de la commune de Romainville présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme L C, représentante unique des requérants, à la SARL Avidan et à la commune de Romainville.

Fait à Montreuil, le 8 juillet 2024.

La juge des référés,

Th. Renault

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne et à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2407335

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