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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2108560

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2108560

mardi 29 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2108560
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantCABINET MDMH

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a rejeté la requête de M. B, commandant de gendarmerie, qui contestait la décision implicite de rejet de son recours contre son placement en congé de longue durée pour maladie sans lien avec le service. Le tribunal a jugé que l'administration n'avait commis ni erreur de droit ni erreur d'appréciation en estimant que l'état anxiodépressif de M. B, invoqué comme un syndrome d'épuisement professionnel, n'était pas imputable au service. Il s'est fondé sur les dispositions de l'article L. 4138-12 du code de la défense, relevant que les certificats médicaux civils produits ne suffisaient pas à établir ce lien, contrairement aux avis des médecins militaires. La solution retenue confirme la décision initiale du ministre de l'intérieur.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 1er juillet 2021 et 28 octobre 2022, M. A B, représenté par la selarl MDMH, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision de rejet née du silence gardé par l'administration à la suite de son recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision du 12 octobre 2020 le plaçant en congé de longue durée pour maladie pour des raisons étrangères à l'exercice des fonctions ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de reconnaître le lien au service de son affection et de prendre une décision d'attribution d'un congé de longue durée pour maladie en lien avec le service, dans le délai d'un mois sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le ministre de l'intérieur a entaché sa décision implicite de rejet à la suite de son recours administratif préalable obligatoire d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation puisqu'il a été placé en congé de longue durée pour maladie en raison d'un état anxiodépressif, lié à un syndrome d'épuisement professionnel ou " burn out " qui est exclusivement imputable au service sans qu'aucun état antérieur ou étranger au service ne puisse lui être opposé ;

- le lien de son affection avec le service a été reconnu par des médecins tant civils que militaires ;

- ce lien est en outre démontré par des conditions de travail difficiles caractérisées par une charge de travail importante, une réduction des effectifs de la section qu'il dirigeait, des effectifs non formés aux missions confiées, un poste qui ne correspond pas à son domaine de compétence, une absence de soutien de sa hiérarchie et des agissements de harcèlement moral de la part de certains de ses collègues.

Par un mémoire en défense enregistré le 10 octobre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- le poste occupé par M. B relevait bien de son domaine de compétence ;

- sa hiérarchie a mis en œuvre des mesures pour l'accompagner dans ses difficultés ;

- les certificats médicaux de médecins civils constatant l'imputation au service de l'affection de M. B ne sont pas de nature à caractériser ce lien ; seuls les médecins militaires ont cette compétence ; ils ont pour leur part constaté l'absence de lien ;

- seules les difficultés intrinsèques de M. B dans l'appréhension d'une activité professionnelle normale et ses difficultés d'ordre personnel sont de nature à expliquer son affection, dépourvue, dès lors, de tout lien avec le service.

Par une ordonnance du 10 octobre 2022, la clôture, initialement fixée au 1er septembre 2022, a été reportée au 2 novembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la défense ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 3 septembre 2024 :

- le rapport de Mme Courtois, rapporteure,

- les conclusions de Mme David-Brochen, rapporteure publique,

- et les observations de Me Chalon, substituant Me Maumont, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, titulaire du grade de commandant au sein de la gendarmerie nationale, qu'il a intégrée le 30 août 2004 en qualité d'officier sous contrat, puis à partir du 14 mars 2012 en tant qu'officier du corps technique administratif de carrière, a été affecté le 2 janvier 2019 sur le poste de chef de la section agorha statistiques et infocentre du bureau agorha, études et qualités au sein de la mission du système d'information agorha de la direction générale de la gendarmerie nationale. Il a été placé en congé de maladie à compter du 11 octobre 2019. Par une décision du 12 octobre 2020, le ministre de l'intérieur a accordé à M. B un congé de longue durée pour maladie à compter du 1er novembre 2020 en précisant que l'affection ouvrant droit à ce congé était survenue pour des raisons étrangères à l'exercice de ses fonctions. M. B a formé un recours administratif préalable obligatoire devant la commission des recours des militaires à l'encontre de cette décision en tant qu'elle refuse de reconnaître l'imputabilité au service de son affection. M. B demande l'annulation de la décision implicite de rejet née le 4 mai 2021 à la suite de ce recours.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 4138-12 du code de la défense, dans sa version applicable au litige : " Le congé de longue durée pour maladie est attribué, après épuisement des droits de congé de maladie ou des droits du congé du blessé prévus aux articles L. 4138-3 et L. 4138-3-1, pour les affections dont la liste est fixée par décret en Conseil d'Etat. / Lorsque l'affection survient du fait ou à l'occasion de l'exercice des fonctions ou à la suite de l'une des causes exceptionnelles prévues à l'article L. 27 du code des pensions civiles et militaires de retraite, ce congé est d'une durée maximale de huit ans. Le militaire perçoit, dans les conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, sa rémunération pendant cinq ans, puis une rémunération réduite de moitié les trois années qui suivent. / Dans les autres cas, ce congé est d'une durée maximale de cinq ans et le militaire de carrière perçoit, dans les conditions définies par décret en Conseil d'Etat, sa rémunération pendant trois ans, puis une rémunération réduite de moitié les deux années qui suivent. Le militaire servant en vertu d'un contrat réunissant au moins trois ans de services militaires bénéficie de ce congé, pour lequel il perçoit sa rémunération pendant un an, puis une rémunération réduite de moitié les deux années qui suivent. Celui réunissant moins de trois ans de services militaires bénéficie de ce congé, non rémunéré, pendant une durée maximale d'un an. / Le militaire placé en congé de longue durée pour maladie continue à figurer sur la liste d'ancienneté, concourt pour l'avancement à l'ancienneté et, dans les cas visés au deuxième alinéa du présent article, pour l'avancement au choix. Le temps passé en congé est pris en compte pour l'avancement et pour les droits à pension de retraite ". L'article R. 4138-47 du même code dispose, dans sa version applicable, que : " Le congé de longue durée pour maladie est la situation du militaire, qui est placé, au terme de ses droits à congé de maladie () dans l'impossibilité d'exercer ses fonctions pour l'une des affections suivantes : () / 3° Troubles mentaux et du comportement présentant une évolution prolongée et dont le retentissement professionnel ainsi que le traitement sont incompatibles avec le service ". Aux termes de l'article R. 4138-48 de ce code : " Le congé de longue durée pour maladie est attribué, sur demande ou d'office, dans les conditions fixées à l'article L. 4138-12, par décision du ministre de la défense () sur le fondement d'un certificat médical établi par un médecin ou un chirurgien des hôpitaux des armées, par périodes de trois à six mois renouvelables ". L'article R. 4138-49 du code de la défense dispose que : " La décision mentionnée à l'article R. 4138-48 précise si l'affection ouvrant droit à congé de longue durée pour maladie est survenue ou non du fait ou à l'occasion de l'exercice des fonctions () ".

3. Une affection contractée par un militaire, ou son aggravation, doit être regardée comme imputable au service si elle présente un lien direct, mais non nécessairement exclusif, avec l'exercice des fonctions ou avec des conditions de travail de nature à susciter le développement de l'affection en cause, sauf à ce qu'un fait personnel de l'agent ou toute autre circonstance particulière conduisent à détacher la survenance ou l'aggravation de l'affection du service.

4. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier qu'à la suite du recours formé par M. B contre la décision du 12 octobre 2020 portant attribution d'un congé de longue durée pour maladie, en ce qu'elle précise que l'affection ouvrant droit au congé n'est pas survenue du fait ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions, un médecin général inspecteur du service de santé pour la gendarmerie nationale, a estimé, par un avis en date du 9 mars 2021, que, " au vu des éléments du dossier médical du requérant, et après examen approfondi des éléments de nature médicale produits par l'intéressé, il s'avère que ces derniers ne sont pas, en l'état, de nature à contredire utilement l'avis par lequel le service de santé des armées a conclu en l'absence de présomption de lien entre l'affection et le service ". Toutefois, il ressort également des pièces du dossier qu'un " syndrome anxieux en partie lié au travail " et un " syndrome anxieux lié au travail " ont été identifiés par un médecin militaire à l'occasion de la déclaration initiale d'affection présumée imputable au service, réalisée le 26 juin 2019. En outre, par un courrier en date du 1er octobre 2021, le médecin des armées en charge de M. B adressait ce dernier au médecin psychiatre de l'hôpital d'instruction des armées de Percy en précisant : " merci de revoir en consultation ce patient de 43 ans pour une éventuelle prolongation de CLDM pour une 3eme période, dans le cadre d'un syndrome anxio-dépressif secondaire à un burn out ", précisant notamment qu'il était parfois " rattrapé par des pensées anxieuses liées au travail ". Un autre médecin des armées demandait également, par un courrier du 18 février 2020, à ce que M. B soit pris en charge car il " a présenté au cours de ces 3 dernières années 2 épisodes d'effondrement psychique en relation avec son travail ". Par ailleurs, M. B produit une attestation du 21 décembre 2020 d'un psychiatre spécialiste du burn-out, qui peut être prise en compte alors même qu'elle a été établie par un médecin civil, précisant que le requérant " présente : de l'anxiété, des ruminations, des tensions musculaires diffuses, des troubles musculo-squelettiques, une hypersensibilité au stress, des anticipations anxieuses, une baisse de motivation et du moral, des troubles cognitifs, une fatigabilité, diverses inquiétudes quant à son avenir professionnel, un sentiment d'incompréhension de la situation ainsi qu'un effritement de ses valeurs associées au travail. / Ces symptômes s'apparentent à un syndrome d'épuisement professionnel selon la classification diagnostique " Repérage et prise en charge cliniques du syndrome d'épuisement professionnel ou burn out " de la Haute Autorité de Santé ". Dans ces conditions, M. B établit, par l'ensemble de ces documents médicaux qui sont précis et circonstanciés, que le syndrome dépressif dont il souffre résulte d'un épuisement professionnel, en lien avec son travail.

5. Pour établir la réalité de ce lien avec ses fonctions ou ses conditions de travail, alors que le ministre de l'intérieur et des outre-mer se prévaut à cet égard des difficultés intrinsèques du requérant à appréhender une activité professionnelle normale et de ses difficultés d'ordre personnel, M. B soutient que ses conditions de travail ont été de nature à susciter le développement de son affection. Il ressort à cet égard des pièces du dossier qu'il a été soumis à une forte charge de travail qui n'a cessé d'augmenter dans un contexte où les effectifs de sa section, initialement de cinq personnes en août 2018, n'étaient plus qu'au nombre de deux quelques semaines avant que M. B ne soit placé en arrêt de maladie. Il ressort en outre de ces pièces que le poste qu'il occupait depuis le 2 janvier 2019, s'il ne consistait pas directement en la réalisation de développements informatiques qui incombent à l'équipe informatique, reposait sur l'identification des besoins des clients dans un but de modélisation des processus, ce qui nécessitait la maîtrise d'outils informatiques techniques, en particulier le logiciel de business intelligence WEBI et le logiciel de modélisation dit C. Il n'est pas contesté que ni M. B, ni les membres de son équipe, ne possédaient ces compétences spécifiques et que les demandes de formation dans ces domaines, pour lui-même ou pour ses collaborateurs, n'ont pas été acceptées. Dans ces conditions, cette équipe s'est trouvée en grande difficulté pour accomplir ses missions qui n'ont pas pu être exécutées dans les délais attendus, occasionnant ainsi une pression de sa hiérarchie. M. B soutient en outre qu'en dépit de ce contexte de travail difficile et de la dégradation de son état de santé, sa hiérarchie a ajouté à sa charge en le désignant à un jury de concours, lui a adressé de nombreux reproches lors d'une réunion du 23 juillet 2019 sur l'organisation de son travail, ce qui n'est pas contesté par le ministre de l'intérieur et des outre-mer en défense, et n'a pas pris les mesures nécessaires à la suite de ses signalements. Il ressort en effet des pièces du dossier que M. B a, à plusieurs reprises, alerté sa hiérarchie, dès la fin de l'année 2018, sur ses difficultés et ses souffrances au travail, notamment par signalement, le 15 juillet 2019, auprès de l'inspection générale de la gendarmerie nationale, suivi d'un courriel circonstancié du 24 juillet 2019. A la suite de ces signalements, M. B a été informé par courrier du 30 juillet 2019 que sa situation avait été prise en compte par sa hiérarchie et que son dossier avait été clôturé. Le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir à cet égard que, dès que la hiérarchie de M. B a eu connaissance de ses difficultés, il a bénéficié de mesures d'accompagnement et d'écoute appropriées à sa situation personnelle. Il ressort toutefois des pièces du dossier que les seules mesures prises ont consisté en un aménagement d'horaires de travail et en la mise à disposition d'un stagiaire et n'étaient ainsi pas de nature à permettre la résolution des difficultés relatées par M. B dans la conduite de ses activités professionnelles responsables du mal-être au travail qu'il exprimait.

6. Il ressort enfin des pièces du dossier que, contrairement à ce que fait valoir le ministre de l'intérieur et des outre-mer en défense, aucun fait personnel ni aucune circonstance particulière n'est de nature à détacher la survenance ou l'aggravation de l'affection de M. B du service. Ses évaluations pour les années 2015, 2016, 2017 et 2018, réalisées par ses deux précédents supérieurs hiérarchiques, le présentent notamment comme un " collaborateur précieux et attachant que l'on a plaisir à commander ", comme un officier de valeur, consciencieux, démontrant un haut niveau d'engagement dans l'exercice de ses fonctions, qui fournit un travail de grande qualité, qui est " d'humeur toujours égale " et " constitue un élément sur lequel la hiérarchie sait pouvoir s'appuyer ". Si, dans sa dernière évaluation pour l'année 2019, son nouveau supérieur hiérarchique note que M. B est " parfois trop perfectionniste. Ce souci du détail a pu générer des difficultés dans le suivi de ses dossiers et incidemment dans le respect des délais ", il y est tout de même décrit comme un officier volontaire et consciencieux. Il ressort également des pièces du dossier que M. B a reçu une lettre de félicitations attribuée le 20 mai 2019 par le Major général de la gendarmerie nationale, ainsi que deux médailles le 11 avril 2011 et le 28 mai 2019. Dans ces conditions, eu égard à l'ensemble des conditions d'exercice professionnel décrites au point 5, le ministre de l'intérieur et des outre-mer ne saurait sérieusement faire valoir que seules les difficultés intrinsèques du requérant à appréhender une activité professionnelle normale et ses difficultés d'ordre personnel ont provoqué son affection.

7. Il résulte de tout ce qui précède que l'affection contractée par M. B doit être regardée comme imputable au service et qu'il est fondé à demander l'annulation de la décision implicite de rejet née du silence gardé par l'administration à la suite de son recours administratif préalable obligatoire formé contre la décision du 12 octobre 2020 portant placement en congé de longue durée pour maladie pour des raisons étrangères à l'exercice des fonctions.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Le motif d'annulation de la décision attaquée implique nécessairement qu'il soit enjoint, en application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, au ministre de l'intérieur de reconnaître l'imputabilité au service de l'affection de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a, dans les circonstances de l'espèce, pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. B une somme de 2 400 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de rejet née du silence gardé par l'administration à la suite du recours administratif préalable obligatoire formé par M. B contre la décision du 12 octobre 2020 portant placement en congé de longue durée pour maladie pour des raisons étrangères à l'exercice des fonctions est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de reconnaître l'imputabilité au service de l'affection de M. B, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 L'Etat versera à M. B une somme de 2 400 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 3 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Drevon-Coblence, présidente,

Mme Fléjou, première conseillère, et Mme Courtois, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 octobre 2024.

La rapporteur,

signé

M-A Courtois

La présidente,

signé

E. Drevon-Coblence

La greffière,

signé

D. Charleston

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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