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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2111543

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2111543

jeudi 28 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2111543
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème Chambre
Avocat requérantCABINET CAPSTAN LMS - LUS LABORIS FRANCE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 10 septembre 2021, la société Eni Gas et Power France, représentée par Me Teissier et Sachel demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 15 juillet 2021 par laquelle la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a retiré la décision implicite de rejet du recours hiérarchique née le 11 avril 2021, a annulé la décision du 9 octobre 2020 par laquelle l'inspectrice du travail a autorisé le licenciement de M. B, et a refusé le licenciement de M. B ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

3°) de condamner l'Etat aux entiers dépens.

Elle soutient que :

- la décision de retrait de l'autorisation accordée par l'inspecteur du travail est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'elle a été prise en dehors des délais réglementaires ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors que l'omission de la mention de la possibilité pour le salarié de se faire assister par une personne de son choix dans la convocation à l'entretien préalable au licenciement n'est pas de nature à vicier la procédure.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 23 novembre 2021 et le 18 février 2022, M. B, représenté par Me Spire, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de la société Eni Gas et Power France la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir qu'aucun des moyens n'est fondé.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 décembre 2021, la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendues au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Goudenèche, rapporteure,

- les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public,

- et les observations de Me Sachel, représentant la société Eni Gas et Power France, et celles de Me Spire, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B était employé par la société Eni Gas et Power France, en contrat à durée indéterminée depuis le 7 avril 2014, en tant que chef de projet à la direction du service informatique. Il a exercé le mandat de membre titulaire de la délégation unique du personnel jusqu'au 18 décembre 2019. Par une demande du 4 août 2019, la société requérante a sollicité auprès des services de l'inspection du travail des Hauts-de-Seine l'autorisation de le licencier pour impossibilité de reclassement à la suite de la constatation de son inaptitude. Par une décision du 9 octobre 2020, l'inspectrice du travail a autorisé le licenciement de M. B. Ce dernier a alors formé, le 9 décembre 2020, un recours hiérarchique auprès de la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion contre cette décision. Par une décision implicite née le 11 avril 2021, cette dernière a rejeté le recours. Par une décision du 15 juillet 2021, la ministre du travail a retiré sa décision implicite du 11 avril 2021, annulé la décision de l'inspectrice du travail du 9 octobre 2020 et refusé à la société requérante l'autorisation de licencier M. B. Par la présente requête, la société Eni Gas et Power France demande l'annulation de cette décision dans toutes ses dispositions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En vertu des dispositions du code du travail, les salariés légalement investis de fonctions représentatives bénéficient, dans l'intérêt de l'ensemble des salariés qu'ils représentent, d'une protection exceptionnelle. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, ce licenciement ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi.

3. En premier lieu, aux termes de l'article R. 2422-1 du code du travail : " Le ministre chargé du travail peut annuler ou réformer la décision de l'inspecteur du travail sur le recours de l'employeur, du salarié ou du syndicat que ce salarié représente ou auquel il a donné mandat à cet effet. / Ce recours est introduit dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision de l'inspecteur. / Le silence gardé pendant plus de quatre mois sur ce recours vaut décision de rejet ". Aux termes de l'article L. 242-1 du code des relations entre le public et l'administration : " L'administration ne peut abroger ou retirer une décision créatrice de droits de sa propre initiative ou sur la demande d'un tiers que si elle est illégale et si l'abrogation ou le retrait intervient dans le délai de quatre mois suivant la prise de cette décision ".

4. Il résulte de ces dispositions, sous réserve de dispositions législatives contraires, que l'administration dispose d'un délai de quatre mois suivant l'édiction d'une décision créatrice de droits pour retirer cette décision, si elle est illégale. La ministre chargée du travail peut ainsi, par une décision expresse prise dans ce délai, retirer sa décision implicite de rejet si celle-ci est illégale et faire droit au recours hiérarchique par une décision expresse.

5. La société Eni Gas et Power France soutient que la décision contestée a retiré la décision implicite du 11 avril 2020 de rejet du recours hiérarchique de M. B, décision créatrice de droit, au-delà du délai prévu par les dispositions citées au point 3. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que le recours hiérarchique formé par M. B à l'encontre de la décision de l'inspectrice du travail du 9 octobre 2020 a été réceptionné le 10 décembre 2020. Le silence gardé sur cette demande a fait naître une décision implicite le 10 avril 2021. C'est ainsi, sans commettre d'erreur de droit que la ministre du travail a pu, par une décision expresse du 15 juillet 2021, retirer sa décision implicite de rejet. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

6. En second lieu, aux termes de l'article L. 1232-2 du code du travail : " L'employeur qui envisage de licencier un salarié le convoque, avant toute décision, à un entretien préalable ". Aux termes de l'article L. 1232-4 du même code : " Lors de son audition, le salarié peut se faire assister par une personne de son choix appartenant au personnel de l'entreprise. / Lorsqu'il n'y a pas d'institutions représentatives du personnel dans l'entreprise, le salarié peut se faire assister soit par une personne de son choix appartenant au personnel de l'entreprise, soit par un conseiller du salarié choisi sur une liste dressée par l'autorité administrative. / La lettre de convocation à l'entretien préalable adressée au salarié mentionne la possibilité de recourir à un conseiller du salarié et précise l'adresse des services dans lesquels la liste de ces conseillers est tenue à sa disposition ". Aux termes de l'article R. 1232-1 de ce code : " La lettre de convocation prévue à l'article L. 1232-2 indique l'objet de l'entretien entre le salarié et l'employeur. / () Elle rappelle que le salarié peut se faire assister pour cet entretien par une personne de son choix appartenant au personnel de l'entreprise ou, en l'absence d'institutions représentatives dans l'entreprise, par un conseiller du salarié ".

7. Il résulte de ces dispositions que la lettre de convocation à l'entretien préalable au licenciement doit mentionner les modalités d'assistance du salarié applicables en fonction de la situation de l'entreprise. A ce titre, lorsque l'entreprise appartient à une unité économique et sociale (UES) dotée d'institutions représentatives du personnel, elle doit mentionner la possibilité pour le salarié convoqué de se faire assister par une personne de son choix appartenant au personnel de l'entreprise ou d'une autre entreprise appartenant à l'UES. Toutefois, la procédure n'est pas entachée d'irrégularité s'il est établi que le salarié a été pleinement informé, en temps utile, des modalités d'assistance auxquelles il avait droit, en fonction de la situation de l'entreprise, pour son entretien préalable.

8. La décision attaquée a retiré la décision implicite d'autorisation du licenciement de M. B au motif que la lettre de convocation à l'entretien préalable qui lui avait été adressée le 29 juin 2020 restreignait ses possibilités d'assistance à un membre du CSE de son choix. La société requérante soutient que l'absence de mention de la possibilité pour le salarié de se faire assister d'une personne appartenant au personnel de l'entreprise ne constitue pas un vice substantiel de nature à entacher la procédure d'irrégularité, et que l'intéressé n'a pas été privé de la possibilité d'être assisté lors de cet entretien. Toutefois, en considérant que M. B n'avait pas été pleinement informé de la possibilité de se faire assister par toute personne de son choix appartenant à l'entreprise, la ministre n'a pas méconnu les dispositions citées au point 6. Par ailleurs, ce vice de procédure n'a pas pu être neutralisé dès lors qu'il n'est pas établi que M. B aurait été correctement informé, en temps utile, des modalités d'assistance auxquelles il avait droit. Par suite, le moyen doit être écarté.

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 15 juillet 2021 de la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion doivent être rejetées.

Sur les frais exposés non compris dans les dépens :

10. D'une part, l'Etat n'étant pas la partie perdante dans la présente instance, les conclusions présentées par la société requérante sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées. D'autre part, le présent litige n'ayant donné lieu à aucun dépens, les conclusions tendant à ce que l'État y soit condamné ne peuvent qu'être rejetées. Enfin, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la société Eni Gas et Power France la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. B.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : La requête de la société Eni Gas et Power France est rejetée.

Article 2 : La société Eni Gas et Power France versera à M. B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Eni Gas et Power France, au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion et à M. B.

Délibéré après l'audience du 14 septembre 2023 à laquelle siégeaient :

Mme Bories, présidente,

M. Bourragué, premier conseiller,

Mme Goudenèche, conseillère,

Assistés de Mme Selvarangame, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 septembre 2023.

La rapporteure,

signé

C. GoudenècheLa présidente,

signé

C. Bories

La présidente,

C. Van Muylder

La greffière,

signé

S. Selvarangame

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein-emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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