vendredi 13 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Montreuil |
| Section | Tribunal Administratif de Montreuil |
| N° Dossier | TA93-2412351 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Pôle Urgences (J.U) |
| Avocat requérant | CABINET CENTAURE AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 29 août 2024 et le 11 septembre 2024, M. E, représenté par Me Casagrande, demande au président du tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 14 août 2024, par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis a renouvelé son assignation à résidence pour une période de 45 jours jusqu'au 30 septembre 2024 ;
3°) de mettre à la charge de l'État (préfet de la Seine-Saint-Denis) le versement au conseil du requérant de la somme de 1 500 euros sous réserve de la renonciation par celui-ci à percevoir l'aide juridictionnelle sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative et dire, si l'aide juridictionnelle était rejetée, que cette somme sera versée au requérant.
M. E soutient que :
- la décision portant assignation à résidence est entachée d'incompétence de l'autorité signataire ;
- la décision portant assignation à résidence est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;
- la décision portant assignation à résidence est dépourvue de base légale.
Par un mémoire en défense, enregistré le 11 septembre 2024, le préfet de la Seine-Saint-Denis, représenté par la Selarl Centaure Avocats, agissant par Me Rannou, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la Constitution, notamment son préambule ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le traité sur l'Union européenne ;
- le code civil ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. Silvy, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant des procédures prévues aux articles L. 614-1 à L. 614-19 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Après avoir, au cours de l'audience du 12 septembre 2024, tenue en présence de Mme Goossens, greffière d'audience, présenté son rapport, et entendu :
- les observations orales de Me Casagrande, représentant M. E, qui reprend les conclusions et moyens de ses écritures.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Une note en délibérée présentée pour M. E a été enregistrée le 11 septembre 2024, postérieurement à la clôture de l'instruction et n'a pas été communiquée.
Considérant ce qui suit :
1. M. C E, ressortissant roumain né le 8 janvier 2002, a fait l'objet d'un arrêté du 1er juillet 2024 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a astreint à résider au 4 rue Henri Dunant, 93100 Montreuil, pour une durée de 45 jours et l'a assorti d'obligations complémentaires. La requête du 2 juillet 2024 dirigée contre cet arrêté a été rejetée par un jugement n° 2409419 du 25 juillet 2024. Un second arrêté du préfet de la Seine-Saint-Denis du 14 août 2024 a renouvelé cette mesure d'assignation à résidence à compter du 16 août 2024 jusqu'au 30 septembre 2024 et lui a fait également obligation de se présenter une fois par jour au commissariat de Montreuil-sous-Bois. Il demande à titre principal l'annulation de cet arrêté.
Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président / () ".
3. En raison de l'urgence, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions en annulation :
4. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que l'arrêté du 14 août 2024 attaqué a été signé, au nom du préfet de la Seine-Saint-Denis, par M. A D, chef du pôle instruction et mise en œuvre des mesures d'éloignement, titulaire d'une délégation de signature à l'effet de signer les décisions d'assignation par résidence accordée par la combinaison des articles 3 et 1er de l'arrêté n° 2024-1329 du préfet en date du 3 mai 2024, dont la publication régulière n'est pas contestée. Dès lors, le moyen tiré de ce que cet arrêté aurait été signé par une autorité incompétente manque en fait.
5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction issue du 2° du VI de l'article 72 de la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 susvisée, publiée le 27 janvier 2024 au Journal officiel de la république française : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ". Et aux termes de l'article 86 de la loi du 26 janvier 2024 susvisée : " () IV. - L'article 72, à l'exception du 2° du VI, l'article 73, le I de l'article 74, les 6° à 10° de l'article 75, l'article 76 et les 2°, 8° et 11° du II de l'article 80 entrent en vigueur à une date fixée par décret en Conseil d'État, et au plus tard le premier jour du septième mois suivant celui de la publication de la présente loi. Ces dispositions s'appliquent à la contestation des décisions prises à compter de leur entrée en vigueur. () ".
6. Il résulte des dispositions précitées que la rédaction précitée de l'article L. 731-1 issue du 2° du VI de l'article 72 de la loi n° 2024-42 est entrée en vigueur dès le lendemain de sa publication, soit le 28 janvier 2024, conformément à la règle fixée à l'article 1er du code civil dès lors que les dispositions du IV de l'article 86 de cette loi ne prévoyaient pas d'entrée en vigueur différée de cette nouvelle rédaction modifiant de une à trois années la condition d'ancienneté de la décision d'éloignement dont l'exécution est envisagée. Il ne ressort ni des articles 72 et 86 de la loi n° 2024-42 ni d'aucune autre disposition de ce texte que le législateur aurait souhaité limiter les effets de cette modification à certaines décisions portant obligation de quitter le territoire français et il ne résulte d'aucune disposition du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que les mesures d'éloignement antérieures à l'entrée en vigueur de la nouvelle rédaction de l'article L. 731-1 ne peuvent pas justifier la mise en œuvre d'une mesure d'assignation à résidence dès lors qu'elles n'ont pas été prises plus de trois années auparavant. La prise en compte dans de telles conditions d'une décision préexistante, qui n'avait pas été abrogée et qui n'avait pas disparu de l'ordonnancement juridique, ne méconnaît ni le principe de non-rétroactivité de la loi, ni la garantie des droits, ni les principes de sécurité juridique et de confiance légitime. Le préfet de la Seine-Saint-Denis pouvait, par suite, légalement se fonder sur la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai du 17 juin 2022 qu'il avait prise à l'encontre de M. E le 17 juin 2022 et qui lui avait été notifiée le même jour, pour décider son assignation à résidence le 1er juillet 2024 puis pour renouveler cette mesure par l'arrêté attaqué le 14 août 2024. Le moyen d'erreur de droit soulevé par M. E doit, par suite, être écarté.
7. En troisième et dernier lieu, il ressort des pièces du dossier que, si M. E réside en France depuis l'âge de trois ans, il ne réside pas avec la mère de sa fille mineure et il ne justifie pas de l'impossibilité dans laquelle il serait d'accueillir ponctuellement celle-ci à son domicile du fait de la mesure d'assignation à résidence en litige. La circonstance qu'il a été convoqué le 24 août 2024, soit postérieurement à la décision attaquée, pour comparaître le 12 décembre 2024 en qualité de prévenu devant le tribunal judiciaire de Bobigny statuant en matière correctionnelle est sans incidence sur la légalité de la mesure d'assignation en litige. À supposer que les démarches consulaires entreprises par l'autorité préfectorale pour permettre son éloignement à destination de son pays d'origine n'aient pas abouti à cette date, il n'établit pas avoir demandé une dérogation à son assignation pour lui permettre de se présenter en personne devant le tribunal, ni qu'une telle dérogation lui serait nécessairement refusée. Enfin, l'obligation de pointage quotidien au commissariat de Montreuil-sous-Bois ne présente, en tout état de cause, pas un caractère manifestement excessif au regard de ses antécédents judiciaires et il ne justifie pas en quoi cette obligation affecterait ses recherches d'emploi. M. E n'est, par suite, pas fondé à soutenir que les stipulations de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales relative au droit à un procès équitable ont été méconnues par l'autorité préfectorale, ni que cette mesure d'assignation serait entachée d'erreur d'appréciation.
8. Les conclusions aux fins d'annulation de la requête de M. E doivent, par suite, être rejetées.
Sur les frais de l'instance
9. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".
10. En vertu de ces dispositions, le tribunal ne peut pas faire bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge. Les conclusions présentées à ce titre par M. E doivent, dès lors, être rejetées.
D E C I D E
Article 1er : M. E est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. E est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C E et au préfet de la Seine-Saint-Denis.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 septembre 2024.
Le magistrat désigné,
J.-A. Silvy
La greffière,
M. B
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2412351 -2-
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