mardi 20 septembre 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2003576 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 7ème Chambre |
| Avocat requérant | ERNST & YOUNG SOCIETE D'AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 23 mars 2020 et 28 avril 2022, M. B C, représenté par Me Quillardet, demande au tribunal :
1°) à titre principal, de condamner l'établissement public Voies Navigables de France à lui verser la somme de 50 000 euros en réparation de son préjudice moral ;
2°) à titre subsidiaire, d'ordonner une expertise médicale pour évaluer ses préjudices ;
3°) de mettre à la charge de l'établissement public Voies Navigables de France la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- il a été victime, dans l'exercice de ses fonctions d'éclusier au sein de l'établissement public Voies Navigables de France (VNF), d'insultes à caractère raciste de la part de mariniers ;
- il a demandé à VNF, par courrier du 2 décembre 2019, une réparation de ses préjudices au titre de la protection fonctionnelle, qui lui a été refusée :
- son employeur a commis une faute en ne lui accordant pas de protection adaptée ;
- VNF a commis une faute en n'assurant pas sa sécurité et sa santé physique et mentale en application des dispositions de l'article L. 4121-1 du code du travail ;
- VNF a commis une faute en adoptant une attitude discriminatoire à son encontre ;
- il a subi un préjudice moral à la suite des insultes racistes subies dont il demande réparation à hauteur de 50 000 euros à VNF du fait des fautes commises et du refus d'imputer au service ses arrêts de travail.
La Défenseure des droits a présenté des observations, en application des dispositions de l'article 33 de la loi n° 2011-333 du 29 mars 2011, enregistrées le 4 janvier 2021.
Par un mémoire en défense, enregistré le 9 août 2021, l'établissement public Voies Navigables de France, représenté par Me Delentaigne et Me Dagostino, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de M. C la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il fait valoir que :
- à titre principal, il n'a commis aucune faute dès lors, d'une part, que M. C a reçu l'entier soutien de sa hiérarchie dès qu'elle a eu connaissance des faits en cause et, d'autre part, que son état dépressif n'est pas imputable au service ; qu'il n'a fait l'objet d'aucune discrimination ;
- M. C n'a pas, contrairement à ce qu'il prétend, adopté une attitude irréprochable dans l'exercice de ses fonctions et a fait l'objet, le 11 juin 2014, d'une exclusion temporaire de fonctions de six mois dont quatre avec sursis pour avoir notamment exercé une activité accessoire non autorisée ;
- à titre subsidiaire, le préjudice moral de M. C a déjà été indemnisé par les tribunaux correctionnels de Versailles et Fontainebleau ; la somme demandée par le requérant est en tout état de cause disproportionnée.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code du travail ;
- le code de procédure pénale ;
- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;
- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. D,
- les conclusions de M. Gabarda, rapporteur public,
- les observations de Me Quillardet, représentant M. C,
- et les observations de Me Boueyre représentant VNF.
Considérant ce qui suit :
1. M. B C, fonctionnaire au sein de l'établissement public administratif Voies Navigables de France (VNF), exerce depuis le 15 décembre 1998 les fonctions d'agent " exploitation - maintenance aux ouvrages " à l'écluse de Pontoise. Le 18 septembre 2016, il a adressé un rapport d'incident à son employeur après avoir fait l'objet d'injures à caractère raciste de la part d'un usager du service public en précisant qu'il subissait des attaques de ce type depuis de nombreuses années. A compter de novembre 2016, il a été placé en arrêt maladie à la suite du développement d'un syndrome anxio dépressif. Par un courrier du 10 novembre 2016, M. C a demandé à VNF, d'une part, de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle pour engager une action en justice à l'encontre des mariniers à l'origine des insultes et, d'autre part, de reconnaitre le caractère professionnel de son état dépressif. Le 7 décembre 2016, VNF a accepté de prendre en charge les frais de justice de l'intéressé au titre de la protection fonctionnelle mais a estimé qu'il n'existait pas de lien entre son état dépressif et le service. Par deux jugements du 12 avril 2018 du tribunal de grande instance de Fontainebleau et du 21 janvier 2019 du tribunal de grande instance de Versailles, deux mariniers ont été condamnés à verser respectivement 1 000 et 500 euros à M. C à la suite des insultes racistes qu'ils avaient proférées à son endroit les 18 septembre et 6 novembre 2016. Par un courrier du 2 décembre 2019, M. C a, par ailleurs, demandé à VNF de réparer au titre de la protection fonctionnelle le préjudice moral lié aux injures racistes subies pendant plusieurs années. Sa demande a été explicitement rejetée le 30 janvier 2020. Par la présente requête, M. C demande au tribunal, à titre principal, de condamner VNF à lui verser la somme de 50 000 euros en réparation de son préjudice moral ou, à titre subsidiaire, d'ordonner la réalisation d'une expertise médicale.
Sur la mise en œuvre de la protection fonctionnelle :
2. Aux termes de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983, dans sa rédaction applicable aux faits en litige : " Les fonctionnaires bénéficient, à l'occasion de leurs fonctions et conformément aux règles fixées par le code pénal et les lois spéciales, d'une protection organisée par la collectivité publique qui les emploie à la date des faits en cause ou des faits ayant été imputés de façon diffamatoire au fonctionnaire./ () La collectivité publique est tenue de protéger les fonctionnaires contre les menaces, violences, voies de fait, injures, diffamations ou outrages dont ils pourraient être victimes à l'occasion de leurs fonctions, et de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté () ".
3. Les dispositions citées au point précédent établissent à la charge de la collectivité publique et au profit des agents publics, lorsqu'ils ont été victimes d'attaques à raison de leurs fonctions, sans qu'une faute personnelle puisse leur être imputée, une obligation de protection à laquelle il ne peut être dérogé, sous le contrôle du juge, que pour des motifs d'intérêt général. Cette obligation de protection a pour objet, non seulement de faire cesser les attaques auxquelles le fonctionnaire ou l'agent public est exposé, mais aussi de lui assurer une réparation adéquate des torts qu'il a subis. La mise en œuvre de cette obligation peut notamment conduire l'administration à assister son agent dans l'exercice des poursuites judiciaires qu'il entreprendrait pour se défendre. Il appartient dans chaque cas à l'autorité administrative compétente de prendre les mesures lui permettant de remplir son obligation vis-à-vis de son agent, sous le contrôle du juge et compte tenu de l'ensemble des circonstances.
4. Il résulte de l'instruction et notamment des observations de la Défenseure des droits à la suite de l'enquête diligentée par ses services que M. C a fait l'objet d'injures, à caractère raciste notamment, de la part de mariniers entre 2003 et 2016. Il est également constant, ainsi qu'il a été indiqué au point 1, que VNF a accepté le 7 décembre 2016 d'accorder à M. C la protection fonctionnelle prévue par les dispositions précitées de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 et de prendre en charge à ce titre ses frais d'avocat. Cet établissement doit également, en application de ces dispositions, réparer le préjudice ayant résulté pour son agent des injures subies. Contrairement à ce que soutient désormais VNF, il résulte de l'instruction, que les injures à caractère raciste dont a été victime le requérant depuis 2003 et notamment le 18 septembre 2016 sont en lien avec l'exercice de ses fonctions d'agent d'exploitation à l'écluse où il est constamment en contact avec les mariniers qui l'empruntent, lesquels ont proférés les insultes, et ce, alors même que certaines l'ont été sur les réseaux sociaux. Si VNF fait également valoir que M. C a fait l'objet, le 11 juin 2014, d'une exclusion temporaire de fonctions d'une durée de six mois dont quatre mois avec sursis pour exercice d'une activité accessoire non autorisée et qu'il a repris cette activité lorsqu'il a été placé en disponibilité à compter du 10 mai 2018, une telle circonstance, dénuée de tout lien avec les insultes racistes dont il a été victime, n'est pas de nature à exonérer VNF de son obligation de protection en application des dispositions mentionnées au point 2. De même, si l'établissement public fait valoir que M. C a pu adopter, à l'égard des usagers du service public, un comportement de nature à les " faire sortir de leurs gonds ", ces éléments ne sont assortis d'aucune précision et ne sont, en tout état de cause, pas de nature à justifier les insultes raciales dont le requérant a fait l'objet. Enfin, l'établissement public n'établit ni même n'allègue l'existence d'un motif d'intérêt général qui aurait justifié un refus de protection de son agent. Dans ces conditions, VNF était tenu, même en l'absence de faute de sa part, de réparer les préjudices subis par M. C à la suite des insultes dont celui-ci a été victime dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions, au titre de la protection fonctionnelle.
Sur le principe de l'engagement de la responsabilité de Voies Navigables de France :
En ce qui concerne la responsabilité de VNF au titre de l'article L. 4121-1 du code du travail :
5. Aux termes de l'article L. 4121-1 du code du travail, applicable aux établissements publics de l'Etat autres que ceux ayant un caractère industriel et commercial, en application des articles 1er et 3 du décret du 28 mai 1982 : " L'employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs () ". Aux termes de l'article 23 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " Des conditions d'hygiène et de sécurité de nature à préserver leur santé et leur intégrité physique sont assurées aux fonctionnaires durant leur travail ". Aux termes de l'article 2-1 du décret du 28 mai 1982 relatif à l'hygiène et à la sécurité du travail ainsi qu'à la prévention médicale dans la fonction publique : " Les chefs de service sont chargés, dans la limite de leurs attributions et dans le cadre des délégations qui leur sont consenties, de veiller à la sécurité et à la protection de la santé des agents placés sous leur autorité ".
6. Il résulte de l'instruction qu'à la suite des insultes dont le requérant a fait l'objet le 18 septembre 2016, l'établissement public a, d'une part, saisi le procureur de la République en application de l'article 40 du code de procédure pénale pour que les usagers du service à l'origine des insultes soient sanctionnés et, d'autre part, dirigé le requérant vers l'assistante sociale du ministère chargé de l'écologie et vers le cabinet de psychologie Psya pour que ce dernier soit pris en charge. VNF a également lancé une campagne d'affichage à destination des usagers pour prévenir les agressions verbales et physiques envers ses agents. Dans ces conditions, le requérant, qui n'établit pas que l'établissement public avait eu connaissance, avant le 18 septembre 2016, des insultes qu'il subissait, ne démontre pas que son employeur n'a pas pris les mesures nécessaires pour protéger sa santé mentale. Par suite, le requérant n'est pas fondé à rechercher la responsabilité de VNF pour méconnaissance des dispositions de l'article L. 4121-1 du code du travail.
En ce qui concerne la responsabilité de VNF au titre d'une discrimination :
7. Aux termes de l'article 6 de la loi du 13 juillet 1983 dans sa rédaction alors en vigueur : " Aucune distinction, directe ou indirecte, ne peut être faite entre les fonctionnaires en raison de leurs opinions politiques, syndicales, philosophiques ou religieuses, de leur origine, de leur orientation sexuelle ou identité de genre, de leur âge, de leur patronyme, de leur situation de famille, de leur état de santé, de leur apparence physique, de leur handicap ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie ou une race ". Il appartient au requérant qui soutient qu'une mesure a pu être empreinte de discrimination de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer du sérieux de ses allégations. Lorsqu'il apporte à l'appui de son argumentation des éléments précis et concordants, il incombe à l'administration de produire tous les éléments permettant d'établir que la mesure contestée repose sur des éléments objectifs étrangers à toute discrimination.
8. M. C soutient qu'il aurait été victime de discrimination de la part de son employeur en raison de ses origines guadeloupéennes. En se bornant cependant à indiquer que VNF n'aurait pas mis en œuvre des mesures adaptées pour faire cesser les insultes dont il a été victime de la part de certains usagers du service public dont il avait la charge, le requérant ne justifie pas de faits précis et concordants de nature à faire présumer la discrimination dont il estime avoir fait l'objet de la part de son employeur. En tout état de cause, pour les motifs évoqués au point 6, M. C n'est pas fondé à soutenir que VNF a été défaillant dans la mise en œuvre de mesures de protection adaptées le concernant. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à rechercher la responsabilité de VNF pour méconnaissance des dispositions de l'article 6 de la loi du 13 juillet 1983.
Sur l'évaluation et l'indemnisation du préjudice moral subi :
9. D'une part, il résulte de l'instruction, ainsi qu'il a été indiqué au point 4, que M. C a été victime d'injures à caractère raciste entre 2003 et 2016 de la part de mariniers de nature, à elles seules, à justifier la réparation d'un préjudice moral. Il résulte également de l'instruction et, notamment de la note d'alerte du 9 décembre 2016 de l'assistante sociale du ministère chargé de l'écologie et de l'attestation du 27 mars 2017 d'un collègue de l'intéressé, que M. C a développé, à la suite de ces insultes, un syndrome anxio dépressif et a été placé, à compter de novembre 2016, en arrêt de maladie. Le requérant verse en outre aux débats un certificat du 12 octobre 2017 dans lequel son psychiatre indique que son état de santé est " vulnérable et fragile avec résurgence des crises d'anxiété, perte de l'élan vital, des idées d'auto-dévalorisation et autodépréciation, insomnie et épuisement physique ". Il est également constant que le médecin de prévention a estimé, en juin 2017, que M. C était inapte à l'exercice de ses fonctions d'éclusier. Dans ces conditions, et sans qu'il soit besoin d'ordonner la réalisation d'une expertise médicale, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi par M. C en le fixant à la somme de 5 000 euros.
10. D'autre part, il résulte de l'instruction que le tribunal de grande instance de Fontainebleau a condamné, le 12 avril 2018, M. A à verser 1 000 euros à M. C à la suite des insultes proférées le 18 septembre 2016 et que, par jugement du 31 janvier 2019 du tribunal de grande instance de Versailles, M. D. a été condamné à verser 500 euros au requérant en raison de la publication le 6 novembre 2016 de propos racistes le visant sur le réseau social Facebook. Si VNF n'est dès lors pas fondé à soutenir que le préjudice moral de M. C a été intégralement réparé par le juge judiciaire, il y a lieu de réduire de 1 500 euros le montant de la condamnation de l'établissement public pour tenir compte de la réparation du préjudice du requérant par le juge judiciaire. Si l'intéressé soutient qu'il n'a pas encore perçu les 1 500 euros en cause, il ne verse aucune pièce au soutien de ces allégations. En tout état de cause, à supposer même cette circonstance établie, il appartient à M. C de formuler une demande d'indemnisation auprès de la commission d'indemnisation des victimes d'infractions.
11. Si M. C peut être regardé comme soutenant que les décisions des 7 décembre 2016 et 23 mars 2017 par lesquelles VNF a refusé de reconnaitre l'imputabilité au service de l'état dépressif qu'il a développé à compter de novembre 2016 lui ont causé un préjudice, il ne démontre ni l'existence d'un lien de causalité direct et certain entre ces refus, qui sont postérieurs à son placement en arrêt de maladie, et son état de santé ni l'existence d'un préjudice spécifique et particulier à ce titre et distinct du préjudice moral mentionné au point 9. Il n'est dès lors pas fondé à demander la condamnation de VNF à cet égard.
12. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner VNF à verser la somme de 3 500 euros à M. C.
Sur les frais liés au litige :
13. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de VNF la somme de 1 500 euros à verser à M. C au titre de l'article L. 761-1 du CJA. Les conclusions présentées par VNF sur le fondement des mêmes dispositions ne peuvent quant à elles qu'être rejetées.
Par ces motifs, le tribunal décide :
Article 1er : L'établissement public Voies Navigables de France est condamné à verser la somme de 3 500 euros à M. C.
Article 2 : L'établissement public Voies Navigables de France versera 1 500 euros à M. C au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à l'établissement public Voies Navigables de France et à la Défenseure des droits.
Délibéré après l'audience du 2 septembre 2022, à laquelle siégeaient :
Mme Coblence, présidente,
Mme Fléjou, première conseillère
M. Goupillier, conseiller,
assistés de Mme Charleston, greffière.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 septembre 2022.
Le rapporteur,
signé
C. D La présidente,
signé
E. Coblence
La greffière,
signé
D. Charleston
La République mande et ordonne au ministre de transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608432
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01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2607881
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