Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2104344

mardi 8 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2104344
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise (9ème Chambre) a examiné la requête de M. A B contestant la décision de Pôle emploi (devenu France Travail) du 5 avril 2017 lui notifiant un trop-perçu de 150 euros au titre de la prime forfaitaire d'intéressement pour janvier 2016. Le tribunal a rejeté l'ensemble des fins de non-recevoir soulevées par Pôle emploi, jugeant la requête recevable car elle contenait des moyens et conclusions, n'était pas soumise au ministère d'avocat obligatoire (article R. 431-3 du code de justice administrative), et que M. B avait bien exercé un recours administratif préalable (article R. 5426-19 du code du travail). La solution retenue par le tribunal n'est pas explicitée dans l'extrait fourni, mais la décision se prononce sur la recevabilité de la requête en application des articles R. 431-2, R. 431-3 du code de justice administrative et R. 5426-19 du code du travail.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 30 mars 2021, M. A B demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 5 avril 2017 par laquelle Pôle emploi lui a notifié un trop-perçu d'un montant de 150 euros correspondant à la prime forfaitaire d'intéressement perçue au titre du mois de janvier 2016 ;

2°) d'enjoindre à Pôle emploi de lui restituer cette somme de 150 euros.

Il soutient que:

- il pouvait prétendre au versement de cette prime forfaitaire d'intéressement dès lors qu'il a été embauché en contrat à durée indéterminée le 28 décembre 2015 ;

- Pôle emploi ne pouvait ultérieurement récupérer cette somme sur des allocations qui lui été dues dès lors qu'il avait manifesté son désaccord avec ce trop-perçu.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 janvier 2024, Pôle emploi devenu France Travail, représenté par son directeur régional Ile-de-France conclut au rejet de la requête de M. B.

Il fait valoir, à titre principal, que la requête de M. B est irrecevable et, à titre subsidiaire, que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés et sollicite une substitution de motifs.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Fabas, conseillère ;

- les observations de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision du 5 avril 2017, Pôle emploi (devenu depuis France travail), a notifié à M. A B un trop-perçu d'un montant de 150 euros correspondant à la prime forfaitaire d'intéressement d'allocation de solidarité spécifique qu'il a perçue au titre du mois de janvier 2016. M. B demande au tribunal d'annuler cette décision et d'enjoindre à Pôle emploi de lui rembourser la somme de 150 euros.

Sur la recevabilité de la requête de M. B :

2. En premier lieu, contrairement à ce que fait valoir Pôle emploi, la requête de M. B contient l'exposé de conclusions et de moyens. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par Pôle emploi tirée du non-respect des règles de présentation de la requête ne peut qu'être écartée.

3. En deuxième lieu, si aux termes du premier alinéa de l'article R. 431-2 du code de justice administrative, applicable à la représentation des parties devant le tribunal administratif : " Les requêtes et les mémoires doivent, à peine d'irrecevabilité, être présentés soit par un avocat, soit par un avocat au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation, lorsque les conclusions de la demande tendent au paiement d'une somme d'argent, à la décharge ou à la réduction de sommes dont le paiement est réclamé au requérant ou à la solution d'un litige né de l'exécution d'un contrat ". Il résulte de l'article R. 431-3 du même code que ces dispositions ne s'appliquent pas : " 4° Aux litiges en matière de pensions, de prestations, allocations ou droits attribués () en faveur des travailleurs privés d'emploi () ". La requête de M. B tend à l'annulation de la décision par laquelle Pôle emploi lui a notifié un trop perçu de prime forfaitaire d'intéressement laquelle constitue une allocation au sens des dispositions de l'article R. 431-3 du code de justice administrative. Par suite, sa requête n'était pas soumise au ministère d'avocat obligatoire et la fin de non-recevoir opposée par Pôle emploi tirée du défaut de ministère d'avocat doit être écartée.

4. En troisième lieu, aux termes des dispositions de l'article R. 5426-19 du code du travail dans leur version en vigueur du 27 novembre 2016 au 1er juillet 2022 : " Le débiteur qui conteste le caractère indu des prestations qui lui sont réclamées forme un recours gracieux préalable devant le directeur général de Pôle emploi dans un délai de deux mois à compter de la date de notification de l'indu par Pôle emploi. Conformément aux dispositions de l'article L. 411-7 du code des relations entre le public et l'administration, lorsque la décision du directeur général de Pôle emploi sur ce recours gracieux n'a pas été portée à la connaissance du requérant dans le délai de deux mois, l'intéressé peut considérer sa contestation comme rejetée. Il peut alors, s'il le souhaite, se pourvoir devant le juge compétent. ".

5. Il résulte de l'instruction que M. B a, par une lettre recommandée avec accusé de réception du 10 avril 2017 reçu le 13 avril suivant, contesté le bien-fondé de la créance de 150 euros auprès du directeur de l'agence Pôle emploi de Clichy comme cela lui avait été indiqué, en mentionnant, dans son courrier, le courrier de notification de trop-perçu de Pôle emploi du 5 avril 2017. Par suite, M. B s'est acquitté de l'obligation qui lui incombait d'exercer un recours administratif préalablement à l'exercice de son recours contentieux. Si Pôle emploi fait valoir que le requérant ne conteste pas spécifiquement et uniquement à travers son recours la créance de 150 euros mais conteste également d'autres créances mises à charge, il ne résulte pas des dispositions précitées que chaque créance devrait faire l'objet d'une contestation distincte. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par Pôle emploi et tirée de l'absence de recours administratif préalable obligatoire ne peut qu'être écartée.

6. En dernier lieu, Pôle emploi fait valoir que les conclusions de M. B tendant à ce qu'il lui soit enjoint de lui rembourser la somme de 150 euros qui a été prélevée sur ses allocations postérieures sont irrecevables dès lors que le requérant n'a formé aucune demande indemnitaire préalable et qu'ainsi le contentieux n'a pu être lié. Toutefois, ces conclusions, qui tendent seulement à ce que Pôle emploi le rétablisse dans ses droits n'ont pas le caractère de conclusions indemnitaires au sens de l'article R. 421-1 du code de justice administrative. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par Pôle emploi et tirée du défaut de liaison du contentieux doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la requalification des conclusions dirigées contre la décision du 5 avril 2017 :

7. Aux termes des dispositions de l'article R. 5426-19 du code du travail dans leur version en vigueur du 27 novembre 2016 au 1er juillet 2022 : " Le débiteur qui conteste le caractère indu des prestations qui lui sont réclamées forme un recours gracieux préalable devant le directeur général de Pôle emploi dans un délai de deux mois à compter de la date de notification de l'indu par Pôle emploi. Conformément aux dispositions de l'article L. 411-7 du code des relations entre le public et l'administration, lorsque la décision du directeur général de Pôle emploi sur ce recours gracieux n'a pas été portée à la connaissance du requérant dans le délai de deux mois, l'intéressé peut considérer sa contestation comme rejetée. Il peut alors, s'il le souhaite, se pourvoir devant le juge compétent. ".

8. L'institution par ces dispositions d'un recours administratif, préalable obligatoire à la saisine du juge, a pour effet de laisser à l'autorité compétente pour en connaître le soin d'arrêter définitivement la position de l'administration. Il s'ensuit que la décision prise à la suite du recours se substitue en principe à la décision initiale, et qu'elle est seule susceptible d'être déférée au juge.

9. Toutefois, s'il est saisi de conclusions tendant à l'annulation d'une décision qui ne peut donner lieu à un recours devant le juge qu'après l'exercice d'un recours administratif préalable et si le requérant indique, de sa propre initiative ou le cas échéant à la demande du juge, avoir exercé ce recours et, le cas échéant après que le juge l'y ait invité, produit la preuve de l'exercice de ce recours ainsi que, s'il en a été pris une, la décision à laquelle il a donné lieu, le juge doit regarder les conclusions dirigées formellement contre la décision initiale comme tendant à l'annulation de la décision, née de l'exercice du recours, qui s'y est substituée.

10. Il résulte de l'instruction que M. B a contesté la décision de notification de trop-perçu correspondant à la prime forfaitaire d'intéressement par un recours administratif préalable exercé le 10 avril 2017 et reçu par Pôle emploi le 13 avril suivant. En application des dispositions précitées de l'article R. 5426-19 du code du travail, une décision implicite de rejet de ce recours est née du silence gardé par le directeur général de Pôle emploi sur celui-ci pendant un délai de deux mois. Cette dernière décision s'étant substituée à la décision initiale, les conclusions d'annulation de M. B dirigées contre la décision du 5 avril 2017 doivent être regardées comme dirigées contre la décision implicite de rejet de son recours administratif préalable.

En ce qui concerne le bien-fondé de la créance :

11. Aux termes des dispositions de l'article L. 5425-3 du code du travail dans leur version alors en vigueur : " Le bénéficiaire de l'allocation de solidarité spécifique qui reprend une activité professionnelle a droit à une prime forfaitaire. ". Aux termes de l'article L. 5425-5 du même code : " La prime forfaitaire est versée chaque mois pendant une période dont la durée est déterminée par voie réglementaire, y compris s'il a été mis fin au droit à l'allocation de solidarité spécifique. ". Aux termes de l'article L. 5425-7 du même code : " Un décret en Conseil d'Etat détermine les conditions d'attribution de cette prime, notamment la durée de travail minimale et le nombre de mois d'activité consécutifs auxquels son versement est subordonné, ainsi que son montant. ". Et, aux termes des dispositions de l'article R. 5425-4 du même code : " Lorsque le bénéficiaire de l'allocation de solidarité spécifique reprend une activité professionnelle salariée d'une durée de travail au moins égale à soixante-dix-huit heures par mois ou une activité professionnelle non salariée, le nombre des allocations journalières n'est pas réduit pendant les trois premiers mois d'activité professionnelle. Du quatrième au douzième mois d'activité professionnelle, le montant de l'allocation est diminué des revenus d'activité perçus par le bénéficiaire. Il perçoit mensuellement la prime forfaitaire pour reprise d'activité d'un montant de 150 euros. Pour la détermination de la durée de travail, il est tenu compte, le cas échéant, des différents contrats de travail conclus par l'intéressé au cours de la période considérée. La liste des justificatifs exigés, le cas échéant pour chaque mois d'activité professionnelle, pour le bénéfice de la prime forfaitaire est fixée par arrêté conjoint des ministres chargés de la solidarité et de l'emploi. ".

12. Il résulte de l'instruction que M. B était, jusqu'au 27 décembre 2015, inscrit sur la liste des demandeurs d'emploi et percevait à ce titre des allocations de solidarité spécifique. Toutefois, le 28 décembre 2015, M. B a repris une activité professionnelle en signant avec la société Star's Service un contrat à durée indéterminée en vue d'exercer les fonctions de chauffeur livreur préparateur de commandes polyvalent pour un début d'activité le jour-même et à raison de 151,67 heures par mois. Si, en vertu des dispositions précitées, le requérant pouvait continuer de percevoir des allocations journalières, il ne pouvait toutefois percevoir la prime forfaitaire mise en place par les dispositions de l'article L. 5425-3 du code du travail, qu'au titre de son quatrième mois de travail, soit au titre du mois de mars 2016. Ainsi, la prime forfaitaire d'un montant de 150 euros qu'il a perçue en raison de sa reprise d'une activité professionnelle au titre du mois de janvier 2016 ne lui était pas due et c'est à bon droit que Pôle emploi lui a notifié la décision de trop-perçu du 5 avril 2017.

13. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision portant notification de trop-perçu du 5 avril 2017 en tant qu'elle porte sur le caractère indu de la prestation qui lui a été versée.

En ce qui concerne les modalités de récupération de l'indu :

14. Aux termes du 1er alinéa de l'article L. 5426-8-1 du code du travail : " Pour le remboursement des allocations, aides, ainsi que de toute autre prestation indûment versées par l'opérateur France Travail, pour son propre compte, pour le compte de l'Etat ou des employeurs mentionnés à l'article L. 5424-1, l'opérateur France Travail peut, si le débiteur n'en conteste pas le caractère indu, procéder par retenues sur les échéances à venir dues à quelque titre que ce soit, à l'exclusion des allocations mentionnées au deuxième alinéa du présent article ". L'article L. 5426-8-2 du même code, dans sa rédaction alors applicable, prévoit que : " pour le remboursement des allocations, aides ou prestations indûment versées, par l'institution prévue à l'article L. 5312-1, pour son propre compte, pour le compte de l'Etat, du fonds de solidarité prévu à l'article L. 5423-24 ou des employeurs mentionnés à l'article L. 5424-1, le directeur général de l'institution prévue à l'article L. 5312-1 ou la personne qu'il désigne en son sein peut dans les délais et selon les conditions fixées par voie réglementaire, et après mise en demeure, délivrer une contrainte qui, à défaut d'opposition du débiteur devant la juridiction compétente, comporte tous les effets d'un jugement et confère le bénéfice de l'hypothèque judiciaire ".

15. Il résulte des articles L. 5426-8-1 et L. 5426-8-2 du code du travail que Pôle emploi ne peut légalement récupérer des sommes indument versées à un allocataire au titre de l'allocation de solidarité spécifique (ASS) en procédant par retenues sur des échéances à venir lorsque le débiteur conteste le caractère indu des sommes ainsi recouvrées, seule la mise en œuvre des dispositions de l'article L. 5426-8-2 du code du travail étant alors possible.

16. Il résulte de l'instruction que, par la décision attaquée rejetant le recours gracieux de M. B, le directeur de l'agence Pôle emploi de Clichy a confirmé sa décision de récupérer la prime forfaitaire d'intéressement mise à la charge de ce dernier par retenues sur ses " prochaines allocations ", alors que l'intéressé contestait, dans son recours, le caractère indu de cette prime. Il résulte également de l'instruction que la somme de 150 euros a été effectivement récupérée par prélèvements successifs les 31 juillet 2017 pour un montant de 60,05 euros, 28 août 2017 pour un montant de 68,08 euros, et 29 octobre 2017 pour un montant de 21,87 euros. Par suite, M. B est fondé à soutenir que Pôle emploi n'a pu légalement décider que l'indu correspondant à la prime forfaitaire d'intéressement serait récupéré par retenues sur ses prochaines allocations. La décision implicite de rejet de son recours gracieux contre la décision du 5 avril 2017 du directeur de l'agence Pôle emploi de Clichy doit, par suite, être annulée en tant qu'elle porte sur les modalités de récupération de l'indu.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

17. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure "

18. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'enjoindre à France travail de rembourser à M. B la somme de 150 euros correspondant au montant de la retenue opérée irrégulièrement pour récupérer l'indu de la prime forfaitaire d'intéressement mis à sa charge, dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente décision. Toutefois, ainsi qu'il l'a été démontré au point 12 du présent jugement, cette prime n'était pas due à M. B. Dès lors, France travail pourra, s'il s'y croit fondé, récupérer de nouveau cette somme, avoir l'avoir restituée, par l'émission, après mise en demeure, d'une contrainte conformément aux dispositions de l'article L. 5426-8-2 du code du travail.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de rejet du recours gracieux de M. B contre la décision du 5 avril 2017 du directeur de l'agence Pôle emploi de Clichy est annulée en tant qu'elle porte sur les modalités de récupération de l'indu.

Article 2 : Il est enjoint à France travail de rembourser à M. B la somme de 150 euros correspondant au montant de la retenue opérée irrégulièrement pour la récupération de l'indu de la prime forfaitaire d'intéressement mis à sa charge, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au directeur régional de France travail Île-de-France.

Délibéré après l'audience du 24 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Griel, présidente,

Mme Fabas, conseillère,

Mme Debourg, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 octobre 2024

La présidente,

signé

H. Le GrielLa rapporteure,

signé

L. Fabas

La greffière,

signé

H. Mofid

La République mande et ordonne à la ministre du travail et de l'emploi en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour ampliation, la greffière.

N°2104344