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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2007195

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2007195

vendredi 28 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2007195
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantMICHAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire et un mémoire récapitulatif enregistrés les 17 juillet 2020, 1er octobre 2021 et 25 juillet 2022, la SELARL DOCTEUR A demande au Tribunal :

1°) de prononcer, à titre principal, la décharge des retenues à la source auxquelles elle a été assujettie au titre des années 2014 à 2016 et des pénalités correspondantes ;

2°) de saisir la Cour de justice de l'Union européenne des trois questions préjudicielles suivantes :

- l'article 182 B du code général des impôts prévoyant une retenue à la source non libératoire d'impôt ne s'appliquant qu'aux sommes payées par un débiteur qui exerce une activité en France à des personnes ou des sociétés, relevant de l'impôt sur le revenu et de l'impôt sur les sociétés, qui n'ont pas dans ce pays d'installation professionnelle permanente est-il conforme aux principes de liberté d'établissement de libre prestation de services garantis par les articles 49, 54, 56 et 57 du Traité de l'Union européenne '

- l'article 182 B du code général des impôts prévoyant une retenue à la source non libératoire d'impôt est-il conforme au principe de libre circulation des capitaux garanti par l'article 63 du Traité de l'Union européenne '

- les stipulations de l'article 8 de la convention franco-belge du 10 mars 1964 sont-elles conformes aux principes de liberté d'établissement et de libre prestation de services garantis par les articles 49, 54, 56 et 57 du Traité de l'Union européenne '

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La SELARL DOCTEUR A soutient que :

- les impositions supplémentaires en litige méconnaissent l'article 182 B du code général des impôts, l'administration n'ayant pas déduit de la retenue à la source les impôts déjà versés au titre de l'année 2014 ;

- l'article 182 B précité méconnaît les principes de liberté d'établissement et de libre prestation de service garantis par les articles 49 et 56 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;

- l'article 182 B précité méconnaît le principe de libre circulation des capitaux garanti par l'article 63 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;

- l'article 8 de la convention fiscale franco-belge méconnaît la liberté d'établissement et la libre prestation de service ;

- l'administration a méconnu les énonciations de la documentation administrative référencée CVB-BEL-10-20-20150812, § 80.

La SELARL DOCTEUR A, représentée par Me Michaud, avocat, a produit un mémoire, enregistré le 31 mars 2023, postérieurement à la clôture de l'instruction, qui n'a pas été communiqué.

Par un mémoire en défense enregistré le 27 juillet 2021, la directrice départementale des finances publiques du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

La directrice départementale des finances publiques du Val-d'Oise fait valoir que les moyens de la requête de la SELARL DOCTEUR A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;

- la convention entre la France et la Belgique du 10 mars 1964 tendant à éviter les doubles impositions et à établir des règles d'assistance administrative et juridique réciproque en matière d'impôts sur les revenus ;

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Prost, premier conseiller ;

- et les conclusions de M. Barraud, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, qui exerçait à titre libéral la profession de chirurgien plasticien et esthétique, a créé, le 28 juin 2006, une société de droit belge, la SPRL Dr B A, dont il est le gérant et l'unique associé, et, le 21 octobre 2011, la SELARL DOCTEUR A, qui exerce l'activité de médecin, dont il est également le gérant et l'unique associé. M. A a cédé, le 2 janvier 2012, son cabinet médical à la SPRL pour 750 000 euros. Le même jour, la SELARL et la SPRL ont signé une convention de mise à disposition portant sur un appartement situé à Levallois-Perret, du matériel médical, du matériel bureautique et informatique, des noms de domaines et sites internet et l'ensemble du chiffre d'affaires découlant de l'ensemble de la patientèle française de la SPRL.

2. La SELARL DOCTEUR A a fait l'objet, du 27 mars 2017 au 12 juillet 2017, d'une vérification de comptabilité au titre des années 2014 à 2016. Par deux propositions de rectification en date du 20 juillet, l'administration lui a notifié, selon la procédure contradictoire, des rectifications portant sur des retenues à la source au titre des années 2014 à 2016 et des pénalités. Ces rectifications, d'un montant total de 257 716 euros, ont été mises en recouvrement le 15 juin 2018. Par des réclamations préalables datées des 4 juillet 2018 et 3 décembre 2019, la SELARL DOCTEUR A a contesté les impositions supplémentaires mises à sa charge et les pénalités correspondantes. L'administration a, par une décision datée du 9 janvier 2020, rejeté ces réclamations.

Sur les conclusions aux fins de décharge :

3. Aux termes de l'article 182 B du code général des impôts, dans sa rédaction applicable au litige : " I. - Donnent lieu à l'application d'une retenue à la source lorsqu'ils sont payés par un débiteur qui exerce une activité en France à des personnes ou des sociétés, relevant de l'impôt sur le revenu ou de l'impôt sur les sociétés, qui n'ont pas dans ce pays d'installation professionnelle permanente : () c. Les sommes payées en rémunération des prestations de toute nature fournies ou utilisées en France () II. - Le taux de la retenue est fixé à 33 1/3 % () ".

4. Il est constant que le service a imposé, sur le fondement de l'article 182 B précité, les redevances versées, en application de la convention de mise à disposition signée le 2 janvier 2012, par la SELARL DOCTEUR A, qui exerce son activité en France, à la SPRL Dr B A, qui n'a pas d'installation professionnelle permanente en France.

5. La société requérante soutient que les retenues à la source en litige méconnaissent l'article 182 B du code général des impôts, dès lors que " l'administration aurait dû intégrer dans ses calculs la charge nouvelle créée par les impositions en litige, impliquant l'imputation du trop-perçu d'impôt sur les sociétés sur les impositions litigieuses ". Toutefois, il résulte de l'instruction que, d'une part, la société requérante a déduit de son résultat imposable les redevances versées à la SPRL Dr B A et que, d'autre part, il appartient à cette dernière société de demander la prise en compte de la charge résultant de ces retenues à la source sur son imposition. Dans ces conditions, la société requérante n'est pas fondée à demander un remboursement d'impôt sur les sociétés, d'un montant de 3 631 euros, au titre de l'année 2014.

6. Aux termes des articles 49 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne : " Dans le cadre des dispositions ci-après, les restrictions à la liberté d'établissement des ressortissants d'un État membre dans le territoire d'un autre État membre sont interdites. Cette interdiction s'étend également aux restrictions à la création d'agences, de succursales ou de filiales, par les ressortissants d'un État membre établis sur le territoire d'un État membre. / La liberté d'établissement comporte l'accès aux activités non salariées et leur exercice, ainsi que la constitution et la gestion d'entreprises, et notamment de sociétés au sens de l'article 54, deuxième alinéa, dans les conditions définies par la législation du pays d'établissement pour ses propres ressortissants, sous réserve des dispositions du chapitre relatif aux capitaux. ". Aux termes de l'article 56 du même Traité : " Dans le cadre des dispositions ci-après, les restrictions à la libre prestation des services à l'intérieur de l'Union sont interdites à l'égard des ressortissants des États membres établis dans un État membre autre que celui du destinataire de la prestation () ". Enfin, l'article 63 du Traité précité stipule : " 1. Dans le cadre des dispositions du présent chapitre, toutes les restrictions aux mouvements de capitaux entre les États membres et entre les États membres et les pays tiers sont interdites () ".

7. Les stipulations des articles 49 et 56, telles qu'interprétées par une jurisprudence constante de la Cour de justice de l'Union européenne, s'opposent à une législation nationale qui exclut que le débiteur de la rémunération versée à un prestataire de services non résident, déduise, lorsqu'il procède à la retenue à la source de l'impôt, les frais professionnels que ce prestataire lui a communiqués et qui sont directement liés à ses activités dans l'État membre où est effectuée la prestation, alors qu'un prestataire de services résident de cet Etat ne serait soumis à l'impôt que sur ses revenus nets, c'est-à-dire sur ceux obtenus après déduction des frais professionnels.

8. Si la SELARL DOCTEUR A fait valoir à bon droit que la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, rappelée au point précédent du présent jugement, s'oppose à ce qu'une retenue à la source ne prenne pas en compte les frais professionnels inhérent à la prestation visée, il résulte de l'instruction que la société requérante n'allègue ni ne soutient qu'elle ait justifié de frais professionnels que l'administration aurait refusé de déduire. Par suite, sans qu'il soit besoin de renvoyer une question préjudicielle à la Cour de justice de l'Union européenne, ce moyen ne peut qu'être écarté.

9. Il résulte de l'instruction que les prestations en litige sont, ainsi qu'il a été dit au point 1 du présent jugement, prévues par la convention de mise à disposition signée le 2 janvier 2012 entre la SELARL et la SPRL, que ces prestations n'ont aucun caractère financier au sens de l'article 63 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne. Par suite, sans qu'il soit besoin de renvoyer une question préjudicielle à la Cour de justice de l'Union européenne, la SELARL DOCTEUR A ne saurait utilement se prévaloir de l'incompatibilité des dispositions du c du I de l'article 182 B du code général des impôts avec le principe de libre circulation des capitaux.

10. Aux termes de l'article 8 de la convention fiscale conclue entre la France et la Belgique susvisée : " 1. Les redevances et autres produits provenant soit de la concession de l'usage de biens mobiliers incorporels, tels que les brevets d'invention, modèles, formules et procédés secrets, marques de fabrique et autres droits analogues, soit de la vente de ces biens, les droits d'auteur et de reproduction, ainsi que les revenus tirés de la location des films cinématographiques, ne sont imposables que dans l'État contractant dont le bénéficiaire est un résident. / Toutefois, lorsque le bénéficiaire de ces redevances ou produits possède dans l'autre État contractant un établissement stable ou une installation fixe qui intervient à un titre quelconque dans les opérations génératrices de ces revenus, ceux-ci ne sont imposables que dans cet autre État. / Ces dispositions s'appliquent également aux produits et redevances qui rémunèrent l'usage ou la vente de biens mobiliers corporels. / 2. Nonobstant les dispositions du paragraphe 1 ci-dessus, les redevances, produits et droits y mentionnés sont également imposables dans l'État contractant sur le territoire duquel est située l'entreprise qui en supporte la charge : / a) Lorsque et dans la mesure où, suivant les pratiques de cet État, ces redevances, produits et droits excèdent un montant normal, compte tenu des usages commerciaux, de la valeur intrinsèque des biens visés audit paragraphe et du rendement global produit par l'utilisation de ces biens ; / b) Lorsque et dans la mesure où ces redevances, produits ou droits excèdent la quote-part - augmentée d'un profit normal - imputable à l'entreprise débitrice dans les dépenses et charges réelles assumées par l'entreprise bénéficiaire, pendant la période d'imposition, pour l'acquisition, le perfectionnement ou l'amortissement et la conservation des droits concédés ou cédés, dans le cas où l'une de ces entreprises est en fait sous la dépendance ou sous le contrôle de l'autre, ou encore lorsque ces deux entreprises sont en fait sous la dépendance ou sous le contrôle d'une tierce entreprise ou d'entreprises dépendant d'un même groupe ; / c) En cas de paiement desdits produits ou redevances à des sociétés ou associations, lorsque et dans la mesure où les droits visés leur ont été apportés ou concédés, directement ou indirectement, par l'entreprise débitrice des redevances ou par ses dirigeants, actionnaires, associés ou autres participants ou par des personnes ayant avec ceux-ci des intérêts communs. / 3. Dans les cas particuliers où il apparaît qu'il a lieu de faire application des dispositions du paragraphe 2 ci-dessus, les autorités compétentes des deux États contractants s'entendent pour fixer la fraction du montant des redevances, produits et droits qui peut être considérée comme normale et pour éviter, conformément à l'esprit de la Convention, la double imposition de la fraction desdits revenus qui a été soumise à l'impôt dans l'État contractant autre que celui dont le bénéficiaire est un résident. ".

11. La société requérante soutient que le paragraphe 2 de l'article 8 de la convention fiscale signée entre la France et la Belgique est insuffisamment précis et ne permet pas d'éviter une double imposition, ce qui constitue une restriction à la liberté d'établissement et à la libre prestation de service. Toutefois, il résulte de l'instruction que la convention fiscale invoquée par la requérante a précisément pour objet d'éviter une double imposition, que l'article 8 prévoit expressément un mécanisme destiné à éviter une double imposition, que l'interlocutrice départementale en a informé la société requérante, le 4 mai 2018, et que celle-ci a d'ailleurs engagé cette procédure. Au demeurant, il ne résulte pas de l'instruction que les prestations en litige auraient fait l'objet d'une double imposition. Par suite, sans qu'il soit besoin de saisir la Cour de justice de l'Union européenne d'une question préjudicielle, la SELARL DOCTEUR A n'est pas fondée à soutenir que la convention fiscale entre la France et la Belgique méconnaîtrait les principes de liberté d'établissement et de libre prestation de services garantis par les articles 49, 54, 56 et 57 du Traité de l'Union européenne.

12. La SELARL DOCTEUR A ne saurait utilement invoquer les énonciations de la documentation administrative référencée CVB-BEL-10-20-20150812, § 80, qui ne contient, au sens de l'article L. 80 A du livre des procédures fiscales, aucune interprétation différente de la loi fiscale dont il est fait application dans le présent jugement.

13. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins de décharge de la requête de la SELARL DOCTEUR A doivent être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, les sommes que la SELARL DOCTEUR A demande au titre des frais liés à l'instance.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de la SELARL DOCTEUR A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la SELARL DOCTEUR A et au directeur départemental des finances publiques du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 6 avril 2023, à laquelle siégeaient :

M. Kelfani, président, M. Prost, premier conseiller, et M. Villette, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 avril 2023.

Le rapporteur,

signé

F.-X. PROST

Le président,

signé

K. KELFANI La greffière,

signé

A. CHANSON

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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