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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2110090

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2110090

vendredi 6 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2110090
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème Chambre
Avocat requérantOFFICIO AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires, enregistrés les 30 juillet 2021, 4 février 2022 et 1er septembre 2023, Mme A Benmaza, représentée par Me Cochereau, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 24 juin 2021 par laquelle le président du conseil départemental des Hauts-de-Seine lui a retiré son agrément d'assistante maternelle ;

2°) d'enjoindre au département des Hauts-de-Seine de lui restituer rétroactivement son agrément et de reconstituer sa carrière, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge du département des Hauts-de-Seine la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le signataire de l'acte n'était pas compétent ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision entachée de plusieurs vices de procédure ;

- le département des Hauts-de-Seine a commis une erreur de droit en estimant qu'il se trouvait en situation de compétence liée au regard de l'avis de la commission consultative paritaire départementale ;

- la décision est entachée d'erreurs de fait ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- elle est entachée d'un détournement de procédure.

Par un mémoire, enregistré le 15 juin 2023, le département des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Un mémoire présenté par le département des Hauts-de-Seine a été enregistrée le 10 octobre 2023. Il n'a pas été communiqué.

Par une ordonnance du 19 septembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 12 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme L'Hermine, conseillère ;

- les conclusions de M. Gabarda, rapporteur public ;

- les observations de Me Sadi, avocat de Mme Benmaza ;

- et les observations de Mme B, représentant le préfet des Hauts-de-Seine.

Considérant ce qui suit :

1. Mme Benmaza bénéficie d'un agrément pour exercer la profession d'assistante maternelle depuis le 23 juillet 1992. Son agrément pour l'accueil de trois enfants a été renouvelé le 16 mai 2017. Le 26 février 2021, le président du conseil département des Hauts-de-Seine a suspendu cet agrément à compter du 1er mars suivant. Par une décision du 24 juin 2021, dont Mme Benmaza demande l'annulation, le président du conseil départemental des Hauts-de-Seine, après avis de la commission consultative paritaire départementale du 16 juin 2021, a procédé au retrait de son agrément.

2. Aux termes de l'article L. 421-3 du code de l'action sociale et des familles, dans sa rédaction applicable au litige : " L'agrément nécessaire pour exercer la profession d'assistant maternel () est délivré par le président du conseil départemental du département où le demandeur réside. / () L'agrément est accordé () si les conditions d'accueil garantissent la sécurité, la santé et l'épanouissement des mineurs et majeurs de moins de vingt et un ans accueillis () ". Aux termes de l'article L. 421-6 du même code, dans sa rédaction applicable au litige : " () Si les conditions de l'agrément cessent d'être remplies, le président du conseil départemental peut, après avis d'une commission consultative paritaire départementale, modifier le contenu de l'agrément ou procéder à son retrait. En cas d'urgence, le président du conseil départemental peut suspendre l'agrément. Tant que l'agrément reste suspendu, aucun enfant ne peut être confié. () "

3. Il résulte de ces dispositions qu'il incombe au président du conseil départemental de s'assurer que les conditions d'accueil garantissent la sécurité, la santé et l'épanouissement des enfants accueillis et de procéder au retrait de l'agrément si ces conditions ne sont plus remplies. A cette fin, dans l'hypothèse où il est informé de suspicions de comportements susceptibles de compromettre la santé, la sécurité ou l'épanouissement d'un enfant, notamment de suspicions d'agression sexuelle, de la part du bénéficiaire de l'agrément ou de son entourage, il lui appartient de tenir compte de tous les éléments portés à la connaissance des services compétents du département ou recueillis par eux et de déterminer si ces éléments sont suffisamment établis pour lui permettre raisonnablement de penser que l'enfant est victime des comportements en cause ou risque de l'être.

4. D'une part, pour retirer l'agrément de Mme Benmaza, le président du conseil départemental des Hauts-de-Seine, s'est d'abord fondé sur la circonstance que l'enquête de police en cours, mise en œuvre à la suite du dépôt de plainte des parents de l'une des enfants dont elle avait la garde pour agression sexuelle sur mineur, " ne permet pas à ce jour de lever toutes suspicions ". Il ressort des pièces du dossier que les parents d'une des enfants gardées par Mme Benmaza ont évoqué auprès de l'équipe de direction de la crèche familiale de Meudon dans laquelle la requérante exerce pour partie ses fonctions, " un potentiel abus sexuel sur leur enfant, qu'ils ne nomment pas comme tel " ainsi que cela ressort du compte rendu d'entretien du 5 décembre 2021 entre la requérante, la directrice de la crèche, et la psychologue du service petite enfance. Les parents de l'enfant ont indiqué à l'équipe de direction de la crèche que leur fille se serait plainte " d'avoir mal aux fesses " après qu'ils l'ont récupérée le vendredi 11 décembre 2020 au domicile de la requérante, qu'elle aurait refusé que sa couche soit changée durant le week-end et qu'ils auraient constaté des rougeurs autour de l'anus de leur enfant. Il ressort des pièces du dossier et, notamment du compte rendu de l'entretien des parents de l'enfant avec le médecin de la crèche familiale du 24 février 2021 et des procès-verbaux d'audition des parents du 2 mars 2021 par les services de police, que les parents n'ont pas pris rendez-vous avec un médecin afin de faire constater les éventuels faits qu'ils avancent puisqu'ils " n'ont pas trouvé de disponibilité ". Au demeurant, la plainte déposée par les parents de cette enfant, le 2 mars 2021, a été classée sans suite le 29 juin suivant. Dans ces conditions, aucun élément de l'enquête administrative n'est de nature à conforter la crédibilité de la suspicion d'agression sexuelle au domicile de Mme Benmaza, née des seuls propos des parents de l'enfant. En l'absence d'éléments suffisamment établis concernant cette suspicion d'agression sexuelle, permettant raisonnablement de penser que l'enfant a été victime des comportements en cause ou risquait de l'être, le président du conseil départemental des Hauts-de-Seine, ne pouvait légalement, pour ce motif, prononcer le retrait de l'agrément de la requérante.

5. D'autre part, le président du conseil départemental s'est aussi fondé sur le motif tiré des manquements ou insuffisances de l'intéressée dans la communication avec les parents des enfants dont elle avait la charge ainsi que sur les divergences et les imprécisions de ses propos lors des différents entretiens menés par les services du département lors de la procédure de suspension et de retrait de son agrément, qui n'ont pas permis de comprendre les " pratiques professionnelles et de lever les suspicions en cours (pas d'individualisation des enfants, projet d'accueil non défini, pas de positionnement professionnel, refus de la situation) ". Il ressort des pièces du dossier et notamment des comptes rendus de visites des 9 avril et 4 mai 2021 menés par une puéricultrice dans le cadre de la suspension de l'agrément de Mme Benmaza, que la requérante refuse la situation, qu'elle n'évoque pas les motifs de sa suspension, qu'elle adopte un discours " divergent " sur les relations qu'elle entretient avec les enfants qu'elle accueille et leurs parents, que son projet professionnel est lui aussi " divergent " puisqu'elle évoque un départ à la retraite en juin 2021 puis en août 2021 ou encore qu'elle souhaiterait exercer ses fonctions en dehors du cadre de la crèche familiale, que son discours est confus puisqu'elle ne nomme pas les enfants par leur prénom mais use d'un vocabulaire familier pour les désigner. A supposer même que ces faits soient avérés, ces seuls éléments, ne sont pas, par eux-mêmes, de nature à compromettre les conditions d'accueil garantissant la sécurité, la santé et l'épanouissement des enfants accueillis. Au demeurant, il ressort des pièces du même dossier que Mme Benmaza, après avoir été avisée des faits qui lui étaient reprochés, a fait l'objet d'une anxiété et d'un épisode anxio-dépressif réactionnels justifiant la prise de médicaments anxiolytiques, ainsi qu'en atteste son médecin traitant qui relève que " l'intéressée est sous le choc de cette annonce et a du mal à faire face et présente une certaine sidération ".

6. Enfin si le président du conseil départemental des Hauts-de-Seine a estimé, en dernier lieu, que l'intéressée, ne justifiait pas d'un positionnement professionnel face aux parents, faute de poser " les limites attendues entre leur vie privée et l'accueil des enfants ", aucun élément du dossier et notamment les comptes rendus de visite des 9 avril et 4 mai 2021 menés par une puéricultrice dans le cadre de la suspension de l'agrément de Mme Benmaza que tels des faits soient établis. En revanche, s'il ressort de ces mêmes comptes rendus que la prise des repas au domicile de la requérante ne répond pas au protocole mis en place par la crèche familiale puisque les trois enfants ne déjeunent pas ensemble, il ne résulte pas de l'instruction que le président du conseil départemental des Hauts-de-Seine, s'il n'avait retenu que ce motif, aurait pris la même décision.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme Benmaza est fondée à demander l'annulation de la décision du président du conseil départemental des Hauts-de-Seine en date du 24 juin 2021.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

8. Il résulte de l'instruction que l'intéressée a été admise à faire valoir ses droits à la retraite le 1er septembre 2021 et n'exerce plus la profession d'assistante maternelle pour laquelle elle bénéficiait d'un agrément. Dans ces conditions, le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution, et notamment qu'il soit enjoint au président du conseil départemental des Hauts-de-Seine, qui n'est pas l'employeur de l'intéressée, de reconstituer sa carrière.

Sur les frais liés au litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du département des Hauts-de-Seine la somme de 2 000 euros à verser à Mme Benmaza sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du président du conseil départemental des Hauts-de-Seine du 24 juin 2021 est annulée.

Article 2 : Le département des Hauts-de Seine versera à Mme Benmaza la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A Benmaza, et au département des Hauts-de-Seine.

Délibéré après l'audience du 22 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Buisson, président ;

M. Ausseil, conseiller ;

Mme L'Hermine, conseillère ;

Assistés de Mme Pradeau, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 décembre 2024.

La rapporteure,

signé

M. L'Hermine

Le président,

signé

L. Buisson

La greffière,

signé

A. Pradeau

La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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