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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2210433

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2210433

mercredi 3 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2210433
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation7ème Chambre
Avocat requérantVARIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 25 juillet et 15 décembre 2022, Mme C A B, représentée par Me Varin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 juin 2022 par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé de renouveler la carte de séjour temporaire dont elle disposait, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de cent euros par jour de retard, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", ou à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation, et de lui délivrer durant cet examen une autorisation provisoire de

séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

La décision portant refus de titre de séjour :

- a été signée par une autorité incompétente ;

- aurait dû être précédée de la saisine de la commission du titre de séjour ;

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle, le préfet ayant également méconnu l'étendue de sa compétence, de son pouvoir discrétionnaire de régularisation et commis une erreur de droit ;

- méconnaît les dispositions des articles L. 423-1 et L. 423-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- a été signée par une autorité incompétente ;

- est entachée d'illégalité en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour ;

- méconnaît les articles 3-1 et 9 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

La décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire supérieur à 30 jours :

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît l'article 7-2 de la directive 2008/115/CE.

Par une ordonnance du 23 novembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au

19 décembre 2022.

Un mémoire en défense présenté par le préfet du Val-d'Oise a été enregistré le 7 avril 2023, postérieurement à la clôture de l'instruction.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme Drevon-Coblence, présidente-rapporteure, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante comorienne, née le 12 mars 1978, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 15 juin 2022 par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé le renouvellement de la carte de séjour temporaire dont elle était titulaire en sa qualité de conjointe de français, au motif que la communauté de vie avait cessé entre les époux, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être reconduite.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2.Aux termes de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger marié avec un ressortissant français, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an lorsque les conditions suivantes sont réunies : / 1° La communauté de vie n'a pas cessé depuis le mariage ; /2° Le conjoint a conservé la nationalité française ; / 3° Lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, il a été transcrit préalablement sur les registres de l'état civil français ". Aux termes de l'article L. 423-5 du même code : " La rupture de la vie commune n'est pas opposable lorsqu'elle est imputable à des violences familiales ou conjugales ou lorsque l'étranger a subi une situation de polygamie () ".

3.Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

4.Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, les tribunaux des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent utilement être invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant ;

5.Il ressort des pièces du dossier que Mme A B est entrée en France le

2 janvier 2018 avec un visa de long séjour valant titre de séjour pour y rejoindre son époux M. M'Zembaba, de nationalité française, et que résident en France les quatre filles du couple, Yousrah née le 12 juin 1998 et titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu'au 9 décembre 2023, Bouchrah née le 28 février 2001 et titulaire d'une carte de résident valable jusqu'au 26 septembre 2031, Biharah née le 21 novembre 2005 et Rahymane M'Zembaba née le 3 juin 2008, toutes deux mineures et scolarisées. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des attestations particulièrement circonstanciées des proches de Mme A B et notamment de ses filles, que la requérante a quitté le domicile familial après que son époux ait choisi d'accueillir au sein de celui-ci une nouvelle femme, avec laquelle il se serait, selon Mme A B, mariée religieusement, et le fils qu'il a eu de cette seconde union, faisant ainsi subir à la requérante une situation de polygamie établie en outre par les attestations de la Caisse d'allocations familiales produites au dossier. Il ressort également des pièces produites que Mme A B, qui vit désormais chez son beau-frère, participe à l'entretien et à l'éducation de ses filles, les aînées séjournant régulièrement en France, et les deux dernières qui étaient âgées de 14 ans et 17 ans à la date de l'arrêté attaqué. Dans ces conditions, Mme A B est fondée à soutenir que l'arrêté litigieux a méconnu les dispositions, précitées, du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris, en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et a méconnu l'intérêt supérieur de ses enfants, en méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfants. Mme A B est dès lors fondée à demander l'annulation de l'arrêté attaqué du 15 juin 2022, en toutes ses dispositions, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Il y a lieu, en application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise, ou au préfet territorialement compétent au regard du lieu de résidence actuel de l'intéressée, de délivrer à Mme A B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la date de notification du présent jugement.

Sur les frais liés à l'instance :

7.Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, le versement d'une somme de 1 000 euros à Mme A B en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : L'arrêté du préfet du Val-d'Oise du 15 juin 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise ou au préfet territorialement compétent au regard du lieu de résidence actuel de l'intéressée, de délivrer à Mme A B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la date de notification du présent jugement.

Article 3 : Il est mis à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à Mme A B en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A B et au préfet du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 11 avril 2023 à laquelle siégeaient :

Mme Coblence, présidente,

Mme Fléjou, première conseillère, et M. Viain, premier conseiller,

assistés de Mme Charleston, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 mai 2023.

La présidente-rapporteure,

signé

E. CoblenceL'assesseure la plus ancienne,

signé

V. Fléjou

La greffière,

signé

D. Charleston

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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