jeudi 18 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2008183 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3ème Chambre |
| Avocat requérant | BAZIN & ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés le 23 août 2020, le 5 mars 2023, le 6 avril 2023, le 11 décembre 2023, le 15 décembre 2023 et le 7 janvier 2024, M. F C, représenté par Me Ménard, doit être regardé comme demandant au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler la décision du 17 août 2020 par laquelle le département des Hauts-de-Seine a refusé de faire droit à sa réclamation du 30 décembre 2019 tendant à la réparation des préjudices subis alors qu'il était agent dans ses services ;
2°) de condamner le département des Hauts-de-Seine à lui verser la somme de 520 000 euros en réparation des préjudices en cause, à assortir des intérêts de droit et de leur capitalisation à compter de la date d'enregistrement de la requête, quitte à parfaire ;
3°) de mettre à la charge du département des Hauts-de-Seine la somme de 6 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient, dans le dernier état de ses écritures résultant d'un mémoire récapitulatif produit en application de l'article R. 611-8-1 du code de justice administrative, que :
- le département des Hauts-de-Seine a commis des fautes de nature à engager sa responsabilité :
. il n'a pas formé les agents chargés de l'encadrer à l'accueil et à l'encadrement d'une personne porteuse de handicap ;
. il n'a pas correctement organisé et supervisé le service au sein duquel il était affecté, y laissant prospérer des comportements pathogènes ;
. il n'a pas été mis en place de protocole ou de mécanisme d'alerte destinés à éviter les agissements dont il a été victime ;
. il a été victime de harcèlement sexuel et de harcèlement moral ;
- il a droit à la réparation des préjudices subséquemment subis, même en l'absence de faute du département, à concurrence de la somme de 520 000 euros, décomposée comme suit :
. 200 000 euros au titre de son préjudice patrimonial dès lors que la pension de retraite pour invalidité qu'il perçoit depuis le 1er décembre 2023 est inférieure aux salaires qu'il aurait perçus s'il avait pu rester en fonction ;
. 290 000 euros au titre de son préjudice corporel, des souffrances physiques endurées et de son préjudice moral ;
. 10 000 euros au titre de son préjudice sexuel ;
. 10 000 euros au titre de son préjudice d'établissement ;
. 10 000 euros au titre de son préjudice d'agrément et des troubles dans ses conditions d'existence.
Par des mémoires en défense, enregistrés le 30 décembre 2022, le 6 mai 2023 et le 19 mars 2024, le département des Hauts-de-Seine, représenté par Me Morant, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- la créance dont se prévaut M. C antérieure au 1er janvier 2015 est atteinte par la prescription quadriennale ;
- il n'a commis aucune faute qui viendrait s'ajouter aux fautes personnelles des agents à l'origine des sévices subis par M. C ;
- les préjudices invoqués par M. C ne sont pas établis ni objectivés.
Par une ordonnance du 20 décembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 20 mars 2024 à 12 heures.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code civil ;
- le code du travail ;
- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;
- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;
- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;
- le décret n° 82-453 du 28 mai 1982 modifié ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Cordary, première conseillère ;
- les conclusions de M. Sitbon, rapporteur public ;
- les observations de Me Ménard, représentant M. C ;
- et les observations de Me Lopez, substituant Me Morant, représentant le département des Hauts-de-Seine.
1. M. C, reconnu " travailleur handicapé catégorie B " et agent polyvalent au centre technique départemental (CTD) depuis le 1er mars 2008, a été titularisé le 1er mars 2010 par le département des Hauts-de-Seine sur un emploi réservé. A ce titre, il a exercé à l'atelier de serrurerie du 1er mars 2008 au 28 décembre 2012, puis au sein de l'atelier polyvalent. Le 22 juillet 2016, sa mère, alertée par sept de ses collègues, a averti la direction du département des Hauts-de-Seine que son fils subissait des violences de la part de certains de ses collègues. M. C a alors été placé en congé pour maladie professionnelle à compter du 1er août 2016, tandis que la protection fonctionnelle lui a été accordée par un courrier du 30 août 2016. Le 10 août 2016, il a porté plainte contre son collègue, M. A, et son chef d'atelier, M. D. Par un jugement du 8 février 2021, le tribunal correctionnel de Nanterre a reconnu des faits constitutifs de harcèlement moral et les a condamnés, jugement confirmé par un arrêt de la Cour d'appel de Versailles du 16 mars 2022. Par arrêté du 25 août 2023, M. C a été placé en retraite pour invalidité à compter du 1er décembre 2023. Par la présente requête, il demande au tribunal, d'une part, d'annuler la décision du 17 août 2020 par laquelle le département des Hauts-de-Seine a refusé de faire droit à sa réclamation indemnitaire préalable, et, d'autre part, de condamner le département des Hauts-de-Seine à lui verser la somme de 520 000 euros en réparation des préjudices qu'il lui a fait subir, quitte à parfaire.
Sur l'exception de prescription quadriennale opposée par le département des Hauts-de-Seine :
2. Aux termes de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics : " Sont prescrites, au profit de l'Etat, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis. / Sont prescrites, dans le même délai et sous la même réserve, les créances sur les établissements publics dotés d'un comptable public ". Selon l'article 2 de la même loi : " La prescription est interrompue par : / Toute demande de paiement ou toute réclamation écrite adressée par un créancier à l'autorité administrative, dès lors que la demande ou la réclamation a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, alors même que l'administration saisie n'est pas celle qui aura finalement la charge du règlement ; / Tout recours formé devant une juridiction, relatif au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, quel que soit l'auteur du recours et même si la juridiction saisie est incompétente pour en connaître, et si l'administration qui aura finalement la charge du règlement n'est pas partie à l'instance ; / Toute communication écrite d'une administration intéressée, même si cette communication n'a pas été faite directement au créancier qui s'en prévaut, dès lors que cette communication a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance ; / Toute émission de moyen de règlement, même si ce règlement ne couvre qu'une partie de la créance ou si le créancier n'a pas été exactement désigné. () ". Enfin, selon l'article 3 de la même loi : " La prescription ne court ni contre le créancier qui ne peut agit, soit par lui-même ou par l'intermédiaire de son représentant légal, soit pour une cause de force majeure, ni contre celui qui peut être légitimement regardé comme ignorant l'existence de sa créance () ".
3. Lorsque la responsabilité d'une personne publique est recherchée, les droits de créance invoqués en vue d'obtenir l'indemnisation des préjudices doivent être regardés comme acquis, au sens des dispositions de l'article 1er de la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968, à la date à laquelle la réalité et l'étendue de ces préjudices ont été entièrement révélées, ces préjudices étant connus et pouvant être exactement mesurés.
4. Il résulte de l'instruction que les préjudices dont se prévaut M. C n'ont été entièrement révélés qu'à compter du dépôt de sa plainte au commissariat de Nanterre, le 10 août 2016. Au demeurant, M. C, reconnu handicapé et donc vulnérable, n'était pas en mesure de se protéger, de sorte qu'il n'a pu avoir pleinement conscience et connaissance des préjudices qu'il subissait. Par suite, le département des Hauts-de-Seine n'est pas fondé à opposer l'exception de prescription quadriennale. Elle doit donc être écartée.
Sur les conclusions d'excès de pouvoir :
5. La décision du 17 août 2020 par laquelle département des Hauts-de-Seine a rejeté la demande indemnitaire préalable de M. C a eu pour seul effet de lier le contentieux à l'égard de l'objet de sa demande, qui a donné à sa requête le caractère d'un recours de plein contentieux. Au regard de l'objet d'une telle demande, qui conduit le juge à se prononcer sur le droit de l'intéressé à percevoir les sommes auxquelles il prétend, ses conclusions tendant à l'annulation de la décision contestée sont sans objet. Elles ne peuvent par suite qu'être rejetées.
Sur les conclusions indemnitaires :
En ce qui concerne l'engagement de la responsabilité du département des Hauts-de-Seine :
S'agissant de l'absence de formation des agents à l'accueil d'un travailleur handicapé dans le service et de l'attribution de tâches incompatibles avec son handicap :
6. Aux termes de l'article 6 sexies de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 modifiée : " Afin de garantir le respect du principe d'égalité de traitement à l'égard des travailleurs handicapés, les employeurs visés à l'article 2 prennent, en fonction des besoins dans une situation concrète, les mesures appropriées pour permettre aux travailleurs mentionnés aux 1°, 2°, 3°, 4°, 9°, 10° et 11° de l'article L. 5212-13 du code du travail d'accéder à un emploi ou de conserver un emploi correspondant à leur qualification, de l'exercer et d'y progresser ou pour qu'une formation adaptée à leurs besoins leur soit dispensée, sous réserve que les charges consécutives à la mise en oeuvre de ces mesures ne soient pas disproportionnées, notamment compte tenu des aides qui peuvent compenser en tout ou partie les dépenses supportées à ce titre par l'employeur. ". Selon l'article 2-1 du décret n° 82-453 du 28 mai 1982 relatif à l'hygiène et à la sécurité du travail ainsi qu'à la prévention médicale dans la fonction publique, dans sa rédaction issue du décret du 28 juin 2011 : " Les chefs de service sont chargés, dans la limite de leurs attributions et dans le cadre des délégations qui leur sont consenties, de veiller à la sécurité et à la protection de la santé des agents placés sous leur autorité. " et son article 26 prévoit que : " Le médecin de prévention est habilité à proposer des aménagements de poste de travail ou de conditions d'exercice des fonctions justifiés par l'âge, la résistance physique ou l'état de santé des agents. () Lorsque ces propositions ne sont pas agréées par l'administration, celle-ci doit motiver son refus et le comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail doit en être tenu informé. ".
7. D'une part, il résulte de l'instruction que les restrictions et inaptitudes de M. C, inapte au travail en hauteur et à la conduite de véhicule et interdit d'utiliser certaines machines-outils, étaient connues dès son embauche et figuraient sur sa fiche de poste de 2008. Si le poste d'aide-serrurier dans un premier temps proposé à M. C n'a pas permis de respecter ces restrictions, sa fiche de poste a été réadaptée dès 2010, à la suite d'alertes du chef d'atelier adressées à la hiérarchie, afin notamment de permettre à M. C de ne pas utiliser de machines-outils proscrites. Par suite, en se bornant à affirmer que son poste impliquait l'utilisation de machines-outils dangereuses pour lui sans apporter plus d'éléments, M. C ne démontre pas que le département des Hauts-de-Seine lui a confié des missions incompatibles avec son handicap.
8. D'autre part, il ne résulte pas des dispositions citées au point 6 ci-dessus que le département des Hauts-de-Seine était dans l'obligation de former l'entourage professionnel de M. C à l'accueil d'un agent handicapé. Par suite, le département des Hauts-de-Seine n'a pas commis de faute à cet égard.
S'agissant du défaut d'organisation du service :
9. Aux termes de l'article 23 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 alors en vigueur : " Des conditions d'hygiène et de sécurité de nature à préserver leur santé et leur intégrité physique sont assurées aux fonctionnaires durant leur travail. " Selon l'article L. 4121-1 du code du travail, rendu applicable dans les administrations par l'article 3 du décret n° 82-453 du 28 mai 2012 : " L'employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. Ces mesures comprennent : 1. Des actions de prévention des risques professionnels ; 2. Des actions d'information et de formation ; 3. La mise en place d'une organisation et de moyens adaptés. / L'employeur veille à l'adaptation de ces mesures pour tenir compte du changement des circonstances et tendre à l'amélioration des situations existantes ".
10. Il résulte de l'instruction, notamment de l'enquête administrative d'octobre 2016 diligentée par le département des Hauts-de-Seine à la suite de la révélation des violences qu'a subies M. C, que les deux responsables du CTD qui se sont succédé pendant la période concernée, outre qu'ils étaient peu présents sur site, ont fait preuve d'une " implication insuffisante dans la vie des équipes ", alors pourtant que les cadres de proximité, à savoir les chefs d'atelier mais également les chefs d'unité, ont laissé prospérer et ont même contribué au développement d' " attitudes peu professionnelles " et propices à créer de l'insécurité. Ils ont ainsi, notamment, toléré la consommation d'alcool sur lieu de travail, mais également des attitudes inadmissibles à l'endroit de M. C, telles que l'utilisation de surnoms humiliants, le recours habituel à des " jeux " tels que " le rasage des bras au scotch, pincements, tapes dans les épaules ", mais également le " jeux " de " chat-bite ", consistant à serrer les parties génitales, ces attitudes étant qualifiées dans l'enquête administrative de " chahut ", de " taquineries ", de " propos grivois ", propices au développement d'un climat d'impunité. Dans ces conditions, M. C est fondé à soutenir que le fonctionnement pathogène et délétère du CTD, sur plusieurs années, alors qu'une hiérarchie était en place et se devait de connaître le fonctionnement du service, constitue une faute distincte de la faute personnelle des agents concernés et non dépourvue de lien avec le service, de nature à engager la responsabilité du département des Hauts-de-Seine pour faute. Est à cet égard sans incidence la circonstance que la direction des ressources humaines n'ait eu connaissance qu'à compter du 22 juillet 2016 des faits subis par M. C, dans l'incapacité de les dénoncer lui-même, à la suite des révélations de ses collègues.
S'agissant de négligences et de l'absence de tout protocole ou mécanisme d'alerte :
11. Aux termes de l'article L.4121-2 du code du travail : " L'employeur met en œuvre les mesures prévues à l'article L. 4121-1 sur le fondement des principes généraux de prévention suivants : 1. Éviter les risques ; / 2. Évaluer les risques qui ne peuvent pas être évités ; / 3. Combattre les risques à la source ; () / 7. Planifier la prévention en y intégrant, dans un ensemble cohérent, la technique, l'organisation du travail, les conditions de travail, les relations sociales et l'influence des facteurs ambiants, notamment les risques liés au harcèlement moral / 8. Prendre des mesures de protection collective en leur donnant la priorité sur les mesures de protection individuelle;/ 9. Donner les instructions appropriées aux travailleurs. " Selon l'article R. 4121-1 du code du travail : " L'employeur transcrit et met à jour dans un document unique les résultats de l'évaluation des risques pour la santé et la sécurité des travailleurs à laquelle il procède en application de l'article L. 4121-3. / Cette évaluation comporte un inventaire des risques identifiés dans chaque unité de travail de l'entreprise ou de, y compris ceux liés aux ambiances thermiques. ".
12. Il résulte de l'instruction que le CTD a fait l'objet d'une inspection " hygiène et sécurité " par an, de 2008 à 2012, et d'une à deux visites par an de l'agent chargé d'une fonction d'inspection. De même, des entretiens annuels avec les agents sur les risques sur lieu de travail ont été réalisés par la conseillère prévention du département des Hauts-de-Seine, tandis que les agents avaient la possibilité d'utiliser le registre santé et sécurité au travail disponible sur site. Quant à M. C, il était suivi tous les six mois par la médecine du travail. Toutefois, si une démarche " risques psycho-sociaux " a été engagée en 2015 par le département des Hauts-de-Seine, il résulte de l'instruction qu'elle n'a pas été partagée par les responsables du CTD, aucun des deux responsables n'ayant répondu à la question " Règne-t-il un climat de courtoisie et de respect mutuel entre les agents (absence de propos ou d'attitudes blessantes, discriminatoires) ' ". D'ailleurs, M. E, qui était responsable d'atelier et correspondant hygiène de 2014 à 2015, n'a pas complété le diagnostic. Enfin, alors qu'une alerte concernant la présence d'alcool au sein du CTD avait été lancée en juillet 2016 par un agent, l'enquête administrative a révélé qu'aucun responsable n'y avait donné suite en septembre 2016. Dans ces conditions, les dispositifs prévus par la loi n'ayant pas été suivis et renseignés avec le sérieux et l'assiduité nécessaire, la responsabilité pour faute du département des Hauts-de-Seine est engagée.
S'agissant de l'existence d'une situation de harcèlement moral :
13. L'article 6 quinquiès de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires en vigueur au moment des faits disposait : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. Aucune mesure concernant notamment le recrutement, la titularisation, la rémunération, la formation, l'évaluation, la notation, la discipline, la promotion, l'affectation et la mutation ne peut être prise à l'égard d'un fonctionnaire en prenant en considération : 1° Le fait qu'il ait subi ou refusé de subir les agissements de harcèlement moral visés au premier alinéa / 2° Le fait qu'il ait exercé un recours auprès d'un supérieur hiérarchique ou engagé une action en justice visant à faire cesser ces agissements / 3° Ou bien le fait qu'il ait témoigné de tels agissements ou qu'il les ait relatés. Est passible d'une sanction disciplinaire tout agent ayant procédé ou ayant enjoint de procéder aux agissements définis ci-dessus. ".
14. L'autorité de la chose jugée appartenant aux décisions des juges répressifs devenues définitives qui s'impose aux juridictions administratives s'attache à la constatation matérielle des faits mentionnés dans le jugement et qui sont le support nécessaire du dispositif.
15. Il résulte de l'instruction que par un jugement du 8 février 2021, confirmé par un arrêt de la cour d'appel de Versailles du 16 mars 2022 devenu définitif, le tribunal correctionnel de Nanterre a condamné M. A, collègue de M. C, à une peine d'un an d'emprisonnement assortie de sursis pour violences habituelles sur une personne vulnérable suivies d'incapacité supérieure à 8 jours, commis du 10 août 2013 au 10 août 2016, et pour propos ou comportement répétés ayant pour objet ou effet une dégradation des conditions de travail pouvant attenter aux droits, à la dignité, à la santé ou à l'avenir professionnel d'autrui. Il a relevé notamment que M. A avait, lors du " jeu " de " chat-bite ", exercé des pressions fortes sur les testicules de M. C, qu'il lui avait pincé les tétons, qu'il se moquait régulièrement de lui en faisant référence à son physique et à son absence de vie sexuelle, qu'il employait le surnom humiliant de " ouin-ouin ", qu'il s'adressait à M. C de manière véhémente, agressive et insultante, qu'il avait à plusieurs reprises éteint la lumière pendant que ce dernier était sous la douche, et qu'il avait également ouvert les portes de la douche, même fermées à clés, alors que M. C était nu, dans un objectif d'humiliation, qu'il avait tenté de le soulever pour le mettre dans un cube en bois, qu'il avait exercé une torsion de poignets pour l'obliger à s'agenouiller et pour lui faire dire des obscénités, et qu'il l'avait maintenu de force pour lui dessiner un sexe sur le front. Par le même jugement, le juge pénal à condamné M. D, chef d'atelier et supérieur de M. C, à une peine de six mois d'emprisonnement assortie de sursis, relevant notamment que M. D avait pincé M. C, qu'il avait exercé sur lui des violences psychologiques et avait dessiné un dessin de sexe sur son front lors d'un pot d'anniversaire et qu'il employait le surnom humiliant de " ouin-ouin ". Au regard de ces constats et de l'autorité de la chose jugée qui s'y attache, ces faits, qui sont le support nécessaire de la condamnation prononcée, doivent être regardés comme étant établis. Dans ces conditions, et comme l'a également qualifié le juge pénal, M. C est fondé à soutenir qu'il a été victime de harcèlement moral dans le cadre de l'exercice de ses fonctions. La responsabilité du département des Hauts-de-Seine est donc engagée à ce titre.
S'agissant de l'existence d'une situation de harcèlement sexuel :
16. Aux termes de l'article 6 ter de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires en vigueur au moment des faits disposait : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les faits : / a) Soit de harcèlement sexuel, constitué par des propos ou comportements à connotation sexuelle répétés qui soit portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante ; / b) Soit assimilés au harcèlement sexuel, consistant en toute forme de pression grave, même non répétée, exercée dans le but réel ou apparent d'obtenir un acte de nature sexuelle, que celui-ci soit recherché au profit de l'auteur des faits ou au profit d'un tiers. () ".
17. Les faits commis par M. A et M. D tels que décrits au point 15 ci-dessus et dont la matérialité a été établie par le jugement pénal, qui ont été répétés sur plusieurs années, sont des agissements à connotations sexuelles et ont porté atteinte à la dignité de M. C, de par leur caractère dégradant et humiliant. Dans ces conditions, M. C est fondé à soutenir qu'il a été victime de harcèlement sexuel et que la responsabilité du département des Hauts-de-Seine est engagée à ce titre.
En ce qui concerne les préjudices :
S'agissant du préjudice financier :
18. Il résulte de l'instruction que M. C a été admis en retraite pour invalidité à compter du 1er décembre 2023 et qu'il perçoit à ce titre une pension mensuelle brute estimée à
1 290 euros, inférieure au salaire qu'il aurait perçu s'il avait normalement déroulé sa carrière dans son grade. Dès lors que l'état de l'instruction ne permet pas de déterminer le montant de l'indemnité due à M. C en raison de la différence entre le salaire qu'il aurait normalement perçu jusqu'à ce qu'il soit admis à la retraite et le montant de sa pension d'invalidité, directement liée à la faute de son employeur dans l'organisation du service, il y a lieu de la renvoyer devant le département des Hauts-de-Seine pour qu'il procède à sa liquidation, dans la limite des conclusions de M. C devant le tribunal et sous déduction des sommes éventuellement déjà versées à ce titre.
S'agissant du préjudice sexuel, du préjudice corporel et des souffrances physiques endurées :
19. Il résulte de l'instruction, notamment des termes du jugement pénal évoqué ci-dessus, que M. C a subi une incapacité supérieure à 8 jours du fait des sévices humiliants qui lui ont été infligés par ses collègues, décrits au point 15 ci-dessus. Dans ces conditions, nonobstant le rapport d'expertise psychiatrique de docteur B du 5 octobre 2018 selon lequel M. C avait " des pulsions et activités sexuelles très réduites voire nulles ", il sera fait une juste appréciation de son préjudice sexuel, de son préjudice corporel et de ses souffrances physiques endurées en les fixant à la somme de 10 000 euros.
S'agissant du préjudice d'agrément :
20. Si M. C soutient qu'il a subi un préjudice d'agrément, il n'assortit cette demande d'aucune précision permettant d'en apprécier le bien-fondé. Dans ces conditions, il ne peut prétendre à l'indemnisation d'un éventuel préjudice à ce titre.
S'agissant du préjudice d'établissement :
21. Il résulte de l'instruction que M. C garde de lourdes séquelles psychologique et psychiques des sévices subis durant de nombreuses années, de sorte que ses chances d'accéder à une vie familiale, sociale et affective normale ont été largement altérées. Par suite, il sera fait une juste appréciation de son préjudice d'établissement en le fixant à la somme de10 000 euros.
S'agissant des troubles dans les conditions d'existence :
22. Il résulte de l'instruction, notamment des nombreux témoignages concordants versés à l'instance, que l'état psychique et physique de M. C s'est dégradé à la fin de l'année 2013, avec une surcharge pondérale importante et une image de lui-même très négative, accompagnée d'idées suicidaires. Ces témoignages sont corroborés par le rapport d'expertise du docteur B mentionné au point 19 ci-dessus, qui confirme que M. C se trouve dans l'incapacité de " reprendre un poste qu'il était capable d'assumer précédemment ". Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation du préjudice né des troubles dans ses conditions d'existence en l'évaluant à 10 000 euros.
S'agissant du préjudice moral :
23. Il résulte de l'instruction que M. C a subi un préjudice moral du fait des sévices ci-dessus mentionnés, qui ont duré huit ans. Dans ces conditions, il en sera fait une juste appréciation à hauteur de 30 000 euros, sous déduction des sommes qui auraient déjà été versées à ce titre.
Sur les intérêts et leur capitalisation :
24. En premier lieu, aux termes de l'article 1231-6 du code civil : " Les dommages et intérêts dus à raison du retard dans le paiement d'une obligation de somme d'argent consistent dans l'intérêt au taux légal, à compter de la mise en demeure. Ces dommages et intérêts sont dus sans que le créancier soit tenu de justifier d'aucune perte () ".
25. Il résulte de ces dispositions que, lorsqu'ils sont demandés, et quelle que soit la date de la demande, les intérêts des indemnités allouées sont dus à compter du jour où la demande de réclamation de la somme principale est parvenue à la partie débitrice ou, à défaut, à compter de la date d'enregistrement au greffe du tribunal administratif des conclusions tendant au versement de cette indemnité.
26. M. C demande que les indemnités allouées par le présent jugement soient assorties des intérêts au taux légal. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 23 août 2020, date d'introduction de sa requête devant le tribunal.
27. En second lieu, aux termes de l'article 1343-2 du code civil : " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise. ".
28. Pour l'application de ces dispositions, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond. Cette demande prend toutefois effet au plus tôt à la date à laquelle elle est enregistrée et pourvu qu'à cette date il s'agisse d'intérêts dus au moins pour une année entière. Le cas échéant, la capitalisation s'accomplit à nouveau à l'expiration de chaque échéance annuelle ultérieure sans qu'il soit besoin de formuler une nouvelle demande.
29. La capitalisation des intérêts a été demandée le 23 août 2020. A cette date, ils n'étaient pas dus pour une année entière. Il y a donc lieu de faire droit à cette demande à compter du 23 août 2021, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais liés au litige :
30. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge du département des Hauts-de-Seine la somme de 5 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Par ces motifs, le tribunal décide :
Article 1er : Le département des Hauts-de-Seine est condamné à verser à M. C l'indemnité due en réparation de son préjudice financier conformément aux modalités précisées au point 18 du présent jugement.
Article 2 : Le département des Hauts-de-Seine est condamné à verser à M. C la somme de 60 000 euros en réparation de son préjudice sexuel, de son préjudice corporel, de ses souffrances physiques endurées, de son préjudice d'établissement, des troubles dans ses conditions d'existence et de son préjudice moral.
Article 3 : Les sommes mentionnées aux articles 1er et 2 ci-dessus seront assorties des intérêts au taux légal et de la capitalisation des intérêts, conformément aux modalités précisées aux points 24 à 29 du présent jugement.
Article 4 : Le département des Hauts-de-Seine versera la somme de 5 000 euros à M. C au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Les conclusions de la requête de M. C sont rejetées pour le surplus.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. F C et au département des Hauts-de-Seine.
Délibéré après l'audience du 4 juillet 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Oriol, présidente, Mme Cordary, première conseillère, et Mme Gay-Heuzey, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2024.
La rapporteure,
Signé
C. CORDARY
La présidente,
Signé
C. ORIOLLa greffière,
Signé
V. RICAUD
La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour ampliation,
La greffière
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608292
Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de M. A... contre l'arrêté du préfet des Hautes-Alpes du 5 mai 2026 prolongeant son assignation à résidence. Le requérant invoquait une atteinte disproportionnée à sa liberté d'aller et venir et une méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant. Le tribunal a jugé que les contraintes horaires imposées (présence au domicile de 14h à 17h) n'étaient pas disproportionnées, faute de preuves suffisantes de leur incompatibilité avec le suivi scolaire de sa belle-fille. La décision s'appuie sur les articles L. 731-1 et R. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608430
Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de M. B..., ressortissant égyptien, contestant un arrêté préfectoral du 14 mai 2026 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, avec une interdiction de retour de deux ans. La juridiction a estimé que l'arrêté était suffisamment motivé et ne méconnaissait pas les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA), le préfet ayant examiné les critères légaux. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des conclusions, y compris la demande d'aide juridictionnelle provisoire et de communication du dossier.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608432
Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de M. B..., ressortissant sénégalais, contestant un arrêté préfectoral du 15 mai 2026 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, avec une interdiction de retour de deux ans. Le tribunal a jugé que l'arrêté était suffisamment motivé et que la situation personnelle du requérant avait été examinée, notamment son maintien irrégulier après expiration de son visa. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des conclusions, sur la base des articles L. 613-1, L. 612-2, L. 612-6 et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2607881
Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la demande de suspension de l’arrêté du sous-préfet d’Istres du 7 avril 2026 mettant en demeure M. et Mme A... de quitter leur logement à Vitrolles. La requête a été jugée irrecevable car elle n’était pas accompagnée de la copie intégrale de la décision contestée, en méconnaissance des exigences procédurales. En conséquence, le juge a appliqué l’article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience, et a refusé l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle.
01/06/2026