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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-1914196

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-1914196

jeudi 29 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-1914196
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantLEJARD ZAÏRE SELTENE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 novembre 2019, la société Melet E Production (MSP), représentée par Me Dutheuil-Lécouvé, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 12 septembre 2019 par laquelle l'inspecteur du travail de l'unité de contrôle n° 3 du Val-d'Oise a refusé d'autoriser le licenciement de M. B ;

2°) d'autoriser le licenciement de M. B ;

3°) à titre subsidiaire, d'enjoindre à l'administration de lui délivrer l'autorisation de licenciement demandée ou, à défaut, de réexaminer la demande d'autorisation de licenciement, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'inspecteur du travail a entaché sa décision d'erreur de fait, de droit et d'appréciation en considérant notamment que la demande d'autorisation était imprécise, que les griefs non indiqués au salarié lors de l'entretien préalable ne pouvaient être pris en compte, en écartant le constat d'huissier établi et les témoignages y figurant, en estimant que l'employeur ne pouvait interdire l'utilisation des téléphones mobiles au sein de l'atelier de production, en ne se prononçant que sur la seule gravité du deuxième grief et non sur celle de l'ensemble des griefs, en considérant que le comportement menaçant et agressif n'était pas établi, en ne retenant pas le grief tiré de ce que le salarié a fait en sorte de travailler seul en dépit des règles de sécurité mises en place au sein de la société ni celui du départ prématuré du salarié et des conséquences qui en ont résulté et, enfin, en estimant qu'il existait un lien entre la demande présentée par l'employeur et le mandat de délégué du personnel ;

- la décision est entachée de détournement de procédure.

Par un mémoire enregistré le 3 février 2020, M. A B, représenté en dernier lieu par Me Seltene, conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge de la société MSP de la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, en faisant valoir que les moyens sont infondés.

La requête a été communiquée à la ministre du travail, qui n'a produit aucun mémoire en défense.

La société Melet E Production a produit un mémoire enregistré le 5 mai 2022, après la clôture de l'instruction.

Par un courrier du 3 mai 2022, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions tendant à ce que le tribunal délivre l'autorisation de licencier M. B, dès lors qu'il n'appartient pas au juge administratif d'autoriser le licenciement d'un salarié protégé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- l'ordonnance n° 45-2592 du 2 novembre 1945 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D,

- les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public,

- et les observations de Me Dutheuil-Lécouvé, pour la société MSP.

Considérant ce qui suit :

1. Par un courrier du 5 août 2019, reçu le 6 août suivant, la société Melet E Production (MSP) a sollicité de l'unité territoriale du Val-d'Oise l'autorisation de licencier pour motif disciplinaire M. B, occupant les fonctions de " responsable d'atelier usinage " et ayant la qualité de délégué du personnel et de délégué syndical. Par une décision du 12 septembre 2019, l'inspecteur du travail de l'unité de contrôle n° 3 du Val-d'Oise a refusé d'accorder cette autorisation, au double motif que les faits établis ne justifiaient pas cette mesure disciplinaire et que la demande de licenciement présentait un lien avec l'exercice du mandat syndical. La société a présenté un recours hiérarchique le 29 octobre 2019, implicitement rejeté. Par la présente requête, la société demande l'annulation de la décision de l'inspecteur du travail du 12 septembre 2019.

Sur les conclusions tendant à ce que le tribunal délivre l'autorisation de licenciement :

2. Il n'appartient pas au juge administratif d'autoriser le licenciement d'un salarié protégé. Ces conclusions doivent donc être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Les salariés qui, en vertu du code du travail, bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peuvent être licenciés qu'avec l'autorisation de l'inspecteur du travail. S'il est envisagé, le licenciement d'un de ces salariés ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées par l'intéressé ou avec son appartenance syndicale. Dans le cas où le licenciement est motivé par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre du travail, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables à son contrat de travail et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi.

En ce qui concerne les fautes reprochées au salarié :

4. En premier lieu, la société MSP ne peut utilement se prévaloir de la circonstance que l'inspecteur du travail a indiqué dans sa décision que la demande d'autorisation de licenciement présentée par l'employeur a dû être précisée au cours de l'enquête contradictoire, dès lors qu'il s'agit d'un simple élément de contexte et non de l'un des motifs de cette décision.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 1232-2 du code du travail : " L'employeur qui envisage de licencier un salarié le convoque, avant toute décision, à un entretien préalable. / La convocation est effectuée par lettre recommandée ou par lettre remise en main propre contre décharge. Cette lettre indique l'objet de la convocation () ". L'article L. 1232-3 du même code dispose : " Au cours de l'entretien préalable, l'employeur indique les motifs de la décision envisagée et recueille les explications du salarié. ".

6. Il résulte de ces dispositions que l'employeur est tenu, lors de l'entretien préalable, d'indiquer au salarié les motifs du licenciement envisagé contre lui et que, dès lors, l'inspecteur du travail ne peut retenir des griefs qui n'ont pas été indiqués au salarié, ainsi que le mentionne à bon droit la décision du 12 septembre 2019, qui n'écarte le constat d'huissier daté du 28 août 2019 pour ce motif que dans cette mesure.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 1er de l'ordonnance du 2 novembre 1945, dans leur rédaction applicable au litige, les huissiers de justice peuvent être commis à la requête des particuliers pour effectuer des constatations purement matérielles, exclusives de tout avis sur les conséquences de fait ou de droit qui peuvent en résulter. Il en résulte qu'étant exclusivement habilités à effectuer des constatations matérielles, les huissiers de justice ne peuvent être commis pour procéder à des auditions de témoins et qu'ils ne peuvent dès lors recueillir des témoignages qu'aux seules fins d'éclairer leurs constatations matérielles.

8. Le moyen tiré de ce que l'inspecteur du travail a retenu à tort que le constat d'huissier ne permettait pas d'établir l'utilisation d'un téléphone portable par M. B, à le supposer fondé, est sans incidence sur la légalité de la décision litigieuse, dès lors que ces faits n'étaient pas contestés par l'intéressé et avaient été considérés comme établis par l'inspecteur du travail au cours de l'enquête contradictoire. Par ailleurs, s'agissant des propos tenus par M. B, dès lors que la caméra ayant filmé la scène lors de laquelle M. B a fait usage de son téléphone ne disposait pas de microphone, l'huissier de justice n'a pas pu procéder à la constatation matérielle permettant d'établir les faits reprochés. C'est dès lors à bon droit que l'inspecteur du travail a estimé que les témoignages figurant dans le constat établi ne pouvaient être retenus à la charge du salarié.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 1121-1 du code du travail : " Nul ne peut apporter aux droits des personnes et aux libertés individuelles et collectives de restrictions qui ne seraient pas justifiées par la nature de la tâche à accomplir ni proportionnées au but recherché. ".

10. La requérante soutient que l'interdiction d'utiliser un téléphone portable vise d'une part, à la protection de la sécurité des employés dès lors que sont utilisés dans l'atelier des machines à commande numérique, des scies, des tours manuels et autres appareils dangereux et que des accidents ont déjà eu lieu à la suite de négligences des salariés et, d'autre part, à ce qu'il ne soit pas porté atteinte à la productivité de l'entreprise et qu'elle est ainsi justifiée par la nature de la tâche à accomplir et proportionnée au but recherché. L'utilisation de machines potentiellement dangereuses par des salariés affectés, entre autres, à des tâches d'usinage et susceptibles d'intervenir en urgence sur ces machines, justifiait une interdiction d'utiliser un téléphone portable dans l'atelier, d'autant qu'il n'est pas établi, ni même soutenu, que cette interdiction se serait étendue à d'autres parties de l'entreprise ni aux temps de pause. Il en résulte que c'est à tort que l'inspecteur du travail a estimé que l'interdiction édictée par la note de service du 20 septembre 2016 porte aux droits des personnes et aux libertés individuelles et collectives une atteinte disproportionnée par rapport au but recherché, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 1121-1 code du travail. Par suite, en faisant usage de son téléphone au sein de l'atelier le 18 juillet 2019, M. B a méconnu une consigne de son employeur et a ainsi commis une faute.

11. Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier que le 18 juillet 2019, la manipulation par M. B de son téléphone portable au sein de l'atelier, pendant une courte durée, aurait été à l'origine ou aggravé un risque, de sorte que cette faute ne saurait être regardée comme présentant un caractère de gravité.

12. En cinquième lieu, le salarié a reconnu avoir dit le 18 juillet 2019 " vous me cassez les couilles " à Mme E, dirigeante de la société, après l'incident avec le téléphone portable, faits qui sont matériellement établis et fautifs ainsi que l'a retenu l'inspecteur du travail. En revanche les autres propos reprochés au salarié, de même que son comportement agressif, sont niés par l'intéressé et ne sont pas établis par les pièces du dossier. Quant aux menaces qui auraient été proférées à l'encontre de Mme E, elles ne sauraient revêtir de caractère fautif dès lors qu'elles ont uniquement consisté à l'avertir que M. B allait lui transmettre un arrêt de travail pour maladie.

13. En sixième lieu, si l'employeur soutient qu'il " est de règle formelle que sauf raison exceptionnelle deux salariés au minimum doivent travailler à l'usinage ", il ne produit aucun élément permettant d'établir qu'il existerait effectivement une règle au sein de l'entreprise qui interdirait de travailler seul dans l'atelier, qui ne saurait se déduire des termes généraux de la note de service remise au salarié le 21 septembre 2010, ou que le contrat de travail de l'intéressé le stipulerait. Dans ces conditions, il ne peut être soutenu que M. B aurait délibérément enfreint les consignes de sécurité, ni qu'il aurait exécuté de manière " déloyale " et " contraire à la probité " son contrat de travail.

14. En septième lieu, la société soutient d'une part, qu'à l'arrivée de Mme E dans l'atelier deux machines sur trois étaient à l'arrêt à cause de M. B et que sans cette arrivée l'augmentation du temps de production aurait été plus importante et, d'autre part, que le départ prématuré de M. B, pour se faire délivrer un arrêt maladie, à 13h52 alors qu'il devait quitter son poste à 17h30, a eu de graves conséquences sur la production.

15. Il ressort toutefois des pièces du dossier que les machines fonctionnent par cycles impliquant des arrêts réguliers. Par ailleurs, le constat d'huissier produit indique que l'atelier comporte deux machines à commande numérique et que la machine n° 1 fonctionnait à l'arrivée de Mme E. D'après ce même constat, M. B n'est en outre pas resté inactif et a remis en marche cette machine, dont la durée de cycle est de une minute trente, à plusieurs reprises au cours de la période de travail observée sur la vidéosurveillance, et il a manipulé la machine n° 2 quelques minutes après le début de la période visionnée. Enfin, le fait de quitter son poste en raison de son état de santé afin de consulter un médecin ne constitue pas, en soi, une faute. Dans ces conditions, aucun grief ne pouvait être retenu pour ces faits.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les fautes reprochées à M. B et établies par les pièces du dossier consistent à avoir le 18 juillet 2019, d'une part, brièvement manipulé son téléphone portable au sein de l'atelier et, d'autre part, proféré une insulte à l'égard de sa supérieure hiérarchique. Ces fautes ne sont pas d'une gravité suffisante pour justifier la sanction de licenciement. Par suite, c'est sans commettre d'erreur de fait, d'erreur de droit ou d'erreur d'appréciation, ni entacher sa décision d'un détournement de procédure, que l'inspecteur du travail a refusé d'autoriser le licenciement pour ce motif.

En ce qui concerne le lien avec le mandat :

17. Il ressort des pièces du dossier, en particulier des courriers des 30 mars et 20 mai 2019 reprochant à la société des faits susceptible de constituer un délit d'entrave, que les délégués du personnel rencontraient d'importantes difficultés dans l'exercice de leur mandat, nécessitant des rappels de l'employeur à ses obligations à l'égard des délégués du personnel par l'administration en 2016, 2017 et 2018. M. B a par ailleurs obtenu le 6 juillet 2017 la condamnation de l'employeur, par le conseil de prud'hommes de Cergy-Pontoise, à lui verser notamment des rappels de salaire. En outre, il ressort des termes de la décision attaquée que M. B en tant que délégué du personnel avait contesté la légalité de l'interdiction des téléphones portables dans l'atelier, sur laquelle l'employeur a notamment fondé sa demande d'autorisation de licenciement. S'il résulte de ces éléments qu'il existait un conflit entre M. B et son employeur, relatif notamment à l'usage du téléphone portable, il ne ressort toutefois pas des pièces du dossier que la volonté de licencier M. B présentait un lien avec le mandat de délégué du personnel qu'il exerçait. Néanmoins, dès lors que le motif tiré de ce que les fautes commises par M. B étaient insuffisantes pour justifier son licenciement suffisait à fonder la décision litigieuse, ce second motif était surabondant.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 12 septembre 2019, par laquelle l'inspecteur du travail de l'unité de contrôle n° 3 du Val-d'Oise a refusé d'autoriser le licenciement de M. B, doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

19. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par la société MSP, n'implique aucune mesure d'exécution au sens des articles L. 911-1 et suivants du code de justice administrative. Par suite, les conclusions à fin d'injonction présentées par la requérante doivent être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

20. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la société MSP demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

21. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la société MSP le versement à M. B de la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : La requête de la société MSP est rejetée.

Article 2 : La société MSP versera à M. B la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Melet E Production, au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion et à M. A B.

Copie en sera adressée au directeur régional et interdépartemental de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités d'Ile-de-France.

Délibéré après l'audience du 15 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Van Muylder, présidente,

Mme C et M. D, premiers conseillers

Assistés de Mme Nimax, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 septembre 2022.

Le rapporteur,

signé

G. DLa présidente,

signé

C. Van MuylderLa greffière,

signé

S. Nimax

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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