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AccueilJurisprudence administrativeN° TA93-2409956

Tribunal Administratif de Montreuil — Décision N° TA93-2409956

mardi 16 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Montreuil
SectionTribunal Administratif de Montreuil
N° DossierTA93-2409956
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationPôle Urgences (J.U)
Avocat requérantSILVA MACHADO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance n° 2402765 du 25 avril 2024, le vice-président du tribunal administratif de Melun a transmis au tribunal administratif de Versailles la requête, enregistrée le 5 mars 2024, présentée par M. A B. Par une ordonnance n° 2403623 du 12 juillet 2024, le président de la 2ème chambre du tribunal administratif de Versailles a transmis cette requête et un mémoire, enregistré le 28 mai 2024, au tribunal administratif de Montreuil.

Par cette requête, M. B, représenté par Me Silva Machado, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 mars 2024 par lequel le préfet de Seine-et-Marne a refusé de renouveler le titre de séjour de M. B, l'a obligé à quitter le territoire français, a fixé le pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) d'annuler la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire ;

3°) de mettre à la charge de l'État les entiers dépens ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant de l'ensemble des décisions :

- le signataire de l'arrêté n'a pas justifié de sa compétence ;

- ces décisions sont insuffisamment motivées ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;

- le principe du contradictoire, garanti par l'article 41-2 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, a été méconnu ;

- ces décisions sont entachées d'une erreur de droit ;

- l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales a été méconnu ;

- l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales a été méconnu ;

- ces décisions sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur sa situation personnelle ;

S'agissant de la décision portant refus de renouvellement d'un titre de séjour :

- le signataire de l'acte n'a pas justifié de sa compétence ;

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ont été méconnues ;

- les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ont été méconnues ;

- cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- le signataire de l'acte n'a pas justifié de sa compétence ;

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen de sa situation personnelle ;

- les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ont été méconnues ;

- les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ont été méconnues ;

- cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision portant refus d'accorder un délai de départ volontaire :

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- le risque de fuite n'est pas caractérisé ;

- cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- cette décision est illégale par voie d'exception, en tant qu'elle se fonde sur une obligation de quitter le territoire français elle-même illégale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 mai 2024, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant,

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Löns, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles L. 614-1 à L. 614-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 16 juillet 2024 :

- le rapport de M. Löns ;

- et les observations de Me Darrot, substituant Me Silva Machado, représentant M. B, présent, l'avocat reprenant les conclusions et moyens de ses écritures, en faisant notamment valoir que les efforts de son client en vue de guérir de son addiction à l'alcool et de contribuer à l'éducation et l'entretien de son fils ont été relevés notamment par le juge des enfants, le juge d'application des peines et le psychologue-addictologue chargé du suivi du requérant et de son épouse.

Les parties ont été informées à l'audience, conformément aux articles R. 611-7 et R. 776-25 du code justice administrative, que la décision était susceptible d'être fondée sur deux moyens relevés d'office, tirés de l'incompétence du magistrat désigné, saisi selon la procédure prévue aux articles R. 776-14 et suivants du code de justice administrative, de se prononcer sur la légalité d'un refus de renouvellement de titre de séjour, et de l'irrecevabilité des conclusions dirigées contre une décision portant refus d'un délai de départ volontaire, dès lors que l'arrêté contesté ne comporte pas une telle décision.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant camerounais né le 6 mars 1984, demande l'annulation de l'arrêté du 4 mars 2024 par lequel le préfet de Seine-et-Marne a refusé de renouveler son titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français, a fixé le pays de destination et l'a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Il demande en outre l'annulation d'une décision portant refus d'un délai de départ volontaire.

Sur l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. " Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre provisoirement M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur l'étendue du litige :

3. Conformément aux dispositions du dernier alinéa de l'article R. 776-17 du code de justice administrative, il n'appartient pas au magistrat désigné, saisi selon la procédure prévue aux articles R. 776-14 et suivants du même code, de se prononcer sur la légalité de la décision par laquelle l'autorité préfectorale refuse de délivrer un titre de séjour à un étranger. En conséquence, les conclusions à fin d'annulation dirigées contre la décision du 5 avril 2024 par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a refusé de délivrer au requérant un titre de séjour sont réservées jusqu'à ce qu'il y soit statué par une formation collégiale de jugement. Il en va de même des conclusions aux fins d'injonction sous astreinte, ainsi que celles présentées au titre des frais exposés et non compris dans les dépens, qui en sont l'accessoire.

Sur la recevabilité des conclusions dirigées contre une décision portant refus d'un délai de départ volontaire :

4. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. " Si les motifs de l'arrêté contesté indiquent que M. B figure au nombre des étrangers susceptibles de se voir refuser un délai de départ volontaire, le dispositif de cet arrêté ne comporte pas de dispositions retirant le délai prévu à cet article. Dès lors, les conclusions tendant à l'annulation d'une décision refusant un délai de départ volontaire doivent être regardées comme dirigées contre une décision matériellement inexistante. Par suite, elles doivent être rejetées comme irrecevables.

Sur le surplus des conclusions à fin d'annulation :

5. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

6. M. B est marié, depuis le 27 octobre 2018, avec une ressortissante française, avec laquelle il a eu un fils, né le 21 juillet 2019. Il a bénéficié successivement de deux cartes de séjour temporaires en qualité de parent d'enfant français pour la période du 3 juin 2021 au 4 juillet 2023. Il a été condamné le 9 janvier 2019 par le tribunal correctionnel de Paris à une peine de trois mois d'emprisonnement avec sursis pour violence sans incapacité par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité et port sans motif légitime d'arme blanche ou incapacitante de catégorie D. Le 26 juin 2023, le tribunal correctionnel de Meaux l'a condamné à une peine de douze mois d'emprisonnement, dont trois mois assortis du sursis probatoire, pour outrage à une personne dépositaire de l'autorité publique, violence sans incapacité par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité, menace de mort ou d'atteinte aux biens dangereuse pour les personnes à l'encontre d'un dépositaire de l'autorité publique et violence suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours en présence d'un mineur par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité.

7. Il ressort des pièces du dossier qu'au moment des faits ayant donné lieu à ces condamnations, M. B et son épouse souffraient tous les deux d'une addiction à l'alcool et que leur fils a été placé auprès de l'aide sociale à l'enfance. Dans un jugement du 7 juillet 2023, le juge des enfants du tribunal judiciaire de Meaux a dit qu'un droit de visite au moins deux fois par mois sera accordé à M. B après évaluation de la posture de celui-ci, et lorsque son fils sera prêt à revoir son père sans exprimer d'angoisse. Les attestations de présence établies par la maison départementale des solidarités de Mitry-Mory à compter du 11 septembre 2023 laissent penser que M. B a mis à profit son aménagement de peine pour rétablir la relation avec son fils. Les attestations du psychologue-addictologue qui suit le requérant et son épouse produites à l'instance font état d'un effort de M. B de s'amender et de sa motivation pour reprendre une activité professionnelle lui permettant de disposer des ressources nécessaires au bon entretien de son enfant.

8. D'une part, il n'est ni établi ni même allégué que l'éloignement de M. B du territoire français constituerait une mesure adaptée pour protéger son épouse et son fils contre des actes de violences familiales. D'autre part, si le comportement du requérant vis-à-vis des représentants des forces de l'ordre intervenant à son domicile pour cause de violences familiales, fin janvier 2023, revêt une gravité certaine, il ressort des pièces du dossier que le requérant a, depuis, entrepris des efforts en vue d'éviter que ne se reproduise une situation telle que celle dans laquelle ces faits se sont produits. Ainsi, il n'apparaît pas qu'à la date de l'arrêté contesté, le comportement de M. B présente une menace à l'ordre public de nature à justifier l'éloignement du territoire d'un parent d'enfant français, alors que l'intéressé bénéficie d'un accompagnement en vue notamment de reconstruire une relation de confiance avec son fils. Dans ces circonstances, la décision portant obligation de quitter le territoire français a porté au droit de M. B au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ont été méconnues.

9. En second lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale (). " Il ne ressort pas des pièces du dossier que les comportements violents que M. B a eus dans un passé récent aient conduit les autorités en charge de la protection de l'enfance à privilégier une rupture de la relation père-fils. Les visites attestées par la maison départementale des solidarités et les observations du psychologue-addictologue qui suit le requérant et son épouse laissent penser au contraire que malgré la rupture de la vie commune entre les époux, le maintien de liens fréquents entre le requérant et son fils constituent la perspective la mieux à même de répondre, dans les circonstances de l'espèce, à l'intérêt de cet enfant, qui a vocation à rester en France. Dans ces circonstances, M. B est fondé à soutenir que les stipulations de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ont été méconnues.

10. Il résulte de ce qui précède que la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée, ainsi que, par voie de conséquence, les décisions fixant le pays de renvoi et interdisant à M. B de retourner sur le territoire français pendant une durée de deux ans, et ce, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête.

Sur les dépens :

11. La présente instance n'a donné lieu à aucuns dépens. Par suite, les conclusions tendant à la condamnation de l'État au paiement des entiers dépens ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État, partie perdante dans la présente instance, la somme de 800 euros au titre des frais exposés par M. B.

D E C I D E

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les conclusions de M. B tendant à l'annulation de la décision du préfet de Seine-et-Marne du 4 mars 2024 portant refus de renouvellement d'un titre de séjour, ainsi que celles relatives aux dépens et aux frais liés au litige, en tant qu'elles s'y rattachent, sont réservées jusqu'à ce qu'il y soit statué par une formation collégiale de jugement, seule compétente pour en connaître.

Article 3 : Les décisions du préfet de Seine-et-Marne du 4 mars 2024 portant obligation de quitter le territoire français, fixation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans sont annulées.

Article 4 : L'État versera une somme de 800 (huit cents) euros à M. B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Silva Machado et au préfet de Seine-et-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

A. Löns La greffière,

C. Goossens

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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