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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2109733

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2109733

lundi 15 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2109733
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème Chambre
Avocat requérantWEDRYCHOWSKI ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 23 juillet 2021, M. B C, représenté par Me Borzakian, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 6 juillet 2021 par laquelle l'inspectrice du travail de la section 5 de la 2ème unité de contrôle des Hauts-de-Seine de la DIRECCTE (devenue DRIEETS) Ile-de-France a autorisé la société DEVOTEAM à prononcer son licenciement pour motif disciplinaire ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un vice de forme, dès lors qu'elle ne vise seulement que trois mandats au lieu de quatre ;

- elle est entachée d'une inexactitude matérielle des faits, dès lors qu'il n'a jamais rapporté de propos dénigrants ni sexistes envers Mme D, salariée de l'entreprise ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors que les faits reprochés, à savoir l'envoi régulier de courriels par lesquels il demande à M. Macke, secrétaire du conseil social et économique " rends l'argent ", l'utilisation des termes " suppôt " par courriel et en réunion à l'égard de celui-ci, la tenue régulière de propos dénigrants à son encontre, ainsi que les propos de " blaireau " utilisés par le requérant pour désigner ce salarié lors de la réunion du conseil social et économique du 14 janvier 2021 ne présentent pas un caractère fautif suffisamment grave pour justifier son licenciement.

Par un mémoire en intervention, enregistré le 19 octobre 2021, la société DEVOTEAM SA conclut au rejet de la requête. Elle demande au tribunal de mettre à la charge de M. C la somme de 2 000 euros, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 février 2022, la direction régionale et interdépartementale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités (DRIEETS), conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Jacquelin, rapporteur ;

- et les conclusions de Mme Chabrol, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C a été recruté par un contrat de travail à durée indéterminée, le 12 mars 2001, par la société DEVOTEAM SA, en qualité d'ingénieur, au sein de l'établissement de Levallois-Perret. Il détient les mandats de représentant syndical au comité social et économique, de délégué syndical et de délégué syndical de groupe. Le 5 mai 2021, la société DEVOTEAM SA a demandé l'autorisation de procéder à son licenciement pour motif disciplinaire à la DRIEETS Ile-de-France. Par décision du 23 juillet 2021, l'inspectrice du travail de la section 5 de la 2ème unité de contrôle des Hauts-de-Seine a autorisé son licenciement pour motif disciplinaire. Par cette requête, M. C demande l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 2411-1 du code du travail : " Bénéficie de la protection contre le licenciement prévue par le présent chapitre, y compris lors d'une procédure de sauvegarde, de redressement ou de liquidation judiciaire, le salarié investi de l'un des mandats suivants : 1° Délégué syndical ; 2° Membre élu à la délégation du personnel du comité social et économique ; 3° Représentant syndical au comité social et économique ; 4° Représentant de proximité ; 5° Membre de la délégation du personnel du comité social et économique interentreprises ; 6° Membre du groupe spécial de négociation et membre du comité d'entreprise européen ; 7° Membre du groupe spécial de négociation et représentant au comité de la société européenne ; 7° bis Membre du groupe spécial de négociation et représentant au comité de la société coopérative européenne ; 7° ter Membre du groupe spécial de négociation et représentant au comité de la société issue de la fusion transfrontalière ; 8° Représentant du personnel d'une entreprise extérieure, désigné à la commission santé, sécurité et conditions de travail d'un établissement comprenant au moins une installation classée figurant sur la liste prévue à l'article L. 515-36 du code de l'environnement ou mentionnée à l'article L. 211-2 du code minier ; 9° Membre d'une commission paritaire d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail en agriculture prévue à l'article L. 717-7 du code rural et de la pêche maritime ; 10° Salarié mandaté, dans les conditions prévues aux articles L. 2232-23-1 et L. 2232-26, dans les entreprises dépourvues de délégué syndical ; 11° Représentant des salariés mentionné à l'article L. 662-4 du code de commerce ; 12° Représentant des salariés au conseil d'administration ou de surveillance des entreprises du secteur public, des sociétés anonymes et des sociétés en commandite par actions ; 13° Membre du conseil ou administrateur d'une caisse de sécurité sociale mentionné à l'article L. 231-11 du code de la sécurité sociale ; 14° Membre du conseil d'administration d'une mutuelle, union ou fédération mentionné à l'article L. 114-24 du code de la mutualité ; 15° Représentant des salariés dans une chambre d'agriculture, mentionné à l'article L. 515-1 du code rural et de la pêche maritime ; 16° Conseiller du salarié inscrit sur une liste dressée par l'autorité administrative et chargé d'assister les salariés convoqués par leur employeur en vue d'un licenciement ; 17° Conseiller prud'homme ; 18° Assesseur maritime, mentionné à l'article 7 de la loi du 17 décembre 1926 relative à la répression en matière maritime ; 19° Défenseur syndical mentionné à l'article L. 1453-4 ; 20° Membre de la commission mentionnée à l'article L. 23-111-1 ". Aux termes des dispositions de l'article L.2411-2 du même code : " Bénéficient également de la protection contre le licenciement prévue par le présent chapitre, le délégué syndical, le membre de la délégation du personnel du comité social et économique, le représentant de proximité, institués par convention ou accord collectif de travail. ".

3. Lorsque l'administration a eu connaissance de chacun des mandats détenus par l'intéressé, la circonstance que la demande d'autorisation de licenciement ou la décision autorisant le licenciement ne fasse pas mention de l'un de ces mandats ne suffit pas, à elle seule, à établir que l'administration n'a pas, comme elle le doit, exercé son contrôle en tenant compte de chacun des mandats détenus par le salarié protégé.

4. En l'espèce, le requérant soutient que la décision litigieuse ne mentionne pas son quatrième mandat, à savoir celui de membre du comité de groupe en tant que délégué syndical de groupe. Toutefois, d'une part, il ressort des dispositions des articles précités que le mandat invoqué par le requérant n'entre dans aucune des catégories pouvant bénéficier d'une protection contre le licenciement. D'autre part, selon l'article 4 de l'avenant du 19 novembre 2019 à l'accord relatif à la création d'un comité de groupe au sein de la société : " la délégation salariale est composée d'un élu titulaire par CSE, du délégué syndical de groupe () ". Il s'ensuit que le requérant, qui par ailleurs n'établit pas que le quatrième mandat invoqué de membre du comité de groupe en tant que délégué syndical de groupe est distinct de celui de délégué syndical de groupe, est automatiquement désigné au comité de groupe en tant que représentant syndical au niveau du groupe DEVOTEAM SA. En conséquence, les mandats de délégué syndical de groupe et de membre du comité de groupe sont indissociables, et représentent le même mandat. En tout état de cause, il ressort des pièces du dossier et notamment du courrier envoyé à la société DEVOTEAM SA du 15 juin 2021 par les services de l'inspection du travail, que l'administration, avait connaissance du 4ème mandat. Dès lors, la circonstance que la demande d'autorisation de licenciement ne fasse pas mention de l'un de ces mandats ne permet pas d'établir que l'administration n'a pas exercé son contrôle en ne tenant pas compte de chacun des mandats détenus par le salarié protégé. Par suite, le moyen tiré du vice de forme, de ce que la décision attaquée n'a mentionné que trois des quatre mandats de l'intéressé, doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes l'article L. 1235-1 du code du travail : " () le juge, à qui il appartient d'apprécier la régularité de la procédure suivie et le caractère réel et sérieux des motifs invoqués par l'employeur, forme sa conviction au vu des éléments fournis par les parties après avoir ordonné, au besoin, toutes les mesures d'instruction qu'il estime utiles. () Si un doute subsiste, il profite au salarié ".

6. Les salariés qui, en vertu du code du travail, bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peuvent être licenciés qu'avec l'autorisation de l'inspecteur du travail. S'il est envisagé, le licenciement d'un de ces salariés ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées par l'intéressé ou avec son appartenance syndicale. Dans le cas où le licenciement est motivé par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre du travail, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables à son contrat de travail et des exigences.

7. Il est reproché à M. C, d'avoir tenu des propos dénigrants et sexistes, à l'encontre de Mme D, salarié de l'entreprise, en publiant sur la plateforme sociale et collaborative Whaller, les termes de : " Madame tupperware une toutologue avérée ayant un avis sur tout, mais incapable de démarrer une étude de logiciel ". L'intéressé, qui soutient que ces faits ne peuvent lui être imputés, se borne à soulever que les propos n'ont été évoqués que par des salariés l'ayant sollicité, afin qu'il transmette, en vertu de son mandat, les réclamations individuelles et collectives. M. C, qui ne démontre pas que ces propos, au caractère dénigrant dès lors qu'ils remettent en cause, publiquement, et de manière offensante, la compétence d'une salariée, proviennent d'autres personnes que lui-même, n'établit pas que les faits retenus par la décision attaquée soient matériellement inexacts. Par suite, le moyen doit être écarté.

8. En troisième lieu, M. C, qui ne conteste pas la matérialité des quatre autres faits sur lesquels repose la décision attaquée, à savoir l'envoi régulier de courriels par lesquels il énonce à l'égard de M. Macke, secrétaire du conseil social et économique de DEVOTEAM SA " rends l'argent ", l'utilisation des termes " suppôt " par courriel et en réunion à l'endroit de celui-ci, la tenue régulière de propos dénigrants à son encontre, ainsi que les propos de " blaireau " utilisés par le requérant pour le désigner lors de la réunion du conseil social et économique du 14 janvier 2021, soutient en revanche qu'ils ne sont pas constitutifs de fautes d'une gravité suffisantes pour justifier son licenciement.

9. D'une part, il n'est pas contesté que M. C a envoyé neuf courriels, mentionnant " rends l'argent " et s'adressant directement à M. Macke, concernant un projet financier de l'entreprise. Ainsi, par courriel du 26 avril 2019 M. Macke a demandé l'accord de l'entreprise, afin d'obtenir un budget complémentaire en vue de financer un tournoi PS4. Selon les termes d'un courriel du 22 octobre 2019, adressé à M. A et M. E membres titulaires du comité d'entreprise de DEVOTEAM SA, il a obtenu l'accord du président de la société, afin de procéder aux achats nécessaires à la réalisation du projet. Si les termes " rends l'argent " sont employés dans le cadre du mandat de M. C, au sujet du financement de l'événement précité qui relève du fonctionnement du conseil social et économique, il ressort toutefois des pièces du dossier, que ces propos au caractère répétitif, sont de nature à porter atteinte à l'intégrité de M. Macke, et dépasse le cadre de la liberté d'expression des salariés investis d'un mandat syndical. Par ailleurs, il ne ressort d'aucun des éléments du dossier que M. Macke aurait commis une infraction financière, comme le laisse entendre l'expression " rends l'argent ". Ainsi, dans ces conditions, la tenue de tels propos qui ne sauraient relever de la liberté d'expression syndicale sont constitutifs d'une faute grave dès lors qu'ils constituent un manquement à l'obligation du salarié de ne pas porter atteinte à la sécurité et à la santé d'un autre salarié.

10. D'autre part, M. C soutient que le terme " suppôt " est synonyme de " partisan ", et qu'il a été prononcé dans un contexte professionnel, pour dénoncer une collusion avec la direction. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, et notamment de la demande d'autorisation du 5 mai 2021 de procéder au licenciement pour motif disciplinaire de M. C, que le terme " suppôt " a été proféré de manière répétitive, à l'encontre de M. Macke, lors d'une réunion extraordinaire du conseil social et économique le 26 janvier 2021 : " Oui mais tu es un suppôt, tu comprends ' Qu'est-ce qui m'empêcherait de dire suppôt ' Mais non, suppôt n'est pas une insulte. Tu ne sais pas ce que c'est un RS, toi le suppôt. Alors, tais-toi ". Ces propos, de nature dégradante et offensante, sont également constitutifs d'un manquement à l'obligation du salarié de ne pas porter atteinte à la sécurité et à la santé d'un autre salarié. Ainsi, dans ces conditions, là encore, de tels propos sont constitutifs d'une faute grave dès lors qu'ils constituent un manquement à l'obligation du salarié de ne pas porter atteinte à la sécurité et à la santé d'un autre salarié.

11. Enfin, les propos tenus par le requérant sur la plateforme collaborative et sociale Whaller relèvent, selon lui, de la liberté d'expression relevant de son mandant, dès lors qu'il n'a fait que rapporter les réclamations individuelles et collectives du personnel, et le terme de " blaireau " à l'égard de M. Macke, utilisé lors de la réunion du 14 janvier 2021 du conseil social et économique ne peut être qualifié de faute. D'une part, il ressort des pièces du dossier que M. C a diffusé sur la plateforme collaborative et sociale Whaller, à l'encontre de M. Macke, secrétaire du conseil social et économique : " compte tenu de la situation déplorable de compétence particulièrement en droit du secrétaire ". " Un secrétaire bouffon, qui n'y connaît rien, antisyndical à souhait, caressant la direction pour recevoir son os à ronger ". D'autre part, il n'est pas contesté, que plusieurs personnes, présentes à la réunion du 14 janvier 2021 du conseil social et économique, ont pu relater les paroles prononcées de " blaireau " à l'égard de M. Macke par M. C. Ainsi, dans ces conditions, de tels écrits diffusés sur la plateforme collaborative et sociale Whaller qui ne sauraient relever de la liberté d'expression syndicale sont constitutifs d'une faute grave dès lors qu'ils constituent un manquement à l'obligation du salarié de ne pas porter atteinte à la sécurité et à la santé d'un autre salarié.

12. Compte tenu de ce qui a été dit aux points 9 à 11, le cumul des faits ainsi reprochés présente un degré de gravité suffisante pour justifier une mesure de licenciement. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'erreur d'appréciation doit être écarté,

13. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. C demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge du requérant une somme à verser à la société DEVOTEAM SA au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la société DEVOTEAM SA sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à la DRIEETS Ile-de-France et à la société DEVOTEAM SA.

Délibéré après l'audience du 21 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Beaufaÿs, président ;

Mme Colin, première conseillère ;

M. Jacquelin, premier conseiller ;

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juillet 2024.

Le rapporteur,

signé

G. Jacquelin

Le président,

signé

F. Beaufaÿs

La greffière,

signé

H. Mofid

La République mande et ordonne à la ministre du travail de la santé et de la solidarité en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour ampliation, la greffière.

N°2109733

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