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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2210181

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2210181

mardi 9 août 2022

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2210181
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantZABEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 juillet 2022, M. B A, représenté par Me Zabel, avocate désignée d'office, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 6 juillet 2022 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a prononcé son transfert aux autorités croates pour l'examen de sa demande d'asile.

Il soutient qu'il ne souhaite pas retourner en Croatie où il a été victime de violences de la part des autorités, qu'il a des proches en France et qu'il appartient aux autorités françaises d'examiner sa demande d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er août 2022, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a désigné Mme C pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Fléjou, magistrate désignée ;

- les observations de Me Zabel, avocate désignée d'office, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens, et soutient en outre que :

* l'arrêté méconnait l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 dès lors qu'il ne comporte pas les nom, prénom et signature de l'agent mais seulement ses initiales et que le préfet n'a pas fourni la liste des agents permettant d'identifier le signataire de l'acte au moyen de ses seules initiales ; il méconnaît l'article L. 111-2 du code des relations entre le public et l'administration ;

* l'arrêté méconnaît l'article 3 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013, l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, dès lors qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil, ce dont témoigne un rapport d'Amnesty International ;

* l'arrêté est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle dès lors qu'en cas de retour dans son pays d'origine, il serait arrêté, contraint d'effectuer son service militaire et de combattre contre des compatriotes d'origine kurde ; il a quitté la Turquie car il est un opposant au parti au pouvoir à la mairie d'Istanbul ; il a de la famille en France, notamment sa cousine chez qui il vit.

- les observations de M. A lui-même, assisté de Mme D, interprète en langue turque, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens ;

- et le préfet des Hauts-de-Seine n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction de l'affaire a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré a été enregistrée le 5 août 2022 pour M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant turc, né en 1996, a introduit, le 19 mai 2022, une demande d'asile en France. Concomitamment, la consultation du fichier " Eurodac " a révélé que ses empreintes avaient été préalablement enregistrées par les autorités croates. Une demande de reprise en charge a, par conséquent, été adressée aux autorités de cet Etat le 13 juin 2022, acceptée expressément le 24 juin suivant. Par la présente requête, M. A demande l'annulation de l'arrêté en date du 6 juillet 2022 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a prononcé son transfert aux autorités croates.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. A, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 5 du règlement n° 604/2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les Etats membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé ". Si les actes administratifs doivent être pris selon les formes et conformément aux procédures prévues par les lois et règlements, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou s'il a privé l'intéressé d'une garantie. Aux termes de l'article L. 111-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute personne a le droit de connaître le prénom, le nom, la qualité et l'adresse administratives de l'agent chargé d'instruire sa demande ou de traiter l'affaire qui la concerne ; ces éléments figurent sur les correspondances qui lui sont adressées. Si des motifs intéressant la sécurité publique ou la sécurité des personnes le justifient, l'anonymat de l'agent est respecté ".

4. M. A soutient que le résumé de l'entretien individuel du 19 mai 2022 ne permet pas d'identifier l'agent de la préfecture des Hauts-de-Seine qui a conduit cet entretien, ce qui constitue une garantie pour le demandeur d'asile. Toutefois, aucun des articles ci-dessus ni aucune autre disposition n'impose que le nom, la qualité et la signature de cet agent soient portés sur le résumé de l'entretien individuel, lequel mentionne en l'espèce les initiales de l'agent. Il ne ressort pas davantage des pièces du dossier, et l'intéressé n'avance aucun commencement de preuve du contraire, que cet entretien n'aurait pas été tenu dans les conditions de confidentialité requises par l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013. Enfin, M. A ne peut utilement soutenir que l'arrêté contesté aurait été pris en méconnaissance de l'article L. 111-2 du code des relations entre le public et l'administration et par suite, à l'issue d'une procédure irrégulière, dès lors que le compte-rendu de l'entretien individuel ne saurait être regardé comme une correspondance au sens des dispositions de cet article. Ainsi, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant, qui a signé le compte-rendu de cet entretien individuel sans réserve, aurait été privé d'une garantie prévue par les dispositions de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de ces dispositions ainsi que de celles de l'article L. 111-2 du code des relations entre le public et l'administration doivent être écartés.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes du paragraphe 2 de l'article 3 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. ".

6. Si M. A soutient être exposé à des traitement prohibés par les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne en cas de retour en Turquie, l'arrêté attaqué n'a toutefois ni pour objet ni pour effet de l'éloigner à destination du pays dont il a la nationalité. D'autre part, il n'établit pas, par ses seules allégations particulièrement évasives sur les conditions de son séjour en Croatie et par la référence à un rapport d'Amnesty international, qu'il aurait été ou serait exposé dans ce pays à un risque de traitement inhumain et dégradant. Le caractère imprécis de ses déclarations et l'absence de toute pièce justificative ne suffisent ni à fonder des doutes sérieux sur l'existence en Croatie, partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de défaillances revêtant un caractère systémique dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile, ni à établir qu'en cas de transfert vers ce pays, il existerait un risque qu'il ne bénéficie pas d'un examen effectif de sa demande d'asile dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile, alors même que les autorités croates ont accepté la prise en charge de cette demande ni, enfin, que les autorités croates le renverront en Turquie sans réel examen des risques auxquels il serait exposé. Par suite, ce moyen doit être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement / / L'Etat membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'Etat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ". La faculté laissée par ces dispositions à chaque Etat membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

8. Si M. A fait état de son souhait que sa demande d'asile soit instruite en France, le règlement du 26 juin 2013, qui a pour objet de garantir aux ressortissants étrangers un examen circonstancié de leur demande d'asile, ne leur permet toutefois pas de choisir, parmi les États membres, celui qui sera responsable de cet examen. Par ailleurs, s'il se prévaut de la présence en France de membres de sa famille, dont sa cousine chez qui il réside, ce seul élément ne justifie pas qu'il soit dérogé aux règles de transfert, dès lors, au surplus, que l'entrée de l'intéressé sur le territoire français est récente, qu'il a vécu dans son pays d'origine jusqu'à l'âge de 25 ans et qu'il a déclaré lors de la procédure qu'il n'avait pas de famille en France. Par suite, en procédant au transfert du requérant vers la Croatie, le préfet des Hauts-de-Seine n'a pas entaché sa décision d'une erreur de droit au regard des dispositions précitées de l'article 17 du règlement 604/2013 du 26 juin 2013.

9. En quatrième et dernier lieu, pour les motifs exposés aux points 6 et 8, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de l'arrêté en litige sur sa situation personnelle ne peut qu'être écarté.

10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A doivent être rejetées.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Zabel et au préfet des Hauts-de-Seine.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 août 2022.

La magistrate désignée,

Signé

V. C

Le greffier,

Signé

M. E

La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2210181

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