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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2213776

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2213776

jeudi 16 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2213776
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème Chambre
Avocat requérantCABINET MONCONDUIT ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête n°2213766, un mémoire et des pièces enregistrées le 10 octobre 2022 et les 24, 25 et 31 mai 2023, la société Le petit marché, représentée par Me Monconduit, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 18 mai 2022 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) lui a appliqué la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail pour un montant de 7 520 euros et la contribution forfaitaire prévue aux articles L. 822-2 à L. 822-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour un montant de 2 124 euros, ensemble la décision du 5 août 2022 par laquelle le directeur général de l'OFII a rejeté son recours gracieux contre cette décision ;

2°) de la décharger de l'obligation de payer la somme totale de 9 644 euros ;

3°) à titre subsidiaire, de ramener à de plus justes proportions le montant des sanctions financières prononcées au titre des contributions spéciale et forfaitaire, correspondant à un plafond maximum de 5 884 euros ;

4°) de mettre à la charge de l'OFII la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision du 18 mai 2022 est entachée d'erreurs de droit et d'appréciation, dès lors que l'employeur n'avait pas compétence ni obligation de vérifier l'authenticité de la carte nationale d'identité italienne de son salarié, qu'il est de bonne foi et qu'il a respecté ses obligations légales ;

- le montant des contributions ne pouvait dépasser la somme de 5 884 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 janvier 2023, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

II. Par une requête n°2303995, un mémoire et des pièces, enregistrées le 27 et le 29 mars 2023 et le 19 avril 2024, la société Le petit marché, représentée par Me Monconduit, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née du silence de l'administration sur l'opposition à exécution formée le 21 juillet 2022 à l'encontre des deux titres de perception émis le 1er et le 2 juin 2022 par la direction départementale des finances publiques de l'Essonne relatifs au recouvrement des sommes de 7 520 euros et 2 124 euros mises à sa charge par l'OFII au titre de la contribution spéciale prévue par l'article L. 8253-1 du code du travail et de la contribution forfaitaire prévue aux articles L. 822-2 à L. 822-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

2°) d'annuler les titres de perception n°091000 009 001 075 250509 2022 0004034 émis le 1er juin 2022 et le titre n°091000 009 001 075 250510 2022 0004067 émis le 2 juin 2022 ;

3°) de la décharger de l'obligation de payer les sommes dues ;

4°) à titre subsidiaire, de suspendre les deux titres de perception mis à sa charge, dans l'attente de la procédure initiée à l'encontre de la décision de l'OFII ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision est entachée d'un vice de procédure ;

- elle a été prise par une autorité incompétente ;

- les titres de perception reposent sur une décision de l'OFII elle-même illégale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 avril 2023, le directeur départemental des finances publiques de l'Essonne fait valoir son incompétence dans ce litige.

Le directeur départemental des finances publiques de l'Essonne a produit un mémoire le 7 mai 2024, qui n'a pas été communiqué.

La requête a été communiquée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au directeur général de l'OFII, qui n'ont pas produit d'observations.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bourragué, rapporteur ;

- les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public,

- et les observations de Me Veillat, substituant Me Monconduit, représentant la société Le petit marché.

Considérant ce qui suit :

1. A l'issue du contrôle d'un commerce exploité par la société Le petit marché par les services de police le 10 janvier 2022, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a, au vu du procès-verbal établi lors de cette opération de contrôle établissant l'emploi d'un ressortissant étranger dépourvu de titre l'autorisant à travailler en France, avisé la société Le petit marché, par lettre du 15 mars 2022, qu'indépendamment des poursuites pénales susceptibles d'être engagées, il envisageait de la rendre redevable de la contribution spéciale, sur le fondement de l'article L. 8253-1 du code du travail, et de la contribution forfaitaire sur le fondement des articles L. 822-2 à L. 822-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La société a produit des observations le 23 mars 2022. Par une décision du 18 mai 2022, l'OFII a mis à la charge de cette société la somme de 7 520 euros au titre de la contribution spéciale et la somme de 2 124 euros au titre de la contribution forfaitaire. La société requérante a effectué un recours gracieux auprès du directeur de l'OFII le 23 juin 2022, recours rejeté par une décision du 5 août 2022. Les titres de perception relatifs à ces contributions ont été émis le 1er et le 2 juin 2022. La société demande l'annulation de la décision du 18 mai 2022 et des titres exécutoires émis pour le recouvrement des sommes à payer.

2. Les requêtes n° 2213776 et n° 2303995 sont introduites par la société Le petit marché dans le cadre d'un même litige l'opposant à l'OFII. Il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou par personne interposée, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France ". Aux termes de l'article L. 5221-8 du même code : " L'employeur s'assure auprès des administrations territorialement compétentes de l'existence du titre autorisant l'étranger à exercer une activité salariée enfance, sauf si cet étranger est inscrit sur la liste des demandeurs d'emploi tenue par l'institution mentionnée à l'article L. 5312-1. ". Aux termes de l'article L. 8253-1 de ce code : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale () ".

4. D'une part, il appartient au juge administratif, lorsqu'il est saisi comme juge de plein contentieux d'une contestation portant sur une sanction prononcée sur le fondement de l'article L. 8253-1 du code du travail, d'examiner tant les moyens tirés des vices propres de la décision de sanction que ceux mettant en cause le bien-fondé de cette décision et de prendre, le cas échéant, une décision qui se substitue à celle de l'administration. Celle-ci devant apprécier, au vu notamment des observations éventuelles de l'employeur, si les faits sont suffisamment établis et, dans l'affirmative, s'ils justifient l'application de cette sanction administrative, au regard de la nature et de la gravité des agissements et des circonstances particulières à la situation de l'intéressé, le juge peut, de la même façon, après avoir exercé son plein contrôle sur les faits invoqués et la qualification retenue par l'administration, tant s'agissant du manquement que de la proportionnalité de la sanction, maintenir la contribution, au montant fixé de manière forfaitaire par les dispositions citées au point 4 ou en décharger l'employeur.

5. D'autre part, il résulte de ces dispositions que les contributions qu'elles prévoient ont pour objet de sanctionner les faits d'emploi d'un travailleur étranger séjournant irrégulièrement sur le territoire français ou démuni de titre l'autorisant à exercer une activité salariée, sans qu'un élément intentionnel soit nécessaire à la caractérisation du manquement. Toutefois, un employeur ne saurait être sanctionné sur le fondement de ces dispositions lorsque tout à la fois, d'une part, et sauf à ce que le salarié ait justifié avoir la nationalité française, il s'est acquitté des obligations qui lui incombent en vertu de l'article L. 5221-8 du code du travail et que, d'autre part, il n'était pas en mesure de savoir que les documents qui lui étaient présentés revêtaient un caractère frauduleux ou procédaient d'une usurpation d'identité. De même, lorsqu'un salarié s'est prévalu lors de son embauche de nationalité française ou de sa qualité de ressortissant d'un État pour lequel une autorisation de travail n'est pas exigée, l'employeur ne peut être sanctionné s'il s'est assuré que ce salarié disposait d'un document d'identité de nature à en justifier et s'il n'était pas en mesure de savoir que ce document revêtait un caractère frauduleux ou procédait d'une usurpation d'identité.

6. Il résulte de l'instruction et de déclarations constantes de la société requérante ainsi que du salarié en cause que ce dernier a présenté lors de son embauche l'original d'une carte d'identité italienne sur laquelle figurait la mention " nationalité italienne ", et qu'aucun élément apparent ne permettait de déceler le caractère frauduleux du document, caractère qui sera, au demeurant, relevé postérieurement au contrôle par un service central de la police nationale. Par ailleurs, le salarié, qui a indiqué que son employeur n'avait pas connaissance de sa situation au moment de son embauche, avait présenté lors de son recrutement des documents comportant un numéro d'affiliation à la sécurité sociale et une correspondance de la CPAM du Val-de-Marne, documents pouvant laisser croire à l'employeur que sa situation administrative était régulière. Si l'OFII fait valoir que le salarié s'est présenté, lors du contrôle de police, comme ressortissant marocain, cette seule particularité ne suffit pas à établir que l'employeur était en mesure de savoir que son salarié était en situation irrégulière ou qu'il aurait dû procéder à des vérifications supplémentaires.

7. Il résulte de ce qui précède que la société Le petit marché est fondée à soutenir que la décision de l'OFII du 18 mai 2022 est entachée d'une erreur d'appréciation.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens des deux requêtes, que la décision du 18 mai 2022 du directeur général de l'OFII, les titres de perception émis le 1er et le 2 juin 2022 et la décision implicite née du silence de l'administration sur l'opposition à ces titres de perception doivent être annulés. Il y a également lieu de décharger la société Le petit marché de l'obligation de payer la somme totale de 9 644 euros que ces décisions mettaient à sa charge.

Sur les frais liés au litige :

9. Il y a lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'OFII la somme de 1 500 euros au titre des frais engagés par la société Le petit marché et non compris dans les dépens.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : La décision du 18 mai 2022 de l'OFII, les titres de perception n°091000 009 001 075 250509 2022 0004034 émis le 1er juin 2022 et n°091000 009 001 075 250510 2022 0004067 émis le 2 juin 2022 et la décision implicite née du silence de l'administration sur l'opposition à ces titres de perception sont annulés.

Article 2 : La société Le petit marché est déchargée de l'obligation de payer la somme de 9 644 euros mise à sa charge par les décisions annulées à l'article 1er.

Article 3 : L'OFII versera à la société Le petit marché la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la société Le petit marché est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la société Le petit marché, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au directeur départemental des finances publiques de l'Essonne.

Délibéré après l'audience du 29 avril 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Bories, présidente,

M. Bourragué, premier conseiller,

Mme Goudeneche, conseillère,

Assistés de Mme Nimax, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mai 2024.

Le rapporteur,

signé

S. BourraguéLa présidente,

signé

C. Bories

La greffière,

signé

S. Nimax

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Nos 2213776 et 2303995

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