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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2208369

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2208369

mardi 16 août 2022

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2208369
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantMARIENNE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 2 juin et 10 août 2022, Mme C F A, représentée par Me Marienne, avocate désignée d'office, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 25 mai 2022 par lequel le préfet du Val-d'Oise a prononcé son transfert aux autorités portugaises, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de procéder à l'enregistrement de sa demande d'asile et de lui délivrer une attestation de demande d'asile, dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat, au profit de son conseil, une somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient :

- l'arrêté en litige a été signé par une autorité incompétente ;

- il méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n°604/2013 dès lors qu'il n'est pas établi que l'intégralité des informations contenues par les brochures " A " et " B " lui a bien été communiquée, dans une langue qu'il comprend ;

- il méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013, dès lors qu'il n'est pas démontré que l'entretien individuel prévu par ces dispositions a bien été mené par un agent ayant qualité pour ce faire, avec l'assistance d'un interprète et dans un lieu en garantissant la confidentialité ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle et familiale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 août 2022, le préfet du Val-d'Oise indique confirmer sa décision et produit les pièces constitutives du dossier de la requérante.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n°603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme D pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 11 août 2022 :

- le rapport de Mme Maisonneuve, magistrate désignée ;

- les observations orales de Me Marienne, avocate désignée d'office pour Mme A, qui produit de nouvelles pièces, reprend les conclusions et les moyens développés dans les écritures et ajoute que l'arrêté en litige est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 dès lors que l'époux de la requérante est dans l'attente du réexamen de son dossier par le préfet de police à la suite de l'annulation par le tribunal administratif de Paris de l'obligation de quitter le territoire français dont il faisait l'objet, qu'elle n'a aucune famille au Portugal et qu'elle est enceinte de deux mois ;

- les observations orales de Mme F A, assistée de M. B, interprète en langue portugaise, qui précise que son époux est présent en France depuis trois ans et confirme qu'il est sans nouvelle de la préfecture de police ;

- le préfet du Val-d'Oise n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F A, ressortissante angolaise, demande l'annulation de l'arrêté du 25 mai 2022 par lequel le préfet du Val-d'Oise a prononcé son transfert aux autorités portugaises.

2. Le règlement (UE) n°603/2013 du 26 juin 2013 pose en principe dans le paragraphe 1 de son article 3 qu'une demande d'asile est examinée par un seul Etat membre. Cet Etat est déterminé par application des critères fixés par son chapitre III, dans l'ordre énoncé par ce chapitre. Selon le même règlement, l'application des critères d'examen des demandes d'asile est écartée en cas de mise en œuvre, soit de la clause dérogatoire énoncée au paragraphe 1 de l'article 17 du règlement, qui procède d'une décision prise unilatéralement par un Etat membre, soit de la clause humanitaire définie par le paragraphe 2 de ce même article 17 du règlement. Le paragraphe 2 de cet article prévoit en effet qu'un " Etat membre peut, même s'il n'est pas responsable en application des critères fixés par le règlement, rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées notamment sur des motifs familiaux ou culturels ". La mise en œuvre, par les autorités françaises, des dispositions de l'article 17 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 doit être assurée à la lumière des exigences définies par les dispositions du second alinéa de l'article 53-1 de la Constitution, en vertu desquelles les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif. Par ailleurs, les considérants introductifs du règlement (UE) n°604/2013 invitent les Etats membres de l'Union européenne, au point (14), à faire du respect de la vie familiale, conformément aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, " une considération primordiale () lors de l'application du présent règlement ". De même, le point (17) de ces considérants invite les Etats membres à " déroger aux critères de responsabilité, notamment pour des motifs humanitaires et de compassion, afin de permettre le rapprochement des membres de la famille, de proches ou de tout autre parent et examiner une demande de protection internationale introduite sur son territoire () même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères obligatoires fixés par le présent règlement ".

3. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que, par un jugement n°2103905 du 7 juin 2021, produit par l'intéressée au cours de l'audience, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Paris a annulé l'obligation de quitter le territoire français prononcée par le préfet de police le 3 février 2021 à l'encontre M. E A, époux de Mme F A au motif, notamment, que ce dernier apportait des éléments nouveaux, postérieurs au rejet de sa demande d'asile par l'OFPRA et la CNDA, de nature à faire craindre des risques de traitements inhumains ou dégradants en cas de retour en Angola qui n'avaient pas été pris en considération. Cette mesure d'éloignement est ainsi réputée n'avoir jamais existé. Par ailleurs, la requérante, qui produit son acte de mariage à l'audience, soutient, sans être contredite, que le préfet de police n'a pris aucune nouvelle décision concernant son époux malgré l'injonction en ce sens prononcée le tribunal. En défense, le préfet du Val-d'Oise ne produit aucun élément susceptible de remettre en cause la véracité de ces allégations. Dès lors, en l'état du dossier, l'époux de Mme F A, qui a droit à une autorisation provisoire de séjour le temps du réexamen de son dossier en application de l'article L. 614-19 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, doit être regardé comme étant en situation régulière sur le territoire français. Il ne ressort par ailleurs pas des pièces du dossier que la requérante aurait des attaches au Portugal, pays qu'elle n'a fait que traverser. Dans ces conditions, eu égard à la présence régulière de son époux en France, le préfet du Val-d'Oise a commis une erreur manifeste d'appréciation des faits de l'espèce en ne faisant pas application de la clause discrétionnaire prévue par les dispositions précitées de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 qui permet de déroger aux critères de détermination de l'Etat responsable de l'examen d'une demande d'asile, notamment pour des motifs humanitaires, et afin de permettre le rapprochement de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent.

4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 25 mai 2022 par lequel le préfet du Val-d'Oise a décidé son transfert aux autorités portugaises.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet du Val-d'Oise, ou au préfet territorialement compétent au regard du lieu de résidence actuel de l'intéressée, d'enregistrer la demande d'asile de Mme F A en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

6. Mme F A bénéficie, en vertu du présent jugement, de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a donc lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Marienne, avocate de Mme F A, d'une somme de 900 euros dans les conditions fixées à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et à l'article 112 du décret du 28 décembre 2020, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : Mme F A est admise provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 25 mai 2022 du préfet du Val-d'Oise est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise, ou au préfet territorialement compétent, d'enregistrer la demande d'asile de Mme F A en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera une somme de 900 euros à Me Marienne, dans les conditions fixées à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et à l'article 112 du décret du 28 décembre 2020 et sous réserve de l'admission définitive de Mme F A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C F A, à Me Marienne et au préfet du Val-d'Oise.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 août 2022.

La magistrate désignée,

Signé

L. D

La greffière,

Signé

C. Phu

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

N°2208369

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