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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2112509

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2112509

lundi 15 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2112509
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème Chambre
Avocat requérantBESSIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 1er octobre 2021 et 4 juillet 2023, Mme C Baron, représentée par Me Bessis, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

À titre principal :

1°) d'annuler la décision du 15 septembre 2021 par laquelle l'établissement public de santé (EPS) ERASME a prononcé la suspension de ses fonctions ;

2°) d'enjoindre à l'établissement public de santé ERASME de lui verser son salaire depuis le 15 septembre 2021 avec les intérêts à compter de cette date ;

À titre subsidiaire :

3°) de renvoyer l'affaire devant la Cour de justice de l'Union Européenne ;

4°) de requalifier la décision de suspension en licenciement ;

5°) d'enjoindre à l'établissement public de santé ERASME de lui délivrer, à compter de la date du jugement à venir sous astreinte de 100 euros par jour de retard, le solde de tout compte ainsi que tous les documents sociaux nécessaires à son inscription à Pôle emploi, à la date du 15 septembre 2021.

En tout état de cause :

5°) de mettre à la charge de l'établissement public de santé la somme de 3 000 euros en application de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle était prématurée dès lors que dès lors que l'établissement public de santé ERASME ne pouvait la suspendre de ses fonctions avant le 15 septembre 2021 ;

- elle méconnaît les dispositions du 2 du C du II de l'article 1er de la loi du 5 août 2021 dès lors que l'employeur n'a pas proposé de solutions alternatives à la suspension ;

- elle méconnait le III de l'article 14 de la loi du 5 août 2021 dès lors qu'elle n'a pas été informée préalablement à l'édiction de la décision de la possibilité qu'elle avait d'être affectée sur un poste non soumis à l'obligation vaccinale et d'utiliser ses congés payés ;

- elle est entachée d'un vice de procédure tiré de la méconnaissance des règles de procédure applicables à la suspension des agents et de celles relatives aux articles L. 1331-1 et L. 1331-2 du code du travail ;

- elle méconnaît son droit à la libre disposition de son corps, à sa dignité, à son droit de refuser de recevoir un traitement, à son droit au respect de sa vie privée et familiale et est de ce fait disproportionnée, en vertu des article 16-1 et 16-3 du code civil, de la loi du 5 mars 2012, des articles 4 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, des articles 2 et 5 de la convention pour la protection des droits de l'homme et de la dignité de l'être humain, des articles 3 et 6 de la déclaration universelle sur la bioéthique et les droits de l'homme ;

- elle méconnaît son droit au travail rappelé notamment par l'article 5 du préambule de la Constitution de 1946 et les article 14 et 15 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors qu'elle devait continuer bénéficier de son salaire ;

- elle est entachée d'un détournement de procédure, dès lors qu'elle est constitutive d'un licenciement ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que les seuls vaccins disponibles présentent des dangers potentiels et des effets indésirables, et qu'aucun test n'avait été effectué avant la mise sur le marché du produit Pfizer ;

- elle méconnait le principe d'égalité et est discriminatoire, dès lors qu'elle repose sur une discrimination des personnels soignants par rapport au reste de la population ;

- elle est illégale dès lors que la loi du 5 août 2021 est contraire au droit de l'Union européenne et notamment au règlement UE n° 2021/953 du Parlement européen et du Conseil du 14 juin 2021 et il y a lieu de renvoyer une question préjudicielle à la Cour de justice de l'Union européenne.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 janvier 2023, L'EPS ERASME conclut au rejet de la requête. Il demande à ce qu'il soit mise à la charge de Mme Baron la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution et son préambule ;

- la convention d'Oviedo du 4 avril 1997 ;

- la déclaration universelle sur la bioéthique et les droits de l'homme portant sur la dignité humaine et droits de l'homme du 19 octobre 2005 ;

- le règlement UE n° 2021/953 du Parlement européen et du Conseil du 14 juin 2021 ;

- la Charte des droits fondamentaux ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de santé publique ;

- le code civil ;

- le code général de la fonction publique ;

- la loi n°2021-1040 du 5 août 2021 ;

- le décret n°2021-1059 du 7 août 2021 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Jacquelin, rapporteur ;

- et les conclusions de Mme Chabrol, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Boukila, substituant Me Beaulac, représentant l'EPS ERASME.

Considérant ce qui suit :

1. Mme Baron a été recrutée par un contrat à durée indéterminée à compter du 1er janvier 1999, en qualité d'orthophoniste par l'établissement public de santé ERASME. Par décision du 15 septembre 2021, la directrice des ressources humaines l'a suspendue de ses fonctions sans traitement à compter du même jour et jusqu'à la production par cette dernière d'un justificatif de vaccination ou de contre-indication à la vaccination répondant aux conditions définies par le décret n°2021-1059 du 7 août 2021. Mme Baron demande l'annulation de cette décision.

Sur le cadre juridique du litige :

2. D'une part, aux termes du I de l'article 12 de la loi du 5 mars 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire : " Doivent être vaccinés, sauf contre-indication médicale reconnue, contre la covid-19 : / 1° Les personnes exerçant leur activité dans : / a) Les établissements de santé mentionnés à l'article L. 6111-1 du code de la santé publique () " ; II. - Un décret, pris après avis de la Haute Autorité de santé, détermine les conditions de vaccination contre la COVID-19 des personnes mentionnées au I du présent article. () " et, aux termes du III de l'article 14 de la même loi : " Lorsque l'employeur constate qu'un agent public ne peut plus exercer son activité en application du I, il l'informe sans délai des conséquences qu'emporte cette interdiction d'exercer sur son emploi ainsi que des moyens de régulariser sa situation. L'agent public qui fait l'objet d'une interdiction d'exercer peut utiliser, avec l'accord de son employeur, des jours de congés payés. A défaut, il est suspendu de ses fonctions ou de son contrat de travail. La suspension mentionnée au premier alinéa du présent III, qui s'accompagne de l'interruption du versement de la rémunération, prend fin dès que l'agent public remplit les conditions nécessaires à l'exercice de son activité prévues au I. Elle ne peut être assimilée à une période de travail effectif pour la détermination de la durée des congés payés ainsi que pour les droits acquis par l'agent public au titre de son ancienneté. Pendant cette suspension, l'agent public conserve le bénéfice des garanties de protection sociale complémentaire auxquelles il a souscrit () ". Aux termes de l'article 49-1 du décret 2021-699 du 1er juin 2021 prescrivant les mesures générales nécessaires à la gestion de la sortie de crise sanitaire dans sa rédaction issue du décret n°2021-1059 du 7 août 2021 en vigueur à compter du 9 août 2021 : " Hors les cas de contre-indication médicale à la vaccination mentionnés à l'article 2-4, les éléments mentionnés au second alinéa du II de l'article 12 de la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021 susvisée sont :/1° Un justificatif du statut vaccinal délivré dans les conditions mentionnées au 2° de l'article 2-2 ;/2° Un certificat de rétablissement délivré dans les conditions mentionnées au 3° de l'article 2-2 ;/3° À compter de la date d'entrée en vigueur de la loi et jusqu'au 14 septembre 2021 inclus et à défaut de pouvoir présenter un des justificatifs mentionnés aux présents 1° ou 2°, le résultat d'un examen de dépistage, d'un test ou d'un autotest mentionné au 1° de l'article 2-2 d'au plus 72 heures. À compter 15 septembre 2021 et jusqu'au 15 octobre 2021 inclus, ce justificatif doit être accompagné d'un justificatif de l'administration d'au moins une des doses d'un des schémas vaccinaux mentionnés au 2° de l'article 2-2 comprenant plusieurs doses./ Les seuls tests antigéniques pouvant être valablement présentés pour l'application du présent 3° sont ceux permettant la détection de la protéine N du SARS-CoV-2./ La présentation de ces documents est contrôlée dans les conditions mentionnées à l'article 2-3. ".

3. D'autre part, aux termes du C.2 de l'article 1er de la loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire : " Lorsqu'un agent public soumis à l'obligation prévue au A du présent II ne présente pas les justificatifs, certificats ou résultats dont ces dispositions lui imposent la présentation et s'il ne choisit pas d'utiliser, avec l'accord de son employeur, des jours de congés, ce dernier lui notifie, par tout moyen, le jour même, la suspension de ses fonctions ou de son contrat de travail. Cette suspension, qui s'accompagne de l'interruption du versement de la rémunération, prend fin dès que l'agent produit les justificatifs requis. / Lorsque la situation mentionnée au premier alinéa du présent 2 se prolonge au-delà d'une durée équivalente à trois jours travaillés, l'employeur convoque l'agent à un entretien afin d'examiner avec lui les moyens de régulariser sa situation, notamment les possibilités d'affectation, le cas échéant temporaire, sur un autre poste non soumis à cette obligation. "

4. Dans sa décision n° 2015-458 QPC du 25 mars 2015, le Conseil constitutionnel a précisé qu'il est loisible au législateur de définir une politique de vaccination afin de protéger la santé individuelle et collective au regard de l'objectif de protection de la santé et de son utilité eu égard à la gravité et la contagiosité des maladies contre lesquelles l'État entend lutter. Le droit à la protection de la santé garantie par le Préambule de la Constitution de 1946 n'impose pas de rechercher si l'objectif de protection de la santé que s'est assigné le législateur aurait pu être atteint par d'autres voies, dès lors que les modalités retenues par la loi ne sont pas manifestement inappropriées à l'objectif visé. En adoptant, pour l'ensemble des personnes exerçant leur activité dans les établissements de santé mentionnés à l'article L. 6111-1 du code de la santé publique, à l'exception de celles y effectuant une tâche ponctuelle, le principe d'une obligation vaccinale à compter du 15 septembre 2021, le législateur a entendu, compléter les mesures de lutte contre la propagation de l'épidémie d'une obligation vaccinale pour les personnes exerçant leur activité dans certains secteurs du domaine médical, en qualité d'agent public ou privé, et dans un contexte de progression rapide de l'épidémie de covid-19 accompagné de l'émergence de nouveaux variants et compte tenu d'un niveau encore incomplet de la couverture vaccinale de certains professionnels de santé, garantir le bon fonctionnement des services hospitaliers publics grâce à la protection offerte par les vaccins disponibles et protéger, par l'effet de la moindre transmission du virus par les personnes vaccinées, la santé des personnes qui y étaient hospitalisés. Il en résulte que l'obligation vaccinale prévue par les dispositions législatives précitées s'impose à toute personne travaillant régulièrement au sein de locaux relevant d'un établissement de santé mentionné à l'article L. 6111-1 du code de la santé publique, quel que soit l'emplacement des locaux en question et que cette personne ait ou non des activités de soins et soit ou non en contact avec des personnes malades ou des professionnels de santé et que faute de satisfaire à cette obligation, et sous les seules réserves d'une contre-indication médicale ou d'un certificat de rétablissement, la loi prévoit que les agents sont interdits par leur employeur d'exercer leur emploi et voient leur contrat de travail suspendu jusqu'à ce qu'ils remplissent les conditions nécessaires, soit, qu'ils soient à jour de leur schéma vaccinal. Cette suspension s'accompagne de l'arrêt du versement de la rémunération. En outre, le Conseil constitutionnel dans sa décision du 5 août 2021 à propos du pass sanitaire, a rappelé que le législateur poursuit, en imposant la vaccination du personnel des établissements médicaux, l'objectif de valeur constitutionnel de protection de la santé. Plus précisément, selon les travaux parlementaires, l'obligation posée tend à éviter la propagation du virus par les personnes qui se trouveraient au contact de personnes vulnérables ainsi qu'à protéger les professionnels de santé eux-mêmes, en limitant leur risque d'exposition au virus, soit, à limiter la pression sur les structures de soins.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité externe :

5. En premier lieu, la décision par laquelle le directeur d'un établissement de santé public prend une mesure de suspension à l'égard d'un agent public qui ne satisfait pas à l'obligation vaccinale contre la covid-19, si elle ne constitue ni une sanction disciplinaire, ni une mesure de police administrative, a néanmoins pour effet de priver l'intéressé de son traitement, dont le versement constitue, après service fait ou pendant une période de congé maladie, un droit garanti par les dispositions précitées de la loi du 13 juillet 1983 et de la loi du 9 janvier 1986. Une telle décision doit, par suite, être motivée en application de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration.

6. En l'espèce, la décision attaquée mentionne la loi n°2021-1040 du 5 août 2021, ainsi que les considérations de faits ayant conduit à la suspension de la requérante. Dès le lors, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

7. En deuxième lieu, la décision est signée par Mme A B, directrice des ressources humaines adjointe, qui a reçu par une décision n°009/2019 du 2 décembre 2019 délégation pour les actes relatifs aux personnels non médicaux concernant notamment la gestion des effectifs, la discipline, l'organisation du travail. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.

8. En troisième lieu, La circonstance que la décision attaquée ait été édictée de façon anticipée est sans incidence sur la légalité de la décision, ses effets ne se produisant qu'à partir du 15 septembre 2021, date à laquelle l'obligation vaccinale est devenue obligatoire et la requérante n'ayant pas justifié à cette date respecter cette obligation. Par suite, le moyen doit être écarté.

9. En quatrième lieu, il résulte des dispositions précitées au point 2 du présent jugement, que les agents qui, comme l'intéressée, sont soumis à l'obligation de vaccination obligatoire en raison de la nature de leurs fonctions et de l'établissement dans lequel leurs fonctions sont exercées, relèvent des dispositions spéciales prévues dans le chapitre II de la loi du 5 août 2021 et en particulier de ses articles 12 à 14, et non des dispositions générales prévues au chapitre Ier de cette même loi et notamment de son article 1er. Il s'ensuit que Mme Baron, dont la situation ne relève pas du pass sanitaire, ne peut utilement se prévaloir des dispositions du 2 du C du II de l'article 1er de la loi du 5 août 2021 mentionnées ci-dessus au point 3 du présent jugement, notamment en ce que l'administration n'a jamais envisagé de solutions alternatives, ces dispositions, eu égard à la profession exercée par l'intéressée au sein d'un centre hospitalier, présentant un caractère inopérant.

10. En cinquième lieu, il ressort du point 2 du présent jugement, notamment du III de l'article 14 précité, lequel a fixé une procédure préalable à l'édiction d'une mesure de suspension, que l'employeur, qui constate que l'agent ne peut plus exercer son activité en application du I du même article, l'informe sans délai, avant de prononcer une telle mesure de suspension, des conséquences qu'emporte cette interdiction d'exercer sur son emploi ainsi que des moyens de régulariser sa situation et le cas échéant d'utiliser, avec l'accord de son employeur, des jours de congés payés.

11. Il ressort des pièces du dossier, et notamment de la décision attaquée, que son employeur l'a informée qu'elle pouvait utiliser ses jours de congés payés pour repousser la suspension, qu'elle avait la possibilité de solliciter une demande de disponibilité, et de détachement ou de rupture conventionnelle, et d'autre part, que son établissement lui a proposé de bénéficier d'un entretien. Dans ces conditions, la requérante ne saurait se prévaloir qu'elle n'a pas été informée de l'utilisation des jours de congés et des moyens de régulariser sa situation. Par suite, le moyen doit être écarté.

12. En sixième lieu, aux termes de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983 : " En cas de faute grave commise par un fonctionnaire, qu'il s'agisse d'un manquement à ses obligations professionnelles ou d'une infraction de droit commun, l'auteur de cette faute peut être suspendu par l'autorité ayant pouvoir disciplinaire qui saisit, sans délai, le conseil de discipline. / Le fonctionnaire suspendu conserve son traitement, l'indemnité de résidence, le supplément familial de traitement et les prestations familiales obligatoires. Sa situation doit être définitivement réglée dans le délai de quatre mois () ". Aux termes de l'article L.1331-1 du code du travail : " Constitue une sanction toute mesure, autre que les observations verbales, prise par l'employeur à la suite d'un agissement du salarié considéré par l'employeur comme fautif, que cette mesure soit de nature à affecter immédiatement ou non la présence du salarié dans l'entreprise, sa fonction, sa carrière ou sa rémunération ". Aux termes de l'article L.1331-2 du même code : " Les amendes ou autres sanctions pécuniaires sont interdites. Toute disposition ou stipulation contraire est réputée non écrite ".

13. La requérante, à supposer qu'elle soutient ne pas avoir commis de faute grave entraînant la procédure de suspension prévu à l'article 30 susvisé, dès lors qu'elle estime que la décision de suspension est une sanction, qui, par ailleurs, prise dans le champ des dispositifs du code du travail susvisés, ne doit pas être de caractère pécuniaire, ne peut utilement se prévaloir de ces articles, dès lors que pour prendre la décision attaquée, l'administration s'est fondée une procédure spécifique, décrite au III de l'article 14 de la loi du 5 août 2021, et non pas sur le fondement de la loi du 13 juillet 1983, ni sur les dispositions précitées du code du travail. Par suite, le moyen doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité interne :

14. En premier lieu, le droit à l'intégrité physique fait partie du droit au respect de la vie privée au sens des stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, telles que la Cour européenne des droits de l'homme les interprète. Une vaccination obligatoire constitue une ingérence dans ce droit, qui peut être admise si elle remplit les conditions du paragraphe 2 de l'article 8 et, notamment, si elle est justifiée par des considérations de santé publique et proportionnée à l'objectif poursuivi. Il doit ainsi exister un rapport suffisamment favorable entre, d'une part, la contrainte et le risque présentés par la vaccination pour chaque personne vaccinée et, d'autre part, le bénéfice qui en est attendu tant pour cet individu que pour la collectivité dans son entier, y compris ceux de ses membres qui ne peuvent être vaccinés en raison d'une contre-indication médicale, compte tenu à la fois de la gravité de la maladie, de son caractère plus ou moins contagieux, de l'efficacité du vaccin et des risques ou effets indésirables qu'il peut présenter. L'article 12 de la loi du 5 août 2021 a défini le champ de l'obligation de vaccination contre la covid-19 en retenant, notamment, un critère géographique pour y inclure les personnes exerçant leur activité dans un certain nombre d'établissements, principalement les établissements de santé et des établissements sociaux et médico-sociaux, ainsi qu'un critère professionnel pour y inclure les professionnels de santé. Le législateur a entendu à la fois protéger les personnes accueillies par ces établissements qui présentent une vulnérabilité particulière au virus de la covid-19 et éviter la propagation du virus par les professionnels de la santé dans l'exercice de leur activité qui, par nature, peut les conduire à soigner des personnes vulnérables ou ayant de telles personnes dans leur entourage. Le fait que l'obligation de vaccination concerne aussi des personnels qui ne sont pas en contact direct avec les malades est sans incidence dès lors qu'ils entretiennent nécessairement, eu égard à leur lieu de travail, des interactions avec des professionnels de santé en contact avec ces derniers. Il s'ensuit que, eu égard à la gravité de l'épidémie que connaît le territoire, et alors même qu'aucune dérogation personnelle à l'obligation de vaccination n'est prévue en dehors des cas de contre-indication, le champ de cette obligation ne saurait être regardé comme incohérent et disproportionné au regard de l'objectif de santé publique poursuivi. Le champ d'application de la vaccination obligatoire ne porte dès lors pas d'atteinte grave et manifestement illégale aux droits et libertés garantis par la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il s'ensuit que les moyens tirés de la méconnaissance des article 16-1 et 16-3 du code civil, de la loi du 5 mars 2012, des articles 4 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, des articles 2 et 5 de la convention pour la protection des droits de l'homme et de la dignité de l'être humain, des articles 3 et 6 de la déclaration universelle sur la bioéthique et les droits de l'homme, du caractère disproportionnée de la décision de suspension, et de ce que Mme Baron a subi une situation de harcèlement du fait de l'obligation de vaccination, doivent être écartés.

15. En deuxième lieu, aux termes de l'article 5 du préambule de la Constitution de 1946 : " Chacun a le devoir de travailler et le droit d'obtenir un emploi. Nul ne peut être lésé, dans son travail ou son emploi, en raison de ses origines, de ses opinions ou de ses croyances ". Aux termes de l'article 15 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de travailler et d'exercer une profession librement choisie ou acceptée ".

16. Les dispositions de la loi du 5 août 2021 ne portent par elles-mêmes aucune atteinte au droit à l'emploi, notamment pour des personnes qui étaient employées dans un établissement public de santé et qui refusent de se soumettre, en dehors des motifs prévus par la loi, à l'obligation vaccinale, elles prévoient non pas la rupture de leur contrat de travail ou la cessation de leurs fonctions, mais la suspension du contrat de travail ou des fonctions exercées jusqu'à ce que l'agent produise les justificatifs requis. Comme l'a jugé le Conseil d'Etat qui n'a pas transmis la question prioritaire de constitutionnalité, le 28 janvier 2022, ces dispositions ont opéré une conciliation qui n'est pas manifestement déséquilibrée entre les exigences constitutionnelles qui découlent du droit à l'emploi et du droit à la protection de la santé. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du préambule de la Constitution de 1946 et de l'article 15 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne peut qu'être écarté.

17. En troisième et quatrième lieu, comme énoncé par le III de l'article 14 de la loi du 5 août 2021 au point 2 du présent jugement, il est établi, dans le cadre de la gestion de la crise sanitaire, une procédure spécifique, différente de la suspension telle décrite par la loi du 13 juillet 1983, qui interdit l'arrêt des traitements des fonctionnaires. Dès lors, la requérante ne peut utilement soutenir qu'elle devait bénéficier de son traitement en dépit de la mesure de suspension prise à son encontre, ni que cette dernière s'apparente à une décision de licenciement, ce qu'elle n'établit pas par ailleurs. Par suite, les moyens triés de l'erreur de droit et du détournement de procédure doivent être écartés.

18. En cinquième lieu, il est constant que les vaccins contre la covid-19 administrés en France ont fait l'objet d'une autorisation de mise sur le marché conditionnel de l'Agence européenne du médicament, qui procède à un contrôle strict des vaccins afin de garantir que ces derniers répondent aux normes européennes en matière de sécurité, d'efficacité et de qualité et soient fabriqués et contrôlés dans des installations agréées et certifiées. Contrairement à ce que soutient le requérant, ils ne sauraient dès lors être regardés comme des médicaments expérimentaux au sens de l'article L. 5121-1-1 du code de la santé publique. Est par suite inopérant le moyen tiré de ce qu'en imposant une vaccination par des médicaments expérimentaux, la loi du 5 août 2021 porteraient atteinte au droit à l'intégrité physique, à la dignité de la personne humaine, au droit à la sécurité et à la vie et au droit de disposer de son corps garantis par la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que la convention d'Oviedo du 4 avril 1997 pour la protection des droits de l'homme et de la dignité de l'être humain à l'égard des applications de la biologie et de la médecine. Il s'ensuit que la requérante n'est pas fondée à se prévaloir du caractère expérimental, de gravité et des effets indésirables des vaccins, pour contester la décision de suspension. Par suite, le moyen doit être écarté.

19. En sixième lieu, le principe d'égalité ne s'oppose ni à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes, ni à ce qu'il déroge à l'égalité pour des raisons d'intérêt général pourvu que, dans l'un et l'autre cas, la différence de traitement qui en résulte soit en rapport direct avec l'objet de la loi qui l'établit.

20. Les dispositions de la loi du 5 août 2021 s'appliquent à l'ensemble des professionnels de santé régis par les dispositions des articles L. 4341-1 et suivants du code de santé publique, figurant dans la quatrième partie de ce code, à laquelle renvoie le 2° du I de l'article 12 de la loi critiquée, définissant le champ d'application de l'obligation vaccinale de manière identique. Contrairement à ce que soutient la requérante et au regard de l'objectif de protection de la santé, ces professionnels, qui exercent leur activité dans un lieu qui présente par nature même un risque particulier de diffusion du virus et sont en contact avec des patients, se trouvent dans une situation différente des autres travailleurs soumis notamment au pass sanitaire, si bien qu'elle ne saurait utilement soutenir que les dispositions invoquées seraient discriminatoires et inhumaines. Par suite, le moyen doit être écarté.

21. En dernier lieu, le considérant 36 du règlement (UE) 2021/953 du 14 juin 2021 prévoit , invoqué par la requérante, précise que : " Il y a lieu d'empêcher toute discrimination directe ou indirecte à l'encontre des personnes qui ne sont pas vaccinées, par exemple pour des raisons médicales, parce qu'elles ne font pas partie du groupe cible auquel le vaccin contre la COVID-19 est actuellement administré ou pour lequel il est actuellement autorisé, comme les enfants, ou parce qu'elles n'ont pas encore eu la possibilité de se faire vacciner ou ne souhaitent pas le faire. Par conséquent, la possession d'un certificat de vaccination, ou la possession d'un certificat de vaccination mentionnant un vaccin contre la COVID-19, ne devrait pas constituer une condition préalable à l'exercice du droit à la libre circulation ou à l'utilisation de services de transport de voyageurs transfrontaliers tels que les avions, les trains, les autocars ou les transbordeurs ou tout autre moyen de transport. En outre, le présent règlement ne peut être interprété comme établissant un droit ou une obligation d'être vacciné ". Le considérant 62 du règlement précise : " Le présent règlement respecte les droits fondamentaux et observe les principes reconnus notamment par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne (ci-après dénommée "Charte"), en particulier le droit au respect de la vie privée et familiale, le droit à la protection des données à caractère personnel, le droit à l'égalité devant la loi et le droit à la non-discrimination, la liberté de circulation et le droit à un recours effectif. Les États membres sont tenus de respecter la Charte lorsqu'ils mettent en œuvre le présent règlement. "

22. Ces dispositions, qui sont relatives à l'exercice du droit à la libre circulation et à la liberté de séjour au sein des États membres de l'Union européenne, n'ont ni pour objet ni pour effet d'interdire à un État membre de rendre la vaccination contre la covid-19 obligatoire à tout ou partie de ses ressortissants. Les dispositions des articles 12 à 14 de la loi du 5 août 2021 ne créent donc aucune discrimination entre les personnes vaccinées et les personnes non vaccinées qui serait contraire au règlement (UE) 2021/953 du Parlement européen et du Conseil du 14 juin 2021 relatif à un cadre pour la délivrance et l'acceptation de certificats covid-19 interopérables de vaccination, de test et de rétablissement afin de faciliter la libre circulation pendant la pandémie de covid-19. Par suite, le moyen, à le supposer opérant à l'encontre de la décision en litige, tiré de l'incompatibilité de la loi du 5 août 2021 avec le règlement (UE) 2021/953 du 14 juin 2021 doit être écarté.

23. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il y ait lieu de transmettre une question préjudicielle à la cour de justice de l'Union Européenne, que Mme Baron, n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 15 septembre 2021 de l'EPS ERASME. Ses conclusions à fin d'annulation doivent par suite être rejetées, ainsi que par voie de conséquence, ses conclusions à fin de requalification de la décision de suspension en licenciement, et celles à fin d'injonction.

Sur les frais du litige :

24. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'EPS ERASME, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, une somme demandée par Mme Baron au titre des frais qu'elle a exposés et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de Mme Baron la somme de 2 000 euros demandée par l'administration, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de Mme Baron est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par l'EPS ERASME sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C Baron et à l'établissement public de santé ERASME.

Délibéré après l'audience du 21 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Beaufaÿs, président ;

Mme Colin, première conseillère ;

M. Jacquelin, premier conseiller ;

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juillet 2024.

Le rapporteur,

signé

G. Jacquelin

Le président,

signé

F. Beaufaÿs

La greffière,

signé

H. Mofid

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour ampliation, la greffière.

N°2112509

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