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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-1903283

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-1903283

jeudi 10 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-1903283
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantMINIER MAUGENDRE & ASSOCIEES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 mars 2019, Mme E C, représentée par Me Luzuy, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 3 octobre 2018 par laquelle l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) de Sainte-Emilie de Clamart (Hauts-de-Seine) a prononcé la prolongation d'office de son congé maladie ordinaire, ensemble la décision par laquelle l'établissement a implicitement rejeté son recours gracieux du 13 novembre 2018 dirigé contre cette décision ;

2°) de condamner l'EHPAD de Sainte-Emilie à lui verser la somme de 13 000 euros à parfaire en réparation des préjudices nés de l'illégalité de cette décision, de sa non-réintégration sur son poste et de sa négligence fautive dans la gestion de sa carrière ;

3°) d'enjoindre à l'EHPAD de Sainte-Emilie de la réintégrer à temps plein dans ses fonctions, avec aménagements, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'EHPAD de Sainte-Emilie la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

S'agissant des conclusions à fin d'annulation :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation de son état de santé ;

- elle est entachée d'un détournement de procédure dès lors que l'EHPAD de Sainte-Emilie, s'il entendait contester l'avis rendu par le comité médical départemental le 4 septembre 2018, aurait dû saisir le comité médical supérieur.

S'agissant des conclusions indemnitaires :

- l'EHPAD de Sainte-Emilie a commis une faute en prenant la décision attaquée ;

- il a commis une faute en ne la réintégrant pas dans ses fonctions en dépit de l'avis favorable du comité départemental ;

- il a commis une faute en étant négligent dans la gestion administrative de sa carrière, dès lors qu'il a saisi de nouveau le comité médical départemental en lieu et place du comité médical supérieur, n'a pas cherché à adapter son poste et ne l'a pas invitée à présenter une demande de reclassement professionnel ;

- elle a subséquemment subi un préjudice moral, un préjudice matériel et un préjudice de carrière s'élevant respectivement à 3 000, 8 000 et 2 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 septembre 2022, l'EHPAD de Sainte-Emilie, représenté par me Lacroix, conclut au rejet de la requête et à que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge de Mme C au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- aucun des moyens de la requête n'est fondé ;

- Mme C n'établit pas la réalité de son préjudice moral ;

- elle ne peut prétendre au versement de l'indemnité pour travaux dangereux en l'absence de service fait ou, à titre subsidiaire, à un versement supérieur à 35,75 euros à ce titre ;

- elle n'établit pas la réalité de son préjudice de carrière.

Par une ordonnance du 2 septembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 3 octobre 2022.

Par un courrier en date du 26 septembre 2022, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré du non-lieu à statuer sur les conclusions à fins d'injonction et d'astreinte présentées par Mme C.

L'EHPAD de Sainte-Emilie a produit un mémoire enregistré le 14 octobre 2022, après la clôture de l'instruction.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n° 67-624 du 23 juillet 1967 ;

- le décret n° 86-442 du 14 mars 1986 ;

- le décret n° 88-386 du 19 avril 1988;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Oriol, présidente-rapporteure ;

- les conclusions de M. Camguilhem, rapporteur public ;

- les observations de Me Cado, représentant Mme C ;

- et les observations de Me Guardiola, représentant l'EHPAD de Sainte-Emilie.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, titularisée dans la fonction publique hospitalière le 6 mai 2006 en qualité d'agent des services hospitaliers qualifié, a exercé des fonctions de lingère au sein de l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) de Sainte Emilie à Clamart (Hauts-de-Seine). Entre le 2 septembre 2015 et le 5 avril 2018, elle a alterné plusieurs périodes de congé de longue maladie et de temps partiel thérapeutique, avant d'être à nouveau placée en congé de longue maladie du 6 avril 2018 au 5 octobre 2018, conformément à l'avis du comité médical départemental prévoyant qu'elle reprenne son activité à plein temps à l'issue de cette période, le 6 octobre 2018, avec une adaptation de son poste de travail. Toutefois, malgré cet avis favorable, l'EHPAD de Sainte-Emilie a pris la décision, le 3 octobre 2018, de placer Mme C d'office en congé de maladie ordinaire à partir du 6 octobre 2018. Par un courrier notifié à l'établissement le 14 novembre 2018, Mme C a formé un recours gracieux contre cette décision et demandé à être indemnisée des préjudices qu'elle a subséquemment subis. Le silence de l'établissement sur cette demande a fait naître une décision implicite de rejet le 14 janvier 2019. Par la présente requête, Mme C demande au tribunal d'annuler la décision du 3 octobre 2018 par laquelle l'EHPAD de Sainte-Emilie a prononcé la prolongation d'office de son congé maladie ordinaire, ensemble le rejet de son recours gracieux dirigé contre cette décision, de condamner l'établissement à lui verser la somme de 13 000 euros au titre des préjudices matériel, moral et de carrière qu'elle a subis de ce fait, et, enfin, d'enjoindre à l'établissement de la réintégrer dans ses fonctions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 5 du décret n° 88-386 du 19 avril 1988 relatif aux conditions d'aptitude physique et aux congés de maladie des agents de la fonction publique hospitalière, dans sa rédaction applicable au litige : " Le comité médical départemental constitué auprès du représentant de l'Etat en application de l'article 6 du décret du 14 mars 1986 susvisé est compétent à l'égard des fonctionnaires auxquels s'appliquent les dispositions du présent décret exerçant leurs fonctions dans son ressort, en position d'activité, par voie de mise à disposition ou en position de détachement ()". Selon les dispositions de l'article 30 de ce même décret : " Le bénéficiaire d'un congé de longue maladie ou de longue durée ne peut reprendre ses fonctions à l'expiration ou au cours dudit congé que s'il est reconnu apte, après examen par un spécialiste agréé et avis favorable du comité médical compétent () ". Son article 31 dispose que : " Si, au vu de l'avis du comité médical compétent et, éventuellement, de celui du comité médical supérieur, dans le cas où l'autorité investie du pouvoir de nomination ou l'intéressé juge utile de le solliciter, le fonctionnaire est reconnu apte à exercer ses fonctions, il reprend son activité, éventuellement dans les conditions prévues à l'article 32 ci-après. () ". Enfin, aux termes des dispositions de son article 32 : " Le comité médical consulté sur la reprise des fonctions d'un fonctionnaire qui avait bénéficié d'un congé de longue maladie ou de longue durée peut formuler des recommandations sur les conditions d'emploi de l'intéressé, sans qu'il puisse être porté atteinte à sa situation administrative () ".

3. Il résulte de ces dispositions que lorsqu'un agent public a, avant la fin d'un congé de maladie, formé une demande de réintégration et obtenu un avis favorable du comité médical départemental, cet agent est, en cas d'inaction de l'administration, réputé être réintégré dès le lendemain du dernier jour de son congé de maladie.

4. Il ressort des pièces du dossier que, consulté afin de se prononcer sur le renouvellement du congé de longue maladie accordé à Mme C, le comité médical départemental des Hauts-de-Seine a émis, le 4 septembre 2018, un avis favorable à une reprise d'activité à temps plein de l'intéressée dans ses fonctions de lingère à partir du 6 octobre 2018, en recommandant de la dispenser du port de charges lourdes supérieures à cinq kilogrammes. Au soutien de cet avis favorable, Mme C produit plusieurs justificatifs médicaux allant également dans le sens d'une compatibilité de son état de santé avec une reprise d'activité à temps plein, notamment le rapport d'expertise du docteur F du 17 mai 2018, les certificats médicaux des docteurs Serdjanian et A des 8 juin et 13 juin 2018 et le rapport d'expertise du docteur B du 26 juillet 2018. Avant la date d'expiration de son congé de longue maladie, intervenue le 5 octobre 2018, Mme C a sollicité, par message électronique du 2 octobre 2018 adressé à la directrice des ressources humaines de l'EHPAD de Sainte-Emilie, sa réintégration dans ses fonctions à temps plein à partir du lundi 8 octobre 2018. Pourtant, cette demande est demeurée vaine, alors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que l'EHPAD de Sainte-Emilie aurait saisi le comité médical supérieur, ni même qu'il aurait obtenu un nouvel avis médical mettant en doute la compatibilité de l'état de santé de Mme C avec la reprise de ses fonctions. Dès lors, en maintenant Mme C en congé d'office à partir du 6 octobre 2018, sans nouvel avis médical, la directrice de l'EHPAD de Sainte-Emilie a commis une erreur d'appréciation de son état de santé. Par conséquent, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, la décision du 3 octobre 2018 par laquelle l'EHPAD de Sainte-Emilie a prononcé la prolongation d'office du congé de maladie ordinaire de Mme C doit être annulée.

Sur les conclusions indemnitaires :

5. En vertu des principes généraux qui régissent la responsabilité de la puissance publique, un agent public irrégulièrement évincé a droit à la réparation intégrale du préjudice qu'il a effectivement subi du fait de la mesure illégalement prise à son encontre. Sont ainsi indemnisables les préjudices de toute nature avec lesquels l'illégalité commise présente, compte tenu de l'importance respective de cette illégalité et des fautes relevées à l'encontre de l'intéressé, un lien direct de causalité. Pour l'évaluation du montant de l'indemnité due, doit être prise en compte la perte du traitement ainsi que celle des primes et indemnités dont l'intéressé avait, pour la période en cause, une chance sérieuse de bénéficier, à l'exception de celles qui, eu égard à leur nature, à leur objet et aux conditions dans lesquelles elles sont versées, sont seulement destinées à compenser des frais, charges ou contraintes liés à l'exercice effectif des fonctions ; qu'enfin, il y a lieu de déduire, le cas échéant, le montant des rémunérations que l'agent a pu se procurer par son travail au cours de la période d'éviction.

6. L'illégalité de la décision du 3 octobre 2018 de placer la requérante en congé de maladie ordinaire d'office constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat. Mme C est ainsi fondée à demander la réparation des préjudices qu'elle a subis du fait de cette décision, dont les conséquences sont directement liées à l'illégalité fautive qui l'entache.

En ce qui concerne le préjudice matériel :

7. Aux termes de l'article 41 de la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique hospitalière : " Le fonctionnaire en activité a droit : / () 2° A des congés de maladie dont la durée totale peut atteindre un an pendant une période de douze mois consécutifs en cas de maladie dûment constatée mettant l'intéressé dans l'impossibilité d'exercer ses fonctions. Celui-ci conserve alors l'intégralité de son traitement pendant une durée de trois mois ; ce traitement est réduit de moitié pendant les neuf mois suivants. / () ". Selon l'article 1er du décret n° 67-624 du 23 juillet 1967 : " Des indemnités spécifiques peuvent être allouées à certains personnels chargés d'effectuer des travaux pour l'exécution desquels des risques ou des incommodités subsistent malgré les précautions prises et les mesures de protection adoptées. Ces indemnités spécifiques sont classées en trois catégories : / 1re catégorie : indemnités spécifiques pour des travaux présentant des risques d'accidents corporels ou de lésions organiques () ".

8. Il résulte de ce qui précède que le préjudice financier subi par Mme C présente un lien direct et certain de causalité avec la mise en congé d'office irrégulière dont elle a fait l'objet. A cet égard, Mme C fait valoir que la décision attaquée lui a causé une perte de revenus correspondant à l'indemnité de travaux dangereux, incommodes et insalubres de 1ère catégorie instaurée par le décret n° 67-624 du 23 juillet 1967, qui lui était servie mensuellement lorsqu'elle était en activité, et aux traitements à temps plein qu'elle aurait dû percevoir depuis sa mise en congé de maladie ordinaire d'office le 6 octobre 2018 si elle avait été réintégrée sur ses fonctions de lingère, déduction faite du traitement qu'elle a perçu depuis cette date, dont il est constant, en vertu des dispositions précitées du 2° de l'article 41 de la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986, qu'il aurait dû être réduit de moitié à compter du 6 janvier 2019. Il résulte toutefois de l'instruction que Mme C a été réintégrée sur son poste à partir du 19 mars 2019, à la suite d'un nouvel avis du comité médical départemental rendu le 12 mars 2019. Dès lors, Mme C est seulement fondée à demander l'indemnisation de la perte de revenus subie au cours de la période ayant couru du 6 octobre 2018 au 18 mars 2019. Or, il résulte de l'instruction qu'elle a perçu au cours de cette période son traitement à temps plein, à l'exception de l'indemnité pour travaux dangereux, insalubres, incommodants ou salissant qu'elle aurait perçue si elle avait été en activité. Néanmoins, cette indemnité ayant pour seul objet de compenser une contrainte liée à l'exercice effectif des fonctions, il n'y a pas lieu d'indemniser Mme C à ce titre. Par suite, sa demande tendant à l'indemnisation de son préjudice matériel ne peut qu'être rejetée.

En ce qui concerne le préjudice moral :

9. Mme C soutient que la décision illégale de maintien en congé de maladie ordinaire d'office dont elle a fait l'objet a causé chez elle un état dépressif. Pour en justifier, elle produit notamment le certificat médical du docteur A en date du 13 juin 2018, faisant état de ce qu'une réintégration dans ses fonctions aurait été bénéfique à son moral. Il sera donc fait une juste appréciation du préjudice moral subi par Mme C en condamnant l'établissement à lui verser à ce titre la somme de 2 000 euros.

En ce qui concerne le préjudice de carrière :

10. En troisième lieu, si Mme C demande réparation du préjudice qu'elle a subi du fait de la méconnaissance de son droit à un avancement au grade d'agent des services hospitaliers qualifié supérieur, elle ne justifie d'aucune perte de chance sérieuse d'avoir pu accéder à ce grade pendant qu'elle a été placée d'office en congé maladie ordinaire à compter du 6 octobre 2018. Dès lors, elle ne peut prétendre à aucune indemnisation à ce titre.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

11. Il résulte de l'instruction que Mme C a été réintégrée au sein de l'EHPAD de Sainte-Emilie à partir du 19 mars 2019, à la suite d'un nouvel avis rendu par le comité médical départemental. Par suite, il n'y a pas lieu de statuer sur ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte.

Sur les frais liés au litige :

12. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'EHPAD de Sainte-Emilie la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. En revanche, les conclusions de l'EHPAD de Sainte-Emilie présentées sur le même fondement doivent être rejetées.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1 : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte de Mme C.

Article 2 : La décision du 3 octobre 2018 par laquelle l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) de Sainte-Emilie de Clamart a prononcé la prolongation d'office du congé maladie ordinaire de Mme C, ensemble le rejet de son recours gracieux dirigé contre cette décision, est annulée.

Article 3 : L'EHPAD de Sainte-Emilie est condamné à verser à Mme C la somme de 2 000 euros au titre de son préjudice moral.

Article 4 : L'EHPAD de Sainte-Emilie versera à Mme C la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme C est rejeté.

Article 6 : Les conclusions de l'EHPAD de Sainte-Emilie présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à Mme E C et à l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes de Sainte-Emilie.

Délibéré après l'audience du 20 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Oriol, présidente,

Mme D et M. Sitbon, conseillers,

Assistés de Mme Ricaud, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 novembre 2022.

La présidente-rapporteure,

Signé

C. ORIOL

L'assesseure la plus ancienne,

Signé

A. DLa greffière,

Signé

V. RICAUD

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour ampliation,

La greffière

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