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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2208899

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2208899

mardi 5 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2208899
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCABINET DUCLOS KUBISZYN WYSTUP

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

A une requête enregistrée le 22 juin 2022, M. B, représenté A Me Wystup, avocate commise d'office, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 1er juin 2022 A lequel le préfet des Hauts-de-Seine a décidé son transfert aux autorités italiennes ;

2°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros A jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté contesté est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle dès lors qu'il a fait l'objet d'un premier arrêté de transfert en date du 1er février 2022, qu'il a accepté ce transfert et est retourné en Italie et qu'à son arrivée en Italie le 17 mars 2022, il a fait l'objet d'une mesure d'éloignement, raison pour laquelle il a quitté l'Italie et a de nouveau déposé une demande d'asile en France le 5 avril 2022 ;

- il a exposé sa situation lors de son entretien individuel ;

- la France est devenue responsable de l'examen sa demande d'asile du fait de la mesure d'éloignement prise à son encontre A les autorités italiennes.

A un mémoire en défense enregistré le 28 juin 2022, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a désigné Mme C pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Tichoux, magistrate désignée ;

- les observations de Me Wystup, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins A les mêmes moyens, demande, en cas d'annulation de l'arrêté en litige, que le requérant bénéficie de l'aide juridictionnelle provisoire et que l'Etat soit condamné à lui verser la somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et ajoute que l'arrêté en litige :

* est entaché d'un vice d'incompétence de son signataire ;

* méconnait les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 dès lors qu'il n'est pas établi que le contenu des brochures A et B, produites en français, ont été traduites en peul au requérant qui ne sait pas lire le français ni qu'il ait bénéficié d'un interprète en peul pour son entretien individuel ;

* est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation des dispositions de l'article 3, paragraphe 2 et de l'article 17 de ce règlement dès lors que, suite à son premier transfert en Italie, il a fait l'objet d'une mesure d'éloignement et qu'il n'a pas été en mesure d'y déposer une demande d'asile ;

* méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le préfet des Hauts-de-Seine n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant guinéen, a déposé une demande d'asile à la préfecture des Hauts-de-Seine le 5 avril 2021. A un arrêté du 1er juin 2022, le préfet des Hauts-de-Seine a décidé de transférer M. B aux autorités italiennes. Le requérant demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique dispose : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit A le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit A la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes du 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013du 26 juin 2013 : " () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'Etat membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entrainent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'Etat membre procédant à la détermination de l'Etat membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre Etat membre peut être désigné comme responsable ". Aux termes de l'article 17 du même règlement : " A dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée A un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'Etat membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'Etat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ".

4. Ces dispositions doivent être appliquées dans le respect des droits garantis A la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. A ailleurs, eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, A tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection A cet Etat membre l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance A cet Etat de ses obligations.

5. Il ressort des termes mêmes de l'arrêté que M. B a été transféré en Italie le 16 mars 2022 en vue de l'examen A les autorités de ce pays, responsables de l'examen de sa demande d'asile en application du 1 de l'article 13 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Toutefois, l'intéressé s'est vu notifier le 17 mars 2022 A l'autorité italienne compétente, la questura de Rome, une obligation de quitter le territoire italien, dans un délai de sept jours, sans aucune mention du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. M. B, qui avait franchi irrégulièrement les frontières de l'Italie le 5 juillet 2021, n'a pas pu déposer, lors de son transfert du 16 mars 2022, de demande d'asile en Italie. Cette mesure d'éloignement, alors que l'Italie est responsable de l'examen de la demande d'asile de M. B quel que soit le pays où il a déposé cette demande, était de nature à remettre en cause le déroulement normal de la procédure de demande d'asile dont les autorités italiennes avaient la charge en application des dispositions du règlement précité du 26 juin 2013 et de porter une atteinte grave au droit de l'intéressé à voir sa demande d'asile examinée, en raison notamment du caractère automatique de la mesure d'éloignement ainsi prise et du défaut de caractère suspensif du recours contre celle-ci, en violation des dispositions des paragraphes 2 et 3 de l'article 27 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 qui exigent respectivement que soient accordés à la personne concernée, outre le droit à l'examen de sa demande de protection internationale, " un délai raisonnable pour exercer son droit à un recours effectif " et " le droit de rester dans l'Etat membre concerné en attendant l'issue de son recours ". M. B, revenu en France quelques jours après cette mesure d'éloignement, a sollicité le 5 avril 2022 que lui soit accordé l'asile selon la procédure prévue à l'article L. 741-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et a fait état de la mesure d'éloignement prise à son encontre A les autorités italiennes. Dans ces conditions, et en l'absence de tout élément ou pièce produit A le préfet des Hauts-de-Seine à établir que l'intéressé serait désormais assuré de l'examen effectif de sa demande d'asile en Italie, dès lors notamment qu'il ne ressort pas du dossier que la mesure d'éloignement immédiatement exécutoire décidée A la questura de Rome aurait été abrogée, M. B doit être regardé comme apportant la preuve qu'il existe un risque sérieux que sa demande ne soit pas traitée A les autorités italiennes dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées A le respect du droit d'asile. Ce risque est d'autant plus sérieux que les autorités italiennes n'ont pas donné de réponse explicite à la demande de prise en charge du requérant. Il s'ensuit que l'intéressé est fondé à soutenir que le préfet des Hauts-de-Seine a commis une erreur manifeste d'appréciation en ne se saisissant pas de la faculté d'instruire sa demande d'asile en France en application de l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 et à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de police du 6 avril 2022.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Eu égard au motif d'annulation retenu au point 5, le présent jugement implique seulement que le préfet de police réexamine la situation de M. B, conformément aux dispositions de l'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il y a lieu, A suite, de prescrire au préfet de procéder à ce réexamen dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

7. Il y a lieu d'admettre provisoirement M. B à l'aide juridictionnelle. A suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Wystup, avocat de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Wystup d'une somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B A le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. B.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 1er juin 2022 du préfet des Hauts-de-Seine pris à l'encontre de M. B est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet des Hauts-de-Seine, ou au préfet territorialement compétent, de réexaminer la situation de M. B dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Wystup renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Wystup, avocate de M. B, une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B ara A le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. B.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. D B et au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public A mise à disposition au greffe le 5 juillet 2022.

La magistrate désignée,

Signé

J. CLa greffière,

Signé

K. DiengLa République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine, ou au préfet territorialement compétent, en ce qui les concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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