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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2103019

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2103019

mardi 7 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2103019
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantTEISSONNIERE TOPALOFF LAFFORGUE ANDREU ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance n°2006222 du 2 mars 2021, le président de la 6e chambre du tribunal administratif de Lyon a transmis au tribunal administratif de Cergy-Pontoise, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête présentée par les associations Nous voulons des coquelicots, Générations Futures et France Nature Environnement.

Par cette requête enregistrée au greffe du tribunal administratif de Lyon le 2 septembre 2020 et un mémoire et un mémoire récapitulatif, enregistrés au greffe du tribunal administratif de céans les 4 mars 2022 et 20 juillet 2023, les associations Nous voulons des coquelicots, Générations Futures et France Nature Environnement, représentées par Me Lafforgue, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite du 5 juillet 2020 par laquelle l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail a rejeté leur demande en date du 23 janvier 2020 tendant à l'abrogation de l'autorisation de mise sur le marché n°2140173 du produit phytopharmaceutique Librax en date du 15 août 2014 ;

2°) d'enjoindre à l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail d'abroger la décision d'autorisation de mise sur le marché du produit phytopharmaceutique Librax ;

3°) de mettre à la charge de l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail la somme de 5 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- la décision du 10 octobre 2014 portant autorisation de mise sur le marché du produit phytopharmaceutique Librax est illégale dès lors que :

- elle est entachée d'incompétence de son auteur en méconnaissance de l'article R. 253-5 du code rural et de la pêche maritime ;

- elle a été délivrée sur la base d'un dossier de demande d'autorisation insuffisant dès lors qu'aucune évaluation de l'interaction entre la substance active, les phytoprotecteurs, les synergistes et les co-formulants et de la toxicité à long terme de la préparation formulée n'ont été effectuées ;

- elle ne pouvait faire l'objet du dépôt d'un dossier incomplet comme prévu au 2.2 du chapitre II de l'annexe II 2.2 du règlement n°1107/2009 dès lors que le Review Report de la Commission s'agissant du Metconazole dont les risques carcinogène, toxique pour la reproduction, l'effet perturbateur endocrinien sur les humains et les organismes non ciblés n'ont vraisemblablement pas été évalués lors de son élaboration et aucune étude de ces risques n'a été produite ;

- les alertes scientifiques récentes d'un collectif de chercheurs à partir d'avril 2018 et la récente étude PLoS One publiée en 2019 ont démontré que le Librax méconnaît l'article 29 du règlement (CE) n°1107/2009 dès lors qu'il comporte des effets nocifs sur la santé humaine et animale, le mécanisme d'action du Fluxapyroxad sur la succinate déshydrogénase de l'homme (SDH), de l'abeille domestique, du ver de terre et des champignons est démontré et ne se limite pas aux organismes cibles ;

- L'étude PLoS One a démontré que les tests réglementaires actuels ne permettent pas d'évaluer la toxicité du Fluxapyroxad dès lors qu'ils contiennent du glucose qui masque l'effet délétère des SDHI dans ces tests et d'autre part, qu'ils ne prennent pas en compte ni l'épigénétique, ni la toxicité mitochondriale du produit et n'ont pas évalué la toxicité sur le groupe vulnérable au sens de l'article L. 253-7-1 du code rural et de la pêche maritime formé des personnes présentant une déficience mitochondriale génétique ou ayant une maladie associée à une fragilité mitochondriale ;

- l'INSERM a établi en juin 2021 que les exigences de l'article 29 du règlement n°1107/2009 étaient méconnues compte tenu de la variabilité importante du profil d'inhibition de la SDH par différents SDHI selon les espèces, notamment l'absence d'effets nocifs sur les espèces non cibles et des différentes interactions de pesticides dans l'environnement sur la santé humaine et l'environnement ;

- l'étude de M. B et Mme A a permis de démontrer que le Fluxapyroxad ne présente pas d'efficacité significative sur les rendements agricoles et donc de bénéfice réel pour les utilisateurs en méconnaissance du a) du paragraphe 3 de l'article 4 du règlement (CE) n°1107/2009 ;

- les prescriptions d'usage sont insuffisamment précises pour être respectées, alors que M. B et Mme A ont démontré que des SDIH ont été retrouvés à des centaines de kilomètres des lieux d'épandages ; l'ANSES aurait dû retenir une distance tampon de 15 mètres à partir des eaux de surface afin de réduire les risques pesant sur les organismes aquatiques, la distance retenue de 5 mètres n'étant quant à elle pas suffisante pour réduire ces risques ; la précaution " éviter la contamination via les systèmes d'évacuation des eaux à partir des cours de ferme ou des routes " n'est pas suffisamment précise et a été annulée par la Cour administrative d'appel de Marseille ;

- elle viole le principe de précaution.

Par un mémoire en défense et un mémoire récapitulatif, enregistrés les 27 octobre 2021 et 29 juin 2023, l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par les associations requérantes ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense et un mémoire récapitulatif, enregistrés les 5 novembre 2021 et 19 juillet 2023, la société par action simplifiée BASF France, représentée par Mes Soulier et Marolleau, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge des associations requérantes, une somme de 10 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par les associations requérantes ne sont pas fondés.

Le mémoire complémentaire enregistré le 25 août 2023 pour la société BASF France n'a pas été communiqué.

Par ordonnance du 25 juillet 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 25 août 2023 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la Constitution, notamment la Charte de l'environnement ;

- le règlement (CE) n° 1107/2009 du Parlement et du Conseil du 21 octobre 2009 concernant la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques ;

- le règlement d'exécution (UE) n° 540/2011 de la Commission du 25 mai 2011 ;

- le règlement d'exécution (UE) n°545/2011 de la Commission du 10 juin 2011 ;

- le règlement d'exécution (UE) n°546/2011 de la Commission du 10 juin 2011 ;

- le règlement d'exécution (UE) n°589/2012 de la Commission du 4 juillet 2012 ;

- le règlement (UE) n° 284/2013 de la Commission du 1er mars 2013 établissant les exigences en matière de données applicables aux produits phytopharmaceutiques, conformément au règlement (CE) n°1107/2009 du Parlement européen et du Conseil concernant la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques ;

- le règlement d'exécution (UE) n°2020/2007 de la Commission du 8 décembre 2020 ;

- le règlement d'exécution (UE) n° 2023/689 de la Commission du 20 mars 2023 ;

- le code rural et de la pêche maritime ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Zaccaron Guérin, conseillère rapporteure,

- les conclusions de M. Louvel, rapporteur public,

- et les observations de Me Lafforgue représentant les associations requérantes et de Me Soulier et Me Marolleau, représentant la société BASF France.

Considérant ce qui suit :

1. La société par action simplifiée " BASF France " a obtenu le 10 octobre 2014 l'autorisation de mise sur le marché n°2140173 pour son produit phytopharmaceutique LIBRAX, un fongicide à usage professionnel composé de deux substances actives : 45 g/L de Metconazole (un triazole) et 62,5g/L de Fluxapyrodax (un inhibiteur de la succinate deshydrogénase - SDHI), se présentant sous la forme d'une suspension concentrée pour traitement des parties aériennes, appliqué en pulvérisation. Par un courrier réceptionné le 23 janvier 2020, les associations Nous voulons des Coquelicots, Générations Futures et France Nature Environnement ont demandé au directeur général de l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) d'abroger l'autorisation de mise sur le marché n°2140173 accordé à BASF France. Par la présente requête, les associations requérantes demandent au tribunal d'annuler la décision implicite rejetant leur demande.

Sur les conclusions en annulation :

2. Aux termes de l'article L. 253-1 du code rural et de la pêche maritime : " Les conditions dans lesquelles la mise sur le marché et l'utilisation des produits phytopharmaceutiques et des adjuvants vendus seuls ou en mélange et leur expérimentation sont autorisées, ainsi que les conditions selon lesquelles sont approuvées les substances actives, les coformulants, les phytoprotecteurs et les synergistes contenus dans ces produits, sont définies par le règlement (CE) n° 1107/2009 du Parlement européen et du Conseil du 21 octobre 2009 concernant la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques et abrogeant les directives 79/117/CEE et 91/414/ CEE du Conseil, et par les dispositions du présent chapitre. / () ". Aux termes de l'article R.253-5 du même code : " Les décisions relatives aux demandes d'autorisation de mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques et des adjuvants vendus seuls ou en mélange ainsi qu'aux demandes de modification, de renouvellement ou de retrait de cette autorisation sont prises par le directeur général de l'Agence. Sauf dispositions particulières prévues au présent chapitre, ces décisions sont précédées d'une évaluation conduite par l'Agence conformément aux principes uniformes d'évaluation et d'autorisation mentionnés au paragraphe 6 de l'article 29 du règlement (CE) n° 1107/2009. () Ces décisions peuvent être retirées ou modifiées dans les conditions prévues aux articles 44 à 46 et à l'article 51 du même règlement, le cas échéant, après l'évaluation par l'Agence des risques et des bénéfices pour la santé publique et l'environnement que présente le produit, notamment en cas de constatations de non-conformité, laissant supposer que tout ou partie des produits phytopharmaceutiques mis sur le marché ne remplissent pas les conditions fixées dans l'autorisation de mise sur le marché ou sont susceptibles de présenter un risque pour la santé publique ou pour l'environnement () " Enfin, aux termes de l'article 44 dudit règlement " 1. Les États membres peuvent réexaminer une autorisation à tout moment si certains éléments portent à croire que l'une des exigences visées à l'article 29 n'est plus respectée. () / 3. L'État membre retire ou modifie l'autorisation, selon le cas, lorsque : a) les exigences visées à l'article 29 ne sont pas ou ne sont plus respectées ; b) des informations fausses ou trompeuses ont été fournies au sujet des faits étayant l'autorisation accordée ; c) une condition figurant dans l'autorisation n'est pas remplie; d) compte tenu de l'évolution des connaissances scientifiques et techniques, le mode d'utilisation et les quantités utilisées peuvent être modifiés, ou e) le titulaire de l'autorisation ne respecte pas les obligations découlant du présent règlement. ".

3. Il incombe à l'autorité administrative investie du pouvoir de police spéciale de la mise sur le marché, de la détention et de l'utilisation des produits phytopharmaceutiques, lorsqu'elle est saisie d'une demande d'abrogation de l'autorisation de mise sur le marché d'un produit phytopharmaceutique, de s'assurer que les conditions légales autorisant la mise sur le marché d'un tel produit sont toujours remplies. Si elles ne le sont plus, il lui incombe alors de modifier l'autorisation de mise sur le marché en cause et de prendre les mesures d'interdiction ou de limitation de l'utilisation de ces produits qui s'avèrent nécessaires à la protection de la santé publique et de l'environnement, en particulier dans les zones où sont présentes des personnes vulnérables et, lorsque ces modifications ne sont pas de nature à prévenir ou à limiter de manière suffisante les risques graves qu'elle présente pour la santé publique ou l'environnement, d'abroger l'autorisation. Par suite, la légalité du refus d'abroger l'autorisation de mise sur le marché du produit Librax doit être appréciée par le juge au regard des règles applicables et des circonstances prévalant à la date de sa décision.

4. En premier lieu, il résulte des dispositions précitées que l'autorisation de mise sur le marché d'un produit phytopharmaceutique comme le Librax, même si elle est assortie de prescriptions relatives aux conditions de son utilisation, est dépourvue de caractère réglementaire. Les associations requérantes ayant demandé au directeur général de l'Anses d'abroger l'autorisation de mise sur le marché du produit Librax et non pas de procéder à son retrait, les moyens tirés des illégalités dont seraient entachées la décision d'autorisation de mise sur le marché du 10 octobre 2014 du Librax ne peuvent utilement être invoquées au soutien des conclusions dirigées contre le refus d'abrogation de cette décision.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 29 du règlement (CE) n°1107/2009 susvisé : " 1. Sans préjudice de l'article 50, un produit phytopharmaceutique ne peut être autorisé que si, selon les principes uniformes visés au paragraphe 6, il satisfait aux exigences suivantes : a) ses substances actives, phytoprotecteurs et synergistes ont été approuvés ; () c) ses co-formulants ne figurent pas dans l'annexe III ; d) sa formulation technique est telle que l'exposition de l'utilisateur ou d'autres risques sont limités dans la mesure du possible sans compromettre le fonctionnement du produit ; e) dans l'état actuel des connaissances scientifiques et techniques, il satisfait aux conditions prévues à l'article 4 paragraphe 3 ; f) la nature et la quantité de ses substances actives, phytoprotecteurs et synergistes et, le cas échéant, les impuretés et co-formulants importants sur le plan toxicologique, écotoxicologique ou environnemental peuvent être déterminés à l'aide de méthodes appropriées ; g) les résidus résultant des utilisations autorisées, pertinents du point de vue toxicologique, écotoxicologique ou environnemental peuvent être déterminés à l'aide de méthodes appropriées d'usage courant dans tous les Etats membres, avec des limites de détection appropriées sur des échantillons pertinents ; () 6. Des principes uniformes d'évaluation et d'autorisation des produits phytopharmaceutiques comprennent les exigences énoncées à l'annexe VI de la directive 91/414/CEE et sont définis dans des règlements adoptés selon la procédure consultative visée à l'article 79, paragraphe 2, sans modification substantielles. Les modifications ultérieures apportées à ces règlements sont adoptées en vertu de l'article 78, paragraphe 1, point c). / En vertu de ces principes, l'interaction entre la substance active, les phytoprotecteurs, les synergistes et les coformulants doit être prise en compte lors de l'évaluation des produits phytopharmaceutiques. ".

6. En outre, le paragraphe 3 de l'article 4 de ce règlement dispose : " 3. Un produit phytopharmaceutique, dans des conditions d'application conformes aux bonnes pratiques phytosanitaires et dans des conditions réalistes d'utilisation, satisfait aux conditions suivantes : a) il est suffisamment efficace; / b) il n'a pas d'effet nocif immédiat ou différé sur la santé humaine, y compris les groupes vulnérables, ou sur la santé animale, () ; / e) il n'a pas d'effet inacceptable sur l'environnement, compte tenu particulièrement des éléments suivants, lorsque les méthodes d'évaluation scientifiques de ces effets, acceptées par l'Autorité, sont disponibles: i) son devenir et sa dissémination dans l'environnement, en particulier en ce qui concerne la contamination des eaux de surface, y compris les eaux estuariennes et côtières, des eaux souterraines, de l'air et du sol, en tenant compte des endroits éloignés du lieu d'utilisation, en raison de la propagation à longue distance dans l'environnement; ii) son effet sur les espèces non visées, notamment sur le comportement persistant de ces espèces; iii) son effet sur la biodiversité et l'écosystème. / 4. Les exigences prévues aux paragraphes 2 et 3 sont évaluées selon des principes uniformes visés à l'article 29, paragraphe 6 () ".

7. D'une part, les associations requérantes soutiennent que la pertinence de l'évaluation des effets nocifs du produit Librax sur la santé humaine, animale et sur l'environnement est remise en cause par les alertes scientifiques récentes d'un collectif de chercheurs à partir d'avril 2018, que l'utilisation de ce produit doit être interdite dans l'attente de la réalisation d'études de toxicité mitochondriale sur ce " mélange " Librax, pour tenir compte des effets propres des SDHI et des effets délétères de leur mélange avec le Metconazole et les autres coformulants alors que les études actuellement réalisées sont dépourvues de pertinence. Elles se prévalent également d'une étude PLOS ONE de novembre 2019, selon laquelle tous les organismes vivants et pas seulement les organismes ciblés par les fongicides sont susceptibles d'être impactés par les effets de l'inhibiteur de la succinate déshydrogénase (SDHI) qu'est le Fluxopyroxad dans la mesure où il inhibe la respiration cellulaire et que la succinate déshydrogénase (SDH) en tant qu'enzyme indispensable à cette respiration cellulaire est un composant universel des mitochondries présent chez la quasi-totalité des organismes vivants et dont la déficience est associée à des maladies mitochondriales rares comme la chorée de Hungtington ou la maladie de Parkinson.

8. Toutefois, l'avis rendu le 15 janvier 2019 par le groupe d'expertise collective d'urgence (GECU) réuni par l'Anses à la suite de la réception de cette alerte scientifique sur " l'évaluation du signal concernant la toxicité des fongicides inhibiteurs de la déshydrogénase SDHI " conclut à l'absence de signal d'alerte sanitaire qui conduirait à retirer les autorisations et formule de simples recommandations pour une vigilance accrue et un approfondissement des connaissances actuelles. A cet égard, l'Anses justifie d'ailleurs avoir transmis son dossier d'alerte à l'EFSA et avoir également financé des travaux de recherches complémentaires tout en restant activement vigilante à tout effet indésirable en poursuivant notamment la collecte de données de terrain via son programme de phyto-pharmacovigilance pluriannuel et ce, conformément aux recommandations émises tant par la commission nationale de déontologie et des alertes en matière de santé publique et d'environnement dans son avis du 19 novembre 2019 que par l'office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques dans son rapport paru en février 2020. En outre, le rapport de l'office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques, qui a procédé à l'audition des lanceurs d'alerte et de représentants de l'Anses en janvier 2020 souligne l'absence actuelle de consensus scientifique sur ce sujet et l'INSERM, dans son rapport de synthèse de 2021, actualisant les données sur les pesticides et leurs effets sur la santé, précise que " les SDHI ne présentent aucune génotoxicité " et justifie l'existence de certains effets cancérogènes chez les rongeurs par un mécanisme de cancérogénèse non extrapolable aux humains. Par suite, les études disponibles les plus récentes à la date de la décision attaquée ne permettent pas de remettre en cause les conclusions du rapport d'évaluation communautaire du Fluxopyroxad réalisé par l'EFSA avant son approbation, ni celui de l'évaluation du mélange Librax associant ce SDHI au Metconazole, aux termes desquels, le produit Librax ne présente pas de risque mitochondrial avéré en l'état actuel des connaissances scientifiques et techniques, compte tenu de ses usages et de ses précautions d'utilisation.

9. D'autre part, contrairement à ce que soutiennent les associations requérantes, il ne ressort pas des pièces du dossier que la seule circonstance que les tests in vitro actuellement réalisés contiennent du glucose en invaliderait tout résultat alors que des tests sont également réalisés in vivo sur plusieurs espèces animales dans le corps desquelles le glucose est naturellement présent. De même, s'il est difficile d'extrapoler sur l'homme les effets des produits testés sur les rats et si des tests de toxicité mitochondriale ne sont pas spécifiquement réalisés à l'heure actuelle, un tel constat n'enlève pas toute pertinence et tout intérêt scientifique aux études in vivo actuellement effectuées dans le cadre réglementaire en vigueur, celles-ci permettant notamment d'évaluer la toxicité à court, moyen et long terme d'une substance quel que soit le mécanisme de toxicité et ce sur des organismes plus complexes que les champignons dont les barrières cutanées, digestives et métaboliques sont de nature à limiter considérablement l'exposition des cellules d'un corps entier à la substance et d'en tirer des valeurs toxicologiques de référence en dessous desquelles aucun effet toxique n'est observé, ces valeurs étant par sécurité, encore réduites d'un facteur 100.

10. Enfin, le point (13) de l'article 3 du règlement (CE) n°1107/2009 susvisé définit les " groupes vulnérables " comme " les personnes nécessitant une attention particulière dans le contexte de l'évaluation des effets aigus et chroniques des produits phytopharmaceutiques sur la santé. Font partie de ces groupes les femmes enceintes et les femmes allaitantes, les enfants à naître, les nourrissons et les enfants, les personnes âgées et les travailleurs et habitants fortement exposés aux pesticides sur le long terme ". Il s'ensuit que l'absence d'évaluation des risques sur les personnes particulièrement vulnérables déjà affectées de maladies mitochondriales rares, qui ne constituent pas un groupe vulnérable au sens des dispositions précitées, n'est pas de nature à remettre en cause la pertinence des études déjà réalisées et ce, nonobstant la circonstance alléguée que les conclusions de l'audition publique du 23 janvier 2020 sur les inhibiteurs de succinate déshydrogénase (SDHI) suggère " d'identifier des sous-populations à risque pour chaque catégorie de substances phytopharmaceutiques, ou chaque catégorie de substances chimiques, pour adapter les seuils réglementaires à des populations plus fragiles " " pour ces questions de toxicité mitochondriale. ".

11. En troisième lieu, aux termes du point 3 du chapitre 4 du règlement (CE) n°1107/2009 susvisé : " un produit phytopharmaceutique, dans des conditions d'application conformes aux bonnes pratiques phytosanitaires et dans des conditions réalistes d'utilisation, satisfait aux conditions suivantes : a) il est suffisamment efficace. (). ".

12. Si les associations requérantes font valoir que le Librax est dépourvu d'efficacité, elles ne le démontrent pas par cette seule affirmation extraite d'une note de bas de page d'une note critique sur le mémoire de l'Anses du 8 juin 2021 rédigée par Mme A et M. B pour la présente instance, alors que le niveau d'efficacité du produit a été jugé par l'agence satisfaisant, pour les usages revendiqués.

13. En quatrième lieu, aux termes du 2. de l'article 31 du règlement (UE) 1107/2009 : " L'autorisation énonce les exigences relatives à la mise sur le marché et l'utilisation du produit phytopharmaceutique. Ces exigences comprennent au minimum les conditions d'emploi nécessaires pour satisfaire aux conditions et prescriptions prévues par le règlement approuvant les substances actives, phytoprotecteurs et synergistes. " L'article 55 de ce même règlement dispose : " Une utilisation appropriée [de produits phytopharmaceutiques] inclut l'application des principes de bonnes pratiques phytosanitaires et le respect des conditions fixées conformément à l'article 31 et mentionnées sur l'étiquetage. ". Aux termes de l'annexe III de l'article 1er du Règlement (UE) n° 519/2013 de la Commission du 21 février 2013 modifiant le Règlement (UE) n° 547/2011 du 08/06/11 portant application du règlement (CE) n° 1107/2009 du Parlement européen et du Conseil concernant les exigences en matière d'étiquetage de produits phytopharmaceutiques : 1. Dispositions générales : " l'étiquetage de tous les produits phytopharmaceutiques doit comporter la phrase ci-après complétée s'il y a lieu par le texte entre crochets/parenthèses : SP 1 FR Ne pas polluer l'eau avec le produit ou son emballage. [Ne pas nettoyer le matériel d'application près des eaux de surface. / Éviter la contamination via les systèmes d'évacuation des eaux à partir des cours de ferme ou des routes.] ".

14. Si les associations font valoir que les phrases types indiquant les précautions spécifiques à prendre sont particulièrement imprécises s'agissant de la mention SP 1 : SP 1 - " Ne pas polluer l'eau avec le produit ou son emballage. [Ne pas nettoyer le matériel d'application près des eaux de surface. Eviter la contamination via les systèmes d'évacuation des eaux à partir des cours de ferme ou des routes.] " et n'ont aucune valeur contraignante, il résulte des dispositions précitées que l'ANSES a fait application des exigences européennes précitées en matière d'étiquetage de produits phytopharmaceutiques. Par suite le moyen est inopérant et doit être écarté comme tel.

15. En cinquième lieu, aux termes de l'article 5 de la Charte de l'environnement : " Lorsque la réalisation d'un dommage, bien qu'incertaine en l'état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l'environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et dans leurs domaines d'attributions, à la mise en œuvre de procédures d'évaluation des risques et à l'adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage ", et aux termes de l'article 1er du règlement (CE) n° 1107/2009 du 21 octobre 2009 : " les Etats membres ne sont pas empêchés d'appliquer le principe de précaution lorsqu'il existe une incertitude scientifique quant aux risques concernant la santé humaine ou animale ou l'environnement que représentent les produits phytopharmaceutiques devant être autorisés sur leur territoire ".

16. En vertu d'une jurisprudence constante de la Cour de justice de l'Union européenne, notamment de ses arrêts National Farmers' Union et autres du 5 mai 1998, C 157/96, Royaume-Uni c. Commission du 5 mai 1998, C-180/96 et Commission c. France du 28 janvier 2010, C-333/08, il découle du principe de précaution consacré par les stipulations précitées que, lorsque des incertitudes subsistent sur l'existence ou la portée de risques, des mesures de protection peuvent être prises sans attendre que la réalité et la gravité de ces risques soient pleinement démontrées. Une application correcte de ce principe présuppose l'identification des conséquences potentiellement négatives d'un produit et une évaluation complète du risque, fondée sur les données scientifiques les plus fiables et les résultats les plus récents de la recherche internationale. Lorsqu'il s'avère impossible de déterminer avec certitude l'existence ou la portée du risque allégué en raison de la nature insuffisante, non concluante ou imprécise des résultats des études menées, mais que la probabilité d'un dommage réel persiste dans l'hypothèse où le risque se réaliserait, le principe de précaution justifie l'adoption de mesures restrictives.

17. Il appartient à l'autorité compétente, saisie d'une demande d'autorisation de mise sur le marché d'un produit phytopharmaceutique, de rechercher s'il existe des éléments circonstanciés de nature à accréditer l'hypothèse d'un risque de dommage grave et irréversible pour l'environnement ou d'atteinte à l'environnement qui justifierait, en dépit des incertitudes subsistant quant à sa réalité et à sa portée en l'état des connaissances scientifiques, l'application du principe de précaution. Si cette condition est remplie, il lui incombe de veiller à ce que des procédures d'évaluation du risque identifié soient mises en œuvre par les autorités publiques ou sous leur contrôle et de vérifier que, eu égard, d'une part, à la plausibilité et à la gravité du risque, d'autre part, à l'intérêt du produit, les mesures de précaution dont l'autorisation est assortie afin d'éviter la réalisation du dommage ne sont ni insuffisantes, ni excessives. Il appartient au juge, saisi de conclusions dirigées contre l'autorisation de mise sur le marché et au vu de l'argumentation dont il est saisi, de vérifier que l'application du principe de précaution est justifiée, puis de s'assurer de la réalité des procédures d'évaluation du risque mises en œuvre et de l'absence d'erreur manifeste d'appréciation dans le choix des mesures de précaution.

18. En se bornant à soutenir qu'en 2006, l'EFSA a précisé dans ses conclusions relatives à l'évaluation du Metconazole que s'agissant des " domaines de préoccupations critiques " une " distance allant jusqu'à 15 mètres à partir des eaux de surface peut permettre de réduire les risques pesant sur les organismes aquatiques ", les associations requérantes ne se prévalent pas de l'existence de circonstances de fait ou de droit nouvelles de nature à accréditer l'hypothèse d'un risque de dommage grave et irréversible pour l'environnement ou d'atteinte à l'environnement susceptible de nuire de manière grave à la santé, qui justifiait que l'Anses abroge l'autorisation de mise sur le marché du produit Librax. Au demeurant, l'évaluation des risques de l'utilisation du produit Librax pour les organismes aquatiques réalisée dans le cadre réglementaire en vue de sa mise sur le marché a permis d'élaborer des valeurs de toxicité spécifiques à chaque substance et de conclure que ces risques sont acceptables en intégrant une zone non traitée d'une largeur de 5 mètres.

19. Compte tenu de ce qui a été énoncé aux points 7 à 18 du présent jugement que les éléments exposés par les associations requérantes ne permettent pas d'établir que le produit Librax présente un risque de dommage grave et irréversible pour la santé humaine et l'environnement qui impliquait que l'Anses abroge l'autorisation de mise sur le marché du produit Librax. Par suite, le principe de précaution n'a pas été méconnu.

20. Il résulte de tout ce qui précède que les associations requérantes ne sont pas fondées à demander l'annulation de la décision par laquelle le directeur général de l'ANSES a implicitement refuser d'abroger l'autorisation de mise sur le marché n° 2140173 du produit phytopharmaceutique " Librax " en date du 15 août 2014.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

21. Le présent jugement qui rejette les conclusions à fins d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite les conclusions tendant à ce qu'il soit enjoint au directeur général de l'ANSES d'abroger l'autorisation de mise sur le marché n° 2140173 du produit phytopharmaceutique " Librax " en date du 15 août 2014 ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions relatives aux frais non compris dans les dépens :

22. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. "

23. Les dispositions de l'article L. 761-1 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'ANSES qui n'est pas la partie perdante la somme que les requérantes demandent au titre des frais exposés par elles et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge des associations requérantes solidairement une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par BASF et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête des associations Nous Voulons des Coquelicots, Générations Futures et France Nature Environnement est rejetée.

Article 2 : Les associations Nous Voulons des Coquelicots, Générations Futures et France Nature Environnement verseront solidairement une somme de 1 500 euros à BASF, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 :Le présent jugement sera notifié à l'association Nous Voulons des Coquelicots, à l'association Génération Future, à l'association France Nature Environnement et à l'Agence française de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses).

Délibéré après l'audience du 17 octobre 2023 à laquelle siégeaient :

Mme Edert, présidente,

M. Baude, premier conseiller,

Mme Zaccaron Guérin, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 novembre 2023.

La rapporteure,

signé

C. Zaccaron Guérin La présidente,

signé

S. Edert

La greffière,

signé

S. Le Gueux

La République mande et ordonne aux ministres de la santé, de l'environnement, de l'agriculture, du travail et de la consommation, chacun en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 21030192

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