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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2008515

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2008515

jeudi 6 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2008515
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantVICTOR

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête, enregistrée le 31 août 2020 sous le n° 2008515, et un mémoire enregistré le 18 décembre 2020, M. A, représenté par Me Victor, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 1er juillet 2020 par laquelle le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) de Cergy a suspendu son droit au bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;

3°) d'enjoindre au directeur général de l'OFII de le rétablir rétroactivement au bénéfice des conditions matérielles d'accueil à compter du mois de juillet 2020, dans un délai de trois jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'OFII la somme de 1 500 euros à verser à Me Victor, en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle, ou, à défaut, si sa demande d'aide juridictionnelle est rejetée, de lui verser directement cette somme.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un vice de procédure, faute pour l'OFII de lui avoir permis de faire valoir ses observations en amont de son édiction ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors que les articles sur lesquels elle est fondée ne permettaient pas à l'OFII de suspendre ses conditions matérielles d'accueil au motif qu'il avait présenté une nouvelle demande d'asile en France après avoir été transféré vers l'Etat membre responsable de l'instruction de sa demande ;

- la substitution de base légale demandée par l'OFII ne peut être accueillie, dès lors que si sa demande avait été examinée au regard des dispositions du 2° de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article D. 744-37 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il aurait pu bénéficier de garanties dont il a été privé ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, faute pour l'OFII d'avoir tenu compte de la particularité de sa situation et de sa vulnérabilité à la date de son édiction ;

- elle a été prise en méconnaissance des principes de dignité humaine et de proportionnalité.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 décembre 2020, le directeur général de l'OFII conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les moyens soulevés ne sont pas fondés ;

- il y a lieu de substituer aux bases légales retenues le 2° de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de l'article D. 744-37 du même code, de l'article 20 de la directive 2013/33/UE et la décision du Conseil d'Etat du 17 avril 2019, Ali, n°s 428314, 428358.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 2 novembre 2020.

II. Par une requête, enregistrée le 18 décembre 2020 sous le n° 2013323, et un mémoire enregistré le 26 mars 2021, M. A, représenté par Me Victor, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 22 octobre 2020 par laquelle le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) de Cergy lui a refusé le bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;

3°) d'enjoindre au directeur général de l'OFII de lui octroyer rétroactivement le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à compter du mois d'octobre 2020, dans un délai de trois jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'OFII la somme de 1 500 euros à verser à Me Victor, en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle, ou, à défaut, si sa demande d'aide juridictionnelle est rejetée, de lui verser directement cette somme.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle est entachée d'un vice de procédure, faute pour l'OFII, d'une part, d'avoir procédé à l'évaluation de sa vulnérabilité, et, d'autre part, de lui avoir permis de faire valoir ses observations en amont de son édiction ;

- le motif retenu par l'OFII pour lui refuser le bénéfice des conditions matérielles d'accueil est entaché d'une erreur d'appréciation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, faute pour l'OFII d'avoir tenu compte de la particularité de sa situation et de sa vulnérabilité à la date de son édiction ;

- elle a été prise en méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle a été prise en méconnaissance des principes de dignité humaine et de proportionnalité.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er février 2021, le directeur général de l'OFII conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 juin 2021.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement n° 1560/2003 CE du 2 septembre 2003 modifié ;

- la directive n° 2013/32/UE du 26 juin 2013 ;

- la directive n° 2013/33/UE du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- la décision du Conseil d'Etat statuant au contentieux du 31 juillet 2019, Association La Cimade et autres, n°s 428530 et 428564 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Oriol, présidente-rapporteure, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant afghan né le 1er janvier 1994, a déposé une demande d'asile, enregistrée en procédure dite " Dublin ", le 6 juin 2018. Le 16 janvier 2020, il a fait l'objet d'une mesure de réadmission effective vers l'Allemagne. Après qu'il fut revenu en France, M. A a déposé une nouvelle demande d'asile, le 12 juin 2020, et accepté le 16 juillet suivant les conditions matérielles d'accueil proposées par l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII). Par la présente requête, M. A demande au tribunal d'annuler les décisions des 1er juillet et 22 octobre 2020 par lesquelles le directeur territorial de l'OFII de Cergy a suspendu son droit au bénéfice des conditions matérielles d'accueil et lui en a refusé le bénéfice.

Sur les conclusions tendant à l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Il ressort des pièces du dossier que par décisions des 2 novembre 2020 et 21 juin 2021, postérieures à la date d'introduction des requêtes, M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, ses conclusions tendant à son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire sont devenues sans objet. Il n'y a donc plus lieu d'y statuer.

Sur la jonction :

3. Les requêtes n°s 2008515 et 2013323 présentées par M. A présentent à juger des questions semblables et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a donc lieu de les joindre pour qu'il y soit statué par un seul et même jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision du 1er juillet 2021 :

4. Aux termes de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction issue de la loi n° 2015-925 du 29 juillet 2015 : " Le bénéfice des conditions matérielles d'accueil peut être : / 1° Suspendu si, sans motif légitime, le demandeur d'asile a abandonné son lieu d'hébergement déterminé en application de l'article L. 744-7, n'a pas respecté l'obligation de se présenter aux autorités, n'a pas répondu aux demandes d'informations ou ne s'est pas rendu aux entretiens personnels concernant la procédure d'asile ; / () La décision est prise après que l'intéressé a été mis en mesure de présenter ses observations écrites dans les délais impartis. / () ".

5. Il ressort des pièces du dossier que la décision attaquée a été prise sur le fondement de l'article L. 744-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa version issue de la loi n° 2018-778 du 10 septembre 2018, sur l'article R. 744-9 du même code et sur le point 18 de la décision du Conseil d'Etat du 31 juillet 2019, n° 428530. Toutefois, aucune de ces bases légales n'était applicable au litige, dès lors que M. A a déposé une première demande d'asile en France et y a bénéficié des conditions matérielles d'accueil avant le 1er janvier 2019.

6. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée.

7. En l'espèce, la décision attaquée aurait dû trouver son fondement légal dans les dispositions précitées du 1° de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction issue de la loi n° 2015-925 du 29 juillet 2015, qui seules prévoyaient, à l'époque du litige, les motifs de suspension des conditions matérielles d'accueil. Or, le motif tiré de la présentation par M. A d'une nouvelle demande d'asile en France après avoir été transféré vers l'Etat membre responsable de l'instruction de sa demande, qui n'est pas constitutif d'une fraude qui aurait pu être retenue même sans texte, ne pouvait motiver la suspension des conditions matérielles d'accueil, l'OFII ne soutenant pas que M. A ne se serait pas présenté aux autorités chargées de l'asile dans le cadre de la procédure dite " Dublin " ou n'aurait pas répondu à leurs éventuelles questions. Dans ces conditions, la substitution de base légale sollicitée par le directeur général de l'OFII ne peut être accueillie. Par suite, M. A est fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit et, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, à en demander l'annulation.

En ce qui concerne la décision du 22 octobre 2021 :

8. Aux termes de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa rédaction issue de la loi n° 2015-925 du 29 juillet 2015 : " Le bénéfice des conditions matérielles d'accueil peut être : / () 3° Refusé si le demandeur présente une demande de réexamen de sa demande d'asile ou s'il n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai prévu au 3° du III de l'article L. 723-2. / (). L'article D. 744-37 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable au litige, dispose que : " Le bénéfice de l'allocation pour demandeur d'asile peut être refusé par l'office français de l'immigration et de l'intégration : / 1° En cas de demande de réexamen de la demande d'asile ; / () ".

9. Il est constant, ainsi qu'il a été dit ci-dessus, que M. A est entré en France pour y demander l'asile et a bénéficié des conditions matérielles d'accueil avant le 1er janvier 2019. Par suite, dès lors que le litige relevait des dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans leur rédaction issue de la loi n° 2015-925 du 29 juillet 2015, le directeur territorial de l'OFII de Cergy ne pouvait légalement fonder la décision attaquée sur les dispositions du 2° de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa rédaction issue de la loi n° 2018-778 du 10 septembre 2018. Pour prendre la décision attaquée, il pouvait en revanche se fonder sur le 1° de l'article D. 744-37 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa version issue du décret n° 2017-430 du 29 mars 2017, qui prévoit que le bénéfice de l'allocation pour demandeur d'asile peut être refusé par l'OFII en cas de demande de réexamen de sa demande d'asile.

10. Aux termes de l'article D. 744-38 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision de suspension, de retrait ou de refus de l'allocation est écrite, motivée et prise après que l'allocataire a été mis en mesure de présenter à l'Office français de l'immigration et de l'intégration ses observations écrites dans le délai de quinze jours. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. / () ".

11. Il ressort de ces dispositions qu'avant de prendre la décision attaquée portant refus des conditions matérielles d'accueil, le directeur territorial de l'OFII de Cergy devait mettre M. A en mesure de présenter des observations écrites. Or, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intéressé aurait bénéficié de cette garantie. Dans ces conditions, le moyen de M. A tiré de ce que la décision attaquée a été prise aux termes d'une procédure irrégulière doit être accueilli. Par suite, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, qui n'apparaissent pas, en l'état du dossier de nature à fonder une annulation, la décision du 22 octobre 2020 par laquelle le directeur territorial de l'OFII de Cergy a refusé à M. A le bénéfice des conditions matérielles d'accueil doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

12. Eu égard aux motifs d'annulation retenus, sous réserve d'un changement substantiel dans la situation de droit ou de fait de M. A, il y a lieu d'enjoindre au directeur général de l'OFII de le rétablir à titre rétroactif au bénéfice des conditions matérielles d'accueil et de lui verser l'allocation pour demandeur d'asile à compter de la date à laquelle il en a suspendu le versement, jusqu'à la fin du mois suivant la date à laquelle il a été ou sera définitivement statué sur sa demande d'asile, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. A ce stade, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

13. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'OFII la somme de 2 000 euros qui sera versée à Me Victor, conseil de M. A, au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les demandes de M. A d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La décision du 1er juillet 2020 par laquelle le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) de Cergy a suspendu le bénéfice des conditions matérielles d'accueil de M. A est annulée.

Article 3 : La décision du 22 octobre 2020 par laquelle le directeur territorial de l'OFII de Cergy a refusé à M. A le bénéfice des conditions matérielles d'accueil est annulée.

Article 4 : Il est enjoint au directeur général de l'OFII de rétablir M. A à titre rétroactif au bénéfice des conditions matérielles d'accueil et de lui verser l'allocation pour demandeur d'asile à compter de la date à laquelle il en a suspendu le versement, jusqu'à la fin du mois suivant la date à laquelle il a été ou sera définitivement statué sur sa demande d'asile, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 5 : L'OFII versera la somme de 2 000 euros à Me Victor, conseil de M. A, au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 6 : Les conclusions des requêtes de M. A sont rejetées pour le surplus.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Victor, conseil de M. A, et au directeur général de l'OFII.

Délibéré après l'audience du 23 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Oriol, présidente,

Mme C et M. Sitbon, conseillers,

Assistés de Mme Ricaud, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 avril 2023.

La présidente-rapporteure,

Signé

C. ORIOL

L'assesseure la plus ancienne,

Signé

A. CLa greffière,

Signé

V. RICAUD

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour ampliation,

La greffière

N°s 2008515 - 2013323

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