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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2009402

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2009402

mardi 14 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2009402
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantCASSEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête N° 2009402 enregistrée le 21 septembre 2021, la société Agence Immobilière Banlieue Ouest, représentée par la SELAFA Cabinet Cassel, demande au tribunal :

1°)d'annuler les décisions implicites de refus des 12 janvier et 14 mars 2020 du préfet des Hauts-de-Seine de lui prêter le concours de la force publique et de l'enjoindre d'accorder ce concours dans un délai de deux mois à compter du jugement à intervenir sous astreinte de 200 € par jour de retard ;

2°) de condamner l'Etat à verser à la société Agence Immobilière Banlieue Ouest une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du Code de justice administrative.

II. Par une requête N° 2012777 enregistrée le 11 décembre 2020 et un mémoire, enregistré le 23 août 2021, la société Agence Immobilière Banlieue Ouest, représentée par la Selafa Cabinet Cassel, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à verser à la société Agence Immobilière Banlieue Ouest une somme de 34 995,20 euros, quitte à parfaire, assortie des intérêts au taux légal à compter du 24 septembre 2020, en réparation des préjudices subis ;

2°) de condamner l'Etat, dans l'hypothèse où l'expulsion ne serait pas intervenue avant le jugement à intervenir et/ou dans l'hypothèse où les occupants sans titre de son bien n'auraient pas quitter leur logement, à verser trimestriellement à la société Agence Immobilière Banlieue Ouest, sur justificatifs, les sommes correspondantes aux loyers et charges à échoir jusqu'à la date de ladite expulsion ou jusqu'à ce que les occupants sans titre quittent le bien en cause ;

3°) de condamner l'Etat à verser à la société Agence Immobilière Banlieue Ouest une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du Code de justice administrative.

elle soutient que:

- les décisions de refus de concours de la force publique méconnaissent l'article L. 151-3 du code de la construction et de l'habitation ;

- la responsabilité de l'Etat est engagée en raison du refus du préfet de lui accorder le concours de la force publique pour procéder à l'expulsion des occupants sans titre du logement dont elle est propriétaire ;

- la fixation de la période de responsabilité de l'Etat au 1er juillet 2020 et non au 1er avril 2020 constitue une rupture d'égalité dans les charges publiques génératrice d'un préjudice anormal et spécial ;

-le préjudice subi s'élève à 32 787,03 euros correspondant aux indemnités d'occupation non perçues du 1er avril 2020 au 23 août 2021, à 2 000 euros correspondant à un préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence, et à une somme de 208,17 euros correspondant aux honoraires du commissaire de justice.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 mai 2021, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet partiel des conclusions indemnitaires et demande qu'en cas de condamnation de l'Etat celui-ci soit subrogé dans les droits du requérant à l'encontre des occupants sans titre du logement.

La clôture de l'instruction a été prononcée le 24 août 2021 par ordonnance du 23 juin 2021.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code civil ;

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique le rapport de M. Baude, rapporteur.

Considérant ce qui suit :

1. La société Agence Immobilière Banlieue Ouest demande au tribunal d'annuler les décisions implicites par lesquelles le préfet des Hauts-de-Seine a refusé de lui prêter le concours de la force publique pour expulser les occupants sans titre du logement dont elle est propriétaire à Courbevoie et de condamner l'Etat à leur verser une indemnité de 33 730,48 euros en réparation du préjudice subi à la suite de ces refus du préfet des Hauts-de-Seine.

Sur la jonction :

2. Les requêtes enregistrées sous les numéros 2009402 et 2012777 concernent le même bien immobilier et le même propriétaire, présentent à juger des questions connexes et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation ". Aux termes de l'article R. 153-1 du même code : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet () Le défaut de réponse dans un délai de deux mois équivaut à un refus () ".

4. Il résulte de l'instruction que par une ordonnance du 24 juin 2019 le juge des référés du tribunal d'instance de Courbevoie a ordonné l'expulsion des occupants sans titre du logement dont la requérante est propriétaire à Courbevoie. Cette décision de justice était exécutoire à la date de son prononcé. Le 12 novembre 2019 la requérante a présenté au préfet des Hauts-de-Seine une demande de concours de la force publique pour l'exécution de cette ordonnance. Cette demande a fait l'objet d'une décision implicite de refus le 12 décembre 2019. Il ne résulte pas de l'instruction que l'exécution forcée de l'ordonnance était de nature à porter à l'ordre public des troubles d'une exceptionnelle gravité. Par suite, il y a lieu d'annuler les décisions implicites de refus des 12 janvier et 14 mars 2020 du préfet des Hauts-de-Seine de prêter à la requérante le concours de la force publique.

Sur la responsabilité de l'Etat :

5. Tout justiciable nanti d'une décision de justice exécutoire est en droit d'obtenir, si nécessaire, que l'État lui apporte l'assistance de la force publique pour son exécution. L'État ne peut légalement refuser de prêter le concours de la force publique que si l'exécution forcée de la décision de justice est de nature à porter à l'ordre public des troubles d'une exceptionnelle gravité.

6. Il résulte de ce qui a été dit au point 4 du jugement que la responsabilité de l'Etat est engagée à l'égard des requérants. Il ressort des dispositions de l'article 10 de la loi n°2020-546 du 11 mai 2020 que la trêve hivernale a été prolongée jusqu'au 10 juillet 2020 inclus. Ainsi la période de responsabilité de l'Etat a commencé à courir à l'égard des requérants le 11 juillet 2020.

7. Les requérants soutiennent que le report à la date du 11 juillet 2020 du début de la période de responsabilité de l'Etat constitue une rupture d'égalité devant les charges publiques de nature à leur faire subir un préjudice anormal et spécial. Il ne résulte toutefois pas de l'instruction que ce préjudice, auquel sont exposés l'ensemble des bailleurs ayant sollicité le concours de la force publique pendant la crise sanitaire, puisse être regardé comme spécial.

8. La requérante demande au tribunal de condamner l'Etat, dans l'hypothèse où l'expulsion ne serait pas intervenue avant le jugement à intervenir et/ou dans l'hypothèse où les occupants sans titrer n'auraient pas quitté leur logement, à lui verser trimestriellement, sur justificatifs, les sommes correspondantes aux loyers et charges à échoir jusqu'à la date de ladite expulsion ou jusqu'à ce que les occupants sans titre quittent le bien en cause. Un tel préjudice futur demeure toutefois incertain dans son étendue et dans sa durée. Dès lors il y a lieu d'arrêter au 23 août 2021, date d'enregistrement du dernier mémoire de la requérante, la date provisoire de clôture des comptes la période de responsabilité de l'Etat.

Sur le préjudice :

9. Le montant dont l'État est redevable au titre de l'indemnité pour perte de loyers et charges équivaut à la dette locative qui, pendant la période de responsabilité, a été contractée par l'occupant vis-à-vis du bailleur. Pour calculer cette dette, il convient de prendre en considération, d'une part, le montant du loyer et des charges, tel qu'il résulte du bail, à l'exclusion de tout éventuel supplément de loyer ou de tous frais dont il ne serait pas établi qu'ils constitueraient directement et certainement la conséquence du refus de concours de la force publique durant la période considérée et, après, le cas échéant, imputation de l'aide personnalisée au logement, et d'autre part, les versements effectués par le locataire durant et après la période en cause, lesquels s'imputent toutefois en priorité sur le solde de la dette à la date du début de la période de responsabilité, lorsque ni l'occupant ni le bailleur n'ont clairement manifesté de volonté d'affecter ces remboursements à la dette due au titre de cette période et qu'ils ne correspondent pas à l'échéance courante du loyer ou des charges.

10. En vertu de l'ordonnance du juge des référés du tribunal d'instance de Courbevoie, l'indemnité d'occupation mensuelle est composée du loyer et des charges, soit 1 951,69 euros mensuels, somme non discutée par les parties. Il résulte de l'instruction que la perte de loyers et de charges subie par la requérante pour la période du 11 juillet 2020 au 23 août 2021 s'élève à 26 190,41 euros. Il n'est pas allégué que des versements ont été effectués par les occupants du logement pendant cette période. Ainsi, il y a lieu de fixer au montant de 26 190,41 euros l'indemnité due par l'Etat aux requérants en réparation de leur préjudice locatif.

11. La requérante demande en outre que l'Etat leur verse une indemnité complémentaire de 2 000 euros au titre du préjudice moral et du trouble dans les conditions d'existence. Il ne résulte toutefois pas de l'instruction qu'elle a subi un préjudice distinct de celui lié à la perte des revenus locatifs, lequel est intégralement réparé par le versement d'une somme représentative des indemnités d'occupation non versées. Il y a lieu par conséquent de rejeter sa demande d'indemnité à ce titre.

12. La requérante demande enfin que l'Etat lui verse une indemnité de 208,17 euros correspondant aux honoraires versés au commissaire de justice. Il ne ressort toutefois pas des pièces du dossier que les diligences de celui-ci visées dans le décompte du 17 septembre 2020 sont imputables au refus du préfet d'accorder à la requérante le concours de la force publique ou étaient nécessaires pour rechercher la responsabilité de l'Etat. Il y a lieu par conséquent de rejeter sa demande d'indemnité à ce titre.

13. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de fixer l'indemnité due par l'Etat à la requérante à la somme de 26 190,41euros.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

14. Aux termes de l'article 1231-6 du code civil " Les dommages et intérêts dus à raison du retard dans le paiement d'une obligation de somme d'argent consistent dans l'intérêt au taux légal, à compter de la mise en demeure. Ces dommages et intérêts sont dus sans que le créancier soit tenu de justifier d'aucune perte. " La société Agence Immobilière Banlieue Ouest a droit aux intérêts au taux légal correspondant à l'indemnité en capital prévue au point 13 à compter du 24 septembre 2020, date de sa demande d'indemnisation préalable auprès du préfet des Hauts-de-Seine.

15. L'article 1343-2 du code civil, dispose que " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise. ". La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. Cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts ayant été demandée pour la première fois le 24 septembre 2020, il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 24 septembre 2021, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur la subrogation :

16. Il y a lieu de subordonner le versement de l'indemnité allouée à la subrogation de l'État dans les droits que détiennent la société Agence Immobilière Banlieue Ouest à l'encontre de l'occupant du logement en cause, à raison de l'occupation indue pour la période de responsabilité de l'État, dans la limite du montant de l'indemnité mise à sa charge à ce titre par le présent jugement.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

17. Il ressort des pièces du dossier que, postérieurement à l'introduction de la requête, l'occupation illicite des lieux a pris fin le 16 juin 2022. Dès lors il y a lieu de rejeter les conclusions à fin d'enjoindre le préfet à prêter le concours de la force publique pour mettre un terme à cette occupation.

Sur les conclusions relatives aux frais non compris dans les dépens :

18. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. "

19. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, en application de ces dispositions, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros qu'il paiera à la société Agence Immobilière Banlieue Ouest, au titre des frais non compris dans les dépens que cette dernière a exposés.

D E C I D E :

Article 1er :Les décisions implicites des 12 janvier et 14 mars 2020 du préfet des Hauts-de-Seine sont annulées.

Article 2 : L'Etat est condamné à verser à la société Agence Immobilière Banlieue Ouest la somme de 26 190,41 euros, avec intérêt au taux légal à compter du 24 septembre 2020. Les intérêts échus à la date du 24 septembre 2021 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 3 : le surplus des conclusions est rejeté.

Article 4 :Le paiement de cette indemnité est subordonné à la subrogation de l'État dans les droits de la société Agence Immobilière Banlieue Ouest à l'encontre des occupants sans titre du logement en cause durant la période de responsabilité de l'État, à concurrence du montant de cette indemnité.

Article 5 :L'Etat versera la somme de 1 200 euros à la société Agence Immobilière Banlieue Ouest en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 :Le présent jugement sera notifié à la société Agence Immobilière Banlieue Ouest Agence Immobilière Banlieue Ouest et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 17 janvier 2023 à laquelle siégeaient :

M. Thierry, président,

M. Louvel, premier conseiller,

M. Baude, premier conseiller,

Assisté de M. Lux, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 février 2023.

Le rapporteur,

signé

F.-E. Baude Le président,

signé

P. Thierry

Le greffier,

signé

F. Lux

La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 20127772

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