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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2107140

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2107140

jeudi 30 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2107140
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantHAMOUDI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 30 mai 2021 et 20 février 2023, M. B A, représenté par Me Hamoudi, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 29 mars 2021 par laquelle la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a autorisé son licenciement ;

2°) de mettre la somme de 2 000 euros à la charge de l'Etat au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- le poste qu'il occupait a été rattaché à la catégorie " chef de projet fonctionnel ", qui ne correspond pas aux fonctions qu'il exerçait effectivement ;

- en outre, le caractère disproportionné du nombre de salariés détenteurs de mandats de représentants du personnel parmi les salariés licenciés, ainsi que la circonstance que plusieurs organisations syndicales perdaient en conséquence toute représentation au sein de l'entreprise incluant celle dont il relevait qui était en conflit avec la direction de l'entreprise, révèlent une discrimination syndicale de la part de l'employeur.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 juin 2021, la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 janvier 2023, la société Norgay, représentée par Me Sutra, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 1 500 euros soit mise à la charge de M. A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Les mémoires ont été communiqués à la société Polymont IT services, représentée par la SCP Abitbol et Rousselet, administrateurs judiciaires, qui n'a pas produit d'observations en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D,

- les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public,

- et les observations de Me Laurent, pour M. A, et de Me Bailly, pour la société Norgay.

Considérant ce qui suit :

1. M. A était titulaire de mandats mentionnés à l'article L. 2411-1 du code du travail et salarié de la société Polymont IT services, entreprise de services en informatique qui a été placée en liquidation judiciaire le 9 janvier 2020 et a été reprise par la société Norgay le 15 avril 2020. Par une décision du 21 août 2020, l'inspecteur du travail a refusé d'accorder à la société Polymont IT services l'autorisation de le licencier. La société Norgay a formé un recours hiérarchique à l'encontre de cette décision. Par une décision du 29 mars 2021, dont par la présente requête l'intéressé demande l'annulation, la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a annulé la décision de l'inspecteur du travail et a autorisé le licenciement de M. A.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés légalement investis des fonctions de délégué syndical et délégué du personnel, qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, ce licenciement ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande de licenciement est fondée sur un motif de caractère économique, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si la situation de l'entreprise justifie le licenciement du salarié, en tenant compte notamment de la nécessité des réductions envisagées d'effectifs et de la possibilité d'assurer le reclassement du salarié dans l'entreprise ou au sein du groupe auquel elle appartient. Il appartient par ailleurs à l'administration, lorsqu'elle est saisie d'une demande d'autorisation de licenciement, de s'assurer que les catégories professionnelles retenues regroupent l'ensemble des salariés qui exercent, au sein de l'entreprise, des fonctions de même nature supposant une formation professionnelle commune. Au terme de cet examen, l'administration refuse l'autorisation de licenciement demandée s'il apparaît que les catégories professionnelles concernées par le licenciement ont été déterminées par l'employeur en se fondant sur des considérations étrangères à celles qui permettent de regrouper, compte tenu des acquis de l'expérience professionnelle, les salariés par fonctions de même nature supposant une formation professionnelle commune, ou s'il apparaît qu'une ou plusieurs catégories ont été définies dans le but de permettre le licenciement de certains salariés pour un motif inhérent à leur personne ou en raison de leur affectation sur un emploi ou dans un service dont la suppression est recherchée.

3. Aux termes de l'article L. 1132-1 du code du travail : " () aucun salarié ne peut être () licencié ou faire l'objet d'une mesure discriminatoire, directe ou indirecte, () en raison () de ses activités syndicales ou mutualistes () ". Selon l'article L.1134-1 du même code : " Lorsque survient un litige en raison d'une méconnaissance des dispositions du chapitre II, () le salarié présente des éléments de fait laissant supposer l'existence d'une discrimination directe ou indirecte (). Au vu de ces éléments, il incombe à la partie défenderesse de prouver que sa décision est justifiée par des éléments objectifs étrangers à toute discrimination. Le juge forme sa conviction après avoir ordonné, en cas de besoin, toutes les mesures d'instruction qu'il estime utiles ".

4. En premier lieu, M. A soutient qu'il a été artificiellement rattaché à la catégorie des " chefs de projet fonctionnels " qui, pour l'établissement de Lyon, ne comportait que trois salariés, tous représentants du personnel et appartenant à la confédération générale du travail (CGT), alors que vingt-huit salariés sur trente-six ont été transférés s'agissant de cet établissement. Il ressort des pièces du dossier que son curriculum-vitae, établi par la société Polymont IT services elle-même, mentionne dans l'intitulé de la majorité des prestations qu'il a effectuées au profit de clients de cette société qu'il était analyste, même s'il n'a pas été affecté à une véritable mission facturée à des clients depuis 2016. S'il a cherché à faire valoir, en vue d'évoluer professionnellement vers des missions d'encadrant, qu'il avait également accompli des tâches relevant des fonctions de chef de projet, son supérieur hiérarchique s'est montré très réservé dans son dernier entretien d'évaluation quant à ses capacités à assumer un rôle d'encadrement. Enfin, il soutient sans être contesté que la cotation 2.2 de son poste était inférieure à celle détenue par tous les chefs de projet, qui était au minimum de 2.3.

5. En second lieu, alors que 14,5% des postes n'ont pas été transférés, cette part est de 39,4% s'agissant des salariés protégés, aboutissant notamment à ce que le syndicat qui l'avait désigné, la CGT, ne compte plus aucun représentant au sein de l'entreprise. Par ailleurs, ainsi qu'il a été dit ci-dessus, l'ensemble des représentants du personnel affiliés à la CGT de l'établissement de Lyon ont été affectés à la catégorie des " chefs de projet fonctionnels ", qui ne comportait que ces trois salariés et a été entièrement supprimée, ce qui a eu pour conséquence que ce syndicat ne soit plus représenté au sein de cet établissement.

6. Ces éléments de fait laissent supposer l'existence d'une discrimination directe ou indirecte. La partie défenderesse, qui ne conteste pas que l'ensemble des trois chefs de projet fonctionnels affectés à Lyon et licenciés à l'occasion de la reprise appartenaient à la CGT, aboutissant à ce que ce syndicat soit privé de représentants au sein de cet établissement, produit des éléments, pour l'essentiel rédigés par ses préposés pour les besoins de la cause, qui ne suffisent pas à établir que M. A occupait les fonctions de chef de projet fonctionnel. Elle fait par ailleurs valoir qu'elle n'était pas en mesure d'influencer, ni même d'informer, le repreneur s'agissant des catégories reprises et de l'éventuelle présence en leur sein de représentants du personnel. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que la direction en place a été pour l'essentiel maintenue après la reprise de l'activité par la société Norgay et que des contacts ont pu avoir lieu entre ses membres et les représentants de la société cessionnaire. Par ailleurs, la " rentabilité économique " de chaque catégorie apparaissait dans les documents mis à la disposition des repreneurs potentiels, de sorte que la reprise d'une catégorie ne comprenant que des représentants du personnel, bénéficiant à ce titre de décharges limitant nécessairement le temps de travail facturable aux clients, ne pouvait qu'apparaître de peu d'intérêt pour les repreneurs.

7. Dans ces conditions, M. A est fondé à soutenir que la demande d'autoriser son licenciement est entachée de discrimination syndicale et présente un lien avec l'exercice de son mandat. Pour ce motif, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, la décision du 29 mars 2021 doit être annulée.

Sur les frais de l'instance :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre la somme de 1 500 euros à la charge de l'Etat à verser à M. A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Ces mêmes dispositions font en revanche obstacle à ce qu'il soit fait droit aux conclusions présentées par la société Norgay sur ce même fondement.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : La décision du 29 mars 2021 est annulée.

Article 2 : L'Etat versera à M. A la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions présentées par la société Norgay au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion et à la société Norgay.

Copie pour information en sera adressée à la SCP Abitbol et Rousselet.

Délibéré après l'audience du 16 mars 2023, à laquelle siégeaient

Mme Van Muylder, présidente,

M. D et M. C, premiers conseillers,

assistés de Mme Nimax, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mars 2023.

Le rapporteur,

signé

G. DLa présidente,

signé

C. Van MuylderLa greffière,

signé

S. Nimax

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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