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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2112510

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2112510

jeudi 13 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2112510
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème Chambre
Avocat requérantFALALA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 3 octobre et 21 décembre, 2021, les 7 et 25 janvier 2022, 21 juin 2022, 15 mai, 6, 10 et 17 juin 2024, Mme B A, représentée par Me Lecat, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 26 mai 2021 par laquelle le directeur de l'établissement public de santé (EPS) Roger Prévot a prononcé sa mutation d'office ;

2°) d'annuler la décision du 8 juin 2021 par laquelle l'EPS Roger Prévot a prononcé à son encontre la sanction disciplinaire de l'avertissement ;

3°) d'enjoindre à l'EPS Roger Prévot de la rétablir dans ses fonctions d'assistante de chef de pôle et de procéder au retrait de la sanction disciplinaire de l'avertissement ;

4°) de mettre à la charge de l'EPS Roger Prévot la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les décisions attaquées sont insuffisamment motivées en droit et en fait ;

- elles sont entachées d'un détournement de pouvoir ;

- la mutation d'office est une sanction déguisée ;

- les faits reprochés ne constitue pas une faute dans l'organisation de l'accompagnement du patient ni dans l'encadrement de l'étudiant ; la sanction de l'avertissement est injustifiée ;

- l'EPS Roger Prévot a méconnu la règle " non bis in idem ".

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 avril 2024, l'EPS Roger Prévot conclut au rejet de la requête, et demande à ce que soit mise à la charge de Mme A la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir à titre principal que la requête est irrecevable, dès lors que les décisions attaquées n'ont pas de liens suffisants entre elles, et doivent faire l'objet de requêtes distinctes et à titre subsidiaire, que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n°86-33 du 9 janvier 1986 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Jacquelin ;

- et les conclusions de Mme Chabrol, rapporteure publique ;

- et les observations Me Gorse, représentant l'EPS Roger Prévot, substituant Me Falala.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, infirmière cadre supérieur de santé depuis le 16 octobre 2008, a été recrutée par l'EPS Roger Prévot, et occupe, en qualité de cadre, la fonction d'assistante du chef du pôle G02-Asnières. Par une décision du 26 mai 2021, l'EPS Roger Prévot a prononcé sa mutation d'office. Par une décision du 8 juin 2021, il lui a infligé une sanction d'avertissement. Il s'agit des deux décisions contestées.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. La décision du 26 mai 2021 par laquelle la directrice de l'EPS Roger Prévot a muté d'office Mme A au sein du service de direction des soins à compter du 7 juin 2021, et celle du 8 juin 2021 par laquelle la même directrice lui a infligé la sanction disciplinaire de l'avertissement en raison d'un manquement aux règles de transport d'un patient et d'encadrement d'un étudiant en soins infirmiers, présentent entre elles un lien suffisant pour être contestées devant le tribunal par une seule requête, en raison de leur connexité, de ce qu'elles ont été prises par la même autorité, et dans un contexte d'une enquête administrative diligentée au sein du pôle d'Asnières, dont les conclusions du 5 janvier 2021 relèvent des dysfonctionnements dans ce service, et mettent en cause l'encadrement de ce pôle dont faisait partie Mme A. Dès lors, la fin de non-recevoir opposée en défense tirée de ce que chacune des demandes de l'intéressée aurait dû faire l'objet d'une requête distincte doit être écartée.

Sur les conclusions aux fins d'annulation dirigées contre la décision du 26 mai 2021 :

3. En premier lieu, une mutation d'office revêt le caractère d'une mesure disciplinaire déguisée lorsque, tout à la fois, il en résulte une dégradation de la situation professionnelle de l'agent concerné et que la nature des faits qui ont justifié la mesure et l'intention poursuivie par l'administration révèlent une volonté de sanctionner cet agent.

4. En l'espèce, Mme A soutient que la décision attaquée n'est pas justifiée par l'intérêt du service, mais constitue en réalité une " sanction déguisée ".

5. D'une part, si selon un courrier du 17 mai 2021 l'établissement indique que le changement d'affectation de la requérante est pris dans l'intérêt du service, dans la perspective de sa réorganisation interne qui doit surmonter les difficultés rencontrées depuis de nombreux mois, il ressort toutefois des pièces du dossier, que l'EPS Roger Prévot, pour justifier sa décision, se fonde sur les conclusions de l'enquête administrative du 5 janvier 2021. Celle-ci été diligentée à la suite d'une lettre non signée du 14 mai 2020 reçue par la direction de l'établissement, émanant d'une " équipe d'infirmière " de " " l'extra-hospitalier " ", faisant état des difficultés rencontrées par les personnels et concluant " la question de harcèlement, d'abus de pouvoir et de maltraitance se pose ", de la part de l'encadrement du service dirigé par M. C, dont fait partie Mme A, dont il a résulté une " absence d'un projet de service et d'une vision de la prise en charge thérapeutique ", des " problèmes de management " qui concernent à la fois l'encadrement de proximité, l'encadrement de pôle et le chef de pôle et " une absence de dialogue au sein du secteur extrahospitalier ". Le rapport d'enquête mentionne en outre que : " il est à noter une absence de soutien de l'encadrement de proximité () et de l'encadrement supérieur ". Il ressort également des pièces du dossier, que Mme A était l'assistante du docteur C, qui a été reconnu lanceur d'alerte par la Défenseure des droits par une décision du 7 juin 2024 et qui a estimé que ce dernier a fait l'objet de mesures de représailles après avoir lancé une alerte dans des conditions légales. Dans les circonstances particulières de l'affaire, et alors que Mme A fait valoir qu'elle soutient le docteur C, son chef de pôle, ce qui n'est pas contesté, il s'ensuit que l'établissement, pour prendre la décision attaquée, s'est fondé sur des griefs reprochés à l'intéressée, et de nature à révéler une intention de sanctionner l'agent.

6. D'autre part, il ressort des pièces du dossier, que ce changement d'affectation emporte pour l'intéressée, et ce point est admis par l'administration, une perte de 100 euros bruts par mois. Par ailleurs, selon la fiche du nouveau poste produite au dossier, en date du 4 avril 2021 et transmise à l'intéressée le 17 mai 2021, ses missions sont les suivantes : " cadre supérieur de santé paramédical en missions transversales " devant la conduire, à participer à la mise en œuvre et au suivi de la politique de soins paramédicale, assurer le suivi de la rédaction et la mise en œuvre du projets de soins, participer à la mise en place et au suivi des actions qualité et gestion des risques en lien avec la direction qualité et participer à la gestion des ressources humaines des personnels paramédicaux rattachés à la direction des soins, sans mention de responsabilité particulière, alors que Mme A était responsable de l'encadrement infirmier au sein de son ancien poste.

7. Il s'ensuit que la décision en litige, dont il résulte une dégradation de la situation professionnelle de la requérante, compte tenu de ce qui a été dit aux points 5 et 6 du présent jugement, ne peut être regardée comme ayant été prise dans l'intérêt du service et revêt le caractère d'une sanction disciplinaire déguisée, de nature à révéler un détournement de pouvoir. Dès lors, ces moyens doivent être accueillis.

Sur les conclusions aux fins d'annulation dirigées contre la décision d'avertissement du 8 juin 2021 :

8. Aux termes de l'article 81 de la loi du 9 janvier 1986 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique hospitalière, dans sa version applicable au litige : " Les sanctions disciplinaires sont réparties en quatre groupes : / Premier groupe : L'avertissement, le blâme, l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée maximale de trois jours ; / Deuxième groupe : La radiation du tableau d'avancement, l'abaissement d'échelon à l'échelon immédiatement inférieur à celui détenu par l'agent, l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de quatre à quinze jours ; / Troisième groupe : La rétrogradation au grade immédiatement inférieur et à l'échelon correspondant à un indice égal ou, à défaut, immédiatement inférieur à celui afférent à l'échelon détenu par l'agent, l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée de seize jours à deux ans ;/ Quatrième groupe : La mise à la retraite d'office, la révocation ".

9. Aux termes de l'article R. 4312-36 du code de la santé publique : " L'infirmier chargé de toute fonction de coordination ou d'encadrement veille à la bonne exécution des actes accomplis par les personnes dont il coordonne ou encadre l'activité, qu'il s'agisse d'infirmiers, d'aides-soignants, d'auxiliaires de puériculture, d'aides médico-psychologiques, d'étudiants en soins infirmiers ou de toute autre personne placée sous sa responsabilité. "

10. Pour prendre la sanction d'avertissement attaquée, le centre hospitalier spécialisé Roger Prévot a retenu que Mme A a autorisé le transport d'un patient hospitalisé à l'unité Oasis (Pôle G02-Asnières) vers l'hôpital Beaujon avec pour seul accompagnant un étudiant en soins infirmiers de 3ème année en stage dans l'unité, que les règles de transport d'un patient et d'encadrement de cet étudiant en soins infirmiers n'ont pas été respectées et que ce manquement constitue une faute disciplinaire justifiant le prononcé d'une sanction.

11. Mme A en soutenant qu'elle n'a commis aucune faute dans l'organisation et l'accompagnement du patient ni dans l'encadrement de l'étudiant notamment compte tenu du caractère insuffisant des moyens impartis pour faire face à l'activité, doit être regardée comme invoquant le moyen tiré de l'erreur de qualification juridique des faits. Il ressort du courrier du 21 avril 2021 du coordinateur des soins de l'EPS Roger Prévot, adressé à la direction, que l'étudiant en soins infirmiers en 3ème année, en stage depuis quatre semaines, dans l'unité Oasis, encadré par Mme A, a lui-même déclaré, qu'il s'est proposé pour accompagner un patient le lundi 12 avril 2021 pour un scanner cérébral en urgence, sur l'hôpital de Beaujon. Il ressort des pièces du dossier, d'une part, que cet étudiant avait ainsi déjà effectué un stage de dix semaines dans ce même service, et qu'il avait déjà réalisé un transport auparavant. D'autre part, il n'est pas contesté que les modalités de transport ont été validées par le médecin psychiatre traitant. De même, il ne ressort pas des pièces du dossier, que le patient accompagné présentait un état clinique grave, ni un risque de fugue, qui auraient pu nécessiter l'accompagnement d'un soignant autre que l'élève infirmier. Enfin, la requérante fait valoir, sans être sérieusement contredite, que les effectifs disponibles, ce lundi 12 avril 2021, étaient limités, ce qui a pu conduire Mme A à privilégier l'emploi d'un étudiant-infirmier dans l'urgence. Dans ces circonstances très particulières, et eu égard à ce que Mme A a agi en évaluant les risques de la situation, dans un contexte de sous-effectif et d'urgence, les faits reprochés ne sauraient constituer un comportement fautif. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de qualification juridique des faits ainsi invoqué doit être accueilli.

12. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés contre les décisions attaquées, que Mme A est fondée à demander l'annulation des décisions des 26 mai et 8 juin 2021.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

13. D'une part, l'annulation de la décision du 8 juin 2021 portant sanction d'avertissement impliquant nécessairement sa disparition de l'ordonnancement juridique, les conclusions tendant à enjoindre à l'EPS Roger Prévot de procéder au retrait de cette sanction ne peuvent qu'être rejetées.

14. D'autre part, l'annulation de la décision ayant illégalement muté d'office l'agent oblige l'autorité compétente à replacer l'intéressé dans l'emploi qu'il occupait précédemment et à reprendre rétroactivement les mesures nécessaires pour le placer dans une position régulière à la date de sa décision. Il ne peut être dérogé à cette obligation que dans les hypothèses où la réintégration est impossible, soit que cet emploi ait été supprimé ou substantiellement modifié, soit que l'intéressé ait renoncé aux droits qu'il tient de l'annulation prononcée par le juge ou qu'il n'ait plus la qualité d'agent public.

15. En l'absence de toute circonstance de nature à y faire obstacle, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre à l'EPS Roger Prévot de rétablir Mme A dans ses fonctions de cadre assistante du chef de pôle G02-Asnières dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme A qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que demande l'EPS Roger Prévot au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre la somme de 1 500 euros à la charge de l'EPS Roger Prévot à verser à Mme A sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : Les décisions du 26 mai 2021 et du 8 juin 2021 sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint à l'établissement public de santé Roger Prévot de rétablir Mme A dans ses fonctions de cadre assistante du chef de pôle G02-Asnières dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'établissement public de santé Roger Prévot versera à Mme A la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : les conclusions de l'établissement public de santé Roger Prévot au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à l'établissement public de santé Roger Prévot.

Délibéré après l'audience du 21 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Le Griel, présidente ;

M. Jacquelin, premier conseiller ;

Mme Fabas, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 février 2025.

Le rapporteur,

signé

G. Jacquelin

La présidente,

signé

H. Le Griel

La greffière,

signé

H. Mofid

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour ampliation, le greffier

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