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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2011650

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2011650

mercredi 10 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2011650
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème Chambre
Avocat requérantBRAULT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 novembre 2020 et un mémoire enregistré le 19 mai 2022, la société civile immobilière (SCI) Gabriel Péri, représentée par Me Yohann Laplante, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 25 mai 2020 par laquelle le maire de Montigny-lès-Cormeilles a décidé de préempter la vente des parcelles cadastrées section AB n°319, 22 et 23 dans cette commune, ensemble la décision rejetant son recours gracieux ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Montigny-lès-Cormeilles la somme de 2 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un vice de compétence ;

- elle est entachée d'un vice de procédure ;

- elle méconnaît les articles L. 210-1 et L. 300-1 du code de l'urbanisme ;

- l'utilité de l'opération n'est pas justifiée et son coût est disproportionné.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 août 2021, la commune de Montigny-lès-Cormeilles, représentée par Me Julien Brault, conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge de la SCI Gabriel Péri de la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requérante ne justifie pas de la qualité pour agir de son représentant ;

- les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Stéphane Eustache, premier conseiller,

- les conclusions de M. Arnaud Boriès, rapporteur public,

- les observations de Me Laplante, représentant la SCI Gabriel Péri ;

- et les observations de Me Brault, représentant la commune de Montigny-lès-Cormeilles.

Considérant ce qui suit :

1. La société coopérative à capital variable AB Habitat a déclaré le 28 janvier 2020 son intention d'aliéner les parcelles cadastrées section AB n°319, 22 et 23 sur le territoire de la commune de Montigny-lès-Cormeilles. Par une décision du 25 mai 2020, le maire de cette commune a décidé de préempter la vente de ces parcelles. La société civile immobilière (SCI) Gabriel Péri demande l'annulation de cette décision et de la décision rejetant son recours gracieux.

Sur les fins de non-recevoir :

2. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment du formulaire de déclaration d'intention d'aliéner établi le 23 janvier 2020 pour la société AB Habitat, que la SCI Gabriel Péri s'est portée acquéreuse des parcelles litigieuses. La commune ne produit aucun élément de nature à remettre en cause la véracité de cette déclaration. Par suite, la fin de non-recevoir tirée d'un défaut d'intérêt pour agir doit être écartée.

3. En second lieu, aux termes de l'article 1845 du code civil : " Les dispositions du présent chapitre sont applicables à toutes les sociétés civiles, à moins qu'il n'y soit dérogé par le statut légal particulier auquel certaines d'entre elles sont assujetties () ". Aux termes de l'article 1848 du même code : " Dans les rapports entre associés, le gérant peut accomplir tous les actes de gestion que demande l'intérêt de la société () ".

4. Il ressort des termes mêmes de la requête qu'elle a été présentée par Me Yohann Laplante pour la SCI Gabriel Péri " dûment représentée par son représentant légal ". Dès lors que, d'une part, la personne morale pour le compte de laquelle cet avocat agit est une société dont les dispositions précitées du code civil désignent elles-mêmes le représentant et que, d'autre part, la commune ne fait valoir aucune circonstance particulière justifiant de vérifier la qualité pour agir du représentant de cette société, la fin de non-recevoir tirée d'un défaut d'une telle qualité doit être écartée.

Sur la légalité de la décision attaquée :

5. Aux termes de l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme dans sa rédaction applicable au litige : " Les actions ou opérations d'aménagement ont pour objets de mettre en œuvre un projet urbain, une politique locale de l'habitat, d'organiser le maintien, l'extension ou l'accueil des activités économiques, de favoriser le développement des loisirs et du tourisme, de réaliser des équipements collectifs ou des locaux de recherche ou d'enseignement supérieur, de lutter contre l'insalubrité et l'habitat indigne ou dangereux, de permettre le renouvellement urbain, de sauvegarder ou de mettre en valeur le patrimoine bâti ou non bâti et les espaces naturels () ".

6. Aux termes de l'article L. 210-1 du même code : " Les droits de préemption institués par le présent titre sont exercés en vue de la réalisation, dans l'intérêt général, des actions ou opérations répondant aux objets définis à l'article L. 300-1, à l'exception de ceux visant à sauvegarder ou à mettre en valeur les espaces naturels, à préserver la qualité de la ressource en eau, ou pour constituer des réserves foncières en vue de permettre la réalisation desdites actions ou opérations d'aménagement () ".

7. Il résulte de ces dispositions que, pour exercer légalement ce droit, les collectivités titulaires du droit de préemption urbain doivent, d'une part, justifier, à la date à laquelle elles l'exercent, de la réalité d'un projet d'action ou d'opération d'aménagement répondant aux objets mentionnés à l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme, alors même que les caractéristiques précises de ce projet n'auraient pas été définies à cette date, et, d'autre part, faire apparaître la nature de ce projet dans la décision de préemption. En outre, la mise en œuvre de ce droit doit, eu égard notamment aux caractéristiques du bien faisant l'objet de l'opération ou au coût prévisible de cette dernière, répondre à un intérêt général suffisant.

8. En premier lieu, la commune de Montigny-lès-Cormeilles soutient que la préemption litigieuse vise à renforcer la fonction de " poumon vert " du parc de l'hôtel de ville, situé à proximité des parcelles cadastrées AB n°319, 22 et 23. Si ce parc n'abrite pas un " espace naturel sensible " au sens de l'article L. 113-8 du code de l'urbanisme, il ressort des pièces du dossier qu'il est identifié comme un " espace vert " par l'orientation d'aménagement et de programmation (OAP) " trame verte et bleue " annexée au plan local d'urbanisme et qu'il est en outre situé au sein d'une zone naturelle classée N1 par ce plan. Eu égard à sa consistance et à sa localisation, ce parc doit ainsi être regardé comme un " espace naturel " au sens de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme.

9. Il s'ensuit qu'en application des dispositions précitées de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme, la commune de Montigny-lès-Cormeilles ne pouvait légalement faire usage du droit de préemption urbain prévu à l'article L. 300-1 du même code, aux fins de sauvegarder ou de mettre en valeur le parc de l'hôtel de ville.

10. En second lieu, la commune de Montigny-lès-Cormeilles soutient que la préemption litigieuse vise à aménager une liaison verte sur les parcelles en cause, conformément à l'OAP mentionnée ci-dessus. Toutefois, à supposer même que la commune ait entendu ainsi mettre en œuvre un " projet urbain " ou favoriser " le développement des loisirs et du tourisme " au sens de l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme, il ressort des pièces du dossier, et notamment du document graphique de cette OAP, que cette dernière ne prévoit aucune liaison verte sur l'emprise des parcelles litigieuses.

11. A cet égard, si une liaison verte doit relier le parc de l'hôtel de ville à des espaces boisés classés, et notamment au bois de Montigny situé au nord-est, il ressort du document graphique de l'OAP mentionnée ci-dessus que cette liaison verte doit être implantée au nord-ouest de l'hôtel de ville et qu'elle doit traverser la partie nord de son parc. Or, les parcelles litigieuses sont situées à l'est de l'hôtel de ville et au sud-est de son parc, nettement en dehors de la liaison verte prévue par l'OAP.

12. Enfin, si la commune fait valoir que les parcelles dont s'agit sont bordées par la " sente des Gosselines ", qui relie la rue Fortuné Charlot et la rue de l'Arche, cette sente, qui constitue déjà un axe de circulation verte, inscrite au plan départemental des itinéraires de promenades et de randonnées, n'est pas identifiée comme une liaison verte à créer par l'OAP mentionnée ci-dessus. En tout état de cause, il ne ressort pas des pièces du dossier que la vente des parcelles litigieuses à la SCI Gabriel Péri aurait pour effet de supprimer cette sente ou de porter atteinte à ses fonctionnalités urbaines.

13. Dans ces conditions, la commune de Montigny-lès-Cormeilles ne justifiait pas, à la date de la décision attaquée, de la réalité d'un projet d'action ou d'opération d'aménagement au sens des dispositions combinées des articles L. 210-1 et L. 300-1 du code de l'urbanisme. Par suite, la décision attaquée est entachée d'illégalité.

En ce qui concerne les autres moyens :

14. Aux termes de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme : " Lorsqu'elle annule pour excès de pouvoir un acte intervenu en matière d'urbanisme ou en ordonne la suspension, la juridiction administrative se prononce sur l'ensemble des moyens de la requête qu'elle estime susceptibles de fonder l'annulation ou la suspension, en l'état du dossier ". Pour l'application de ces dispositions, aucun des autres moyens soulevés par la requérante n'est susceptible de fonder l'annulation de la décision attaquée.

15. Il résulte de ce qui précède que la décision du 25 mai 2020 du maire de Montigny-lès-Cormeilles doit être annulée, ainsi que, par voie de conséquence, la décision rejetant le recours gracieux formé par la requérante.

Sur les frais liés à l'instance :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de la SCI Gabriel Péri, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, au titre des frais exposés par la commune de Montigny-lès-Cormeilles et non compris dans les dépens.

17. En revanche, dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de la commune de Montigny-lès-Cormeilles le versement d'une somme de 2 000 euros à la SCI Gabriel Péri au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1er : La décision du 25 mai 2020 du maire de Montigny-lès-Cormeilles, ainsi que sa décision rejetant le recours gracieux formé contre cet arrêté, sont annulées.

Article 2 : La commune de Montigny-lès-Cormeilles versera une somme de 2 000 euros à la SCI Gabriel Péri en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la SCI Gabriel Péri et à la commune de Montigny-lès-Cormeilles.

Copie en sera transmise pour information au préfet du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience publique du 26 juin 2024 à laquelle siégeaient :

- M. Thomas Bertoncini, président de chambre,

- M. Stéphane Eustache, premier conseiller,

- Mme Séverine Cuisinier-Heissler, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 juillet 2024.

Le rapporteur,

signé

S. Eustache

Le président de la 8ème chambre,

signé

T. Bertoncini

Le greffier

signé

D. Haude

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière en chef,

Par délégation,

Le greffier,

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