Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2112762

mardi 2 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2112762
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème Chambre
Avocat requérantLHEUREUX

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Cergy-Pontoise annule la décision du ministre du travail du 3 mai 2021 autorisant le licenciement de M. C, salarié protégé. Le ministre avait commis une erreur d’appréciation en estimant que les faits d’altercation imputés à M. C étaient d’une gravité suffisante pour justifier son licenciement. Le juge a relevé que M. C était la victime principale des violences, comme l’attestaient ses blessures et la condamnation pénale de l’autre salarié. La décision s’appuie sur les articles L. 1235-1 du code du travail et les principes de protection des salariés mandatés.

Texte intégral

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Debourg, rapporteure,

- les conclusions de Mme Chabrol, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C a été recruté le 20 juin 2016 en qualité de conducteur de matériel de collecte, au sein de la société Europe services déchets. Il a été élu membre titulaire du CSE et désigné délégué syndical Force Ouvrière de l'établissement Nord. Le 26 août 2020, la société a saisi l'inspection du travail d'une demande d'autorisation de licencier M. C pour motif disciplinaire. Par une décision du 22 septembre 2020, l'inspection du travail a refusé de délivrer à la société l'autorisation de licencier M. C. Le 30 septembre 2020, la société a formé un recours hiérarchique à l'encontre de cette décision. Par une décision du 3 mai 2021, le ministre du travail a retiré la décision implicite de rejet du recours hiérarchique du 6 février 2021 formé par son employeur, annulé la décision de l'inspectrice du travail du 22 septembre 2020 et a autorisé son licenciement. Par la présente requête, M. C demande l'annulation de cette décision du 3 mai 2021.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes l'article L. 1235-1 du code du travail : " () le juge, à qui il appartient d'apprécier la régularité de la procédure suivie et le caractère réel et sérieux des motifs invoqués par l'employeur, forme sa conviction au vu des éléments fournis par les parties après avoir ordonné, au besoin, toutes les mesures d'instruction qu'il estime utiles ".

3. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés légalement investis de fonctions représentatives, qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque leur licenciement est envisagé, celui-ci ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou avec leur appartenance syndicale. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail saisi et, le cas échéant, au ministre compétent, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier le licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi.

4. Pour autoriser la société a prononcé son licenciement pour faute, le ministre du travail a retenu que M. C a pris la décision d'aller à la rencontre de son collègue de travail et que cette rencontre a dégénéré en une altercation physique à laquelle il a pris part, que le fait pour un salarié de prendre part à une altercation physique sur son lieu de travail et aux horaires de travail revêt un caractère fautif et enfin, que ces faits sont d'une gravité suffisante pour justifier le licenciement de M. C compte tenu notamment des conséquences sur la santé et l'intégrité physique de son collègue de travail.

5. En l'espèce, il ressort du dossier que M. C a été impliqué dans une altercation avec un autre salarié de l'entreprise, M. B, avec lequel il entretenait des relations tendues, et que les deux salariés ont relaté une version des faits différente, incriminant l'autre. Toutefois, d'une part, il ressort des témoignages produits qu'après l'altercation, M. C est ressorti du parking, blessé, nécessitant l'intervention des services de secours et de la police et que M. B a pris la fuite en voiture. D'autre part, il ressort des comptes-rendus médicaux produits à l'instance que le requérant a subi d'importantes blessures, à savoir un hématome orbitaire gauche, un hématome de l'oreille gauche, des stigmates de traumatismes crâniens, faciaux, des écorchures disséminées, des lésions au niveau de la tête, du cou, des membres supérieurs, du thorax et des membres inférieurs et une fracture de la malléole, ayant entrainé une ITT de 45 jours, alors que le rapport de l'examen médical de M. B ne relève que des blessures superficielles, à savoir des écorchures superficielles, une ecchymose au genou, et une contusion dorsolombaire, permettant ainsi de déduire que ce dernier a été, pour l'essentiel, l'auteur des coups portés. Enfin, il ressort également du jugement correctionnel du tribunal judiciaire de Nanterre du 9 février 2021, que M. B a été reconnu coupable des faits de violence suivie d'incapacité supérieure à huit jours commis le 11 juin 2020 à l'encontre de M. C et condamné au paiement d'une amende de mille euros et que M. C a été relaxé. Dans les circonstances particulières de l'espèce, en considérant que les faits reprochés à l'intéressé revêtaient un caractère de gravité suffisant permettant d'autoriser son licenciement, le ministre du travail a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation. Par suite, M. C est fondé à soutenir que c'est à tort que le ministre a autorisé son licenciement.

6. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. C est fondé à solliciter l'annulation de la décision du 3 mai 2021 par laquelle le ministre du travail, après avoir retiré la décision implicite de rejet du recours hiérarchique, a annulé la décision de l'inspectrice du travail du 22 septembre 2020 et a autorisé son licenciement.

Sur les frais du litige :

7. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de M. C, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, au profit de la société Europe Services Déchets, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du ministre du travail du 3 mai 2021 est annulée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la société Europe Services Déchets sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à la société Europe Services Déchets et à la ministre du travail, de la santé et des solidarités.

Une copie sera adressée à la DRIEETS Ile-de-France

Délibéré après l'audience du 21 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Griel, présidente ;

M. Jacquelin, premier conseiller ;

Mme Debourg, conseillère ;

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juillet 2024.

La rapporteure,

signé

T. Debourg

La présidente,

signé

H. Le Griel

La greffière,

signé

H. Mofid

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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N°211276