Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2217617
jeudi 17 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2217617 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3ème Chambre |
| Avocat requérant | ORUM |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 28 décembre 2022 et le 15 mars 2023, M. A, représenté par Me Orum, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 27 décembre 2022 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a ordonné sa remise aux autorités bulgares, prononcé à son encontre une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée d'un an et a retenu ses documents d'identité ;
2°) d'enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine, d'une part, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, d'autre part, de procéder à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen et, enfin, de lui remettre ses documents d'identité, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il doit être regardé comme soutenant que :
En ce qui concerne les moyens communs à la décision de remise aux autorités bulgares et à la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français :
- elles sont insuffisamment motivées.
En ce qui concerne la décision de remise aux autorités bulgares :
- elle est entachée d'erreurs de fait ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 621-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est, à cet égard, entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français :
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 622-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est, à ces égards, entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
En ce qui concerne la décision de rétention de ses papiers d'identité :
- elle est illégale par exception d'illégalité de la décision de remise aux autorités bulgares.
Par un mémoire en défense, enregistré le 15 mars 2023, le préfet des Hauts-de-Seine conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.
Par un courrier du 30 septembre 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que la décision attaquée portant rétention des papiers d'identité de M. A est inexistante.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention d'application de l'accord de Schengen du 19 juin 1990 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Gay-Heuzey, conseillère, a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant turc né le 4 juin 1980, a fait l'objet d'un contrôle d'identité le 27 décembre 2022 par les forces de police. Par la présente requête, M. A demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 27 décembre 2022 par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a ordonné sa remise aux autorités bulgares, a prononcé à son encontre une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée d'un an et a retenu ses documents d'identité.
Sur l'irrecevabilité des conclusions tendant à l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
2. L'arrêté du 27 décembre 2022 ne révèle pas l'existence d'une décision portant rétention des papiers d'identité de M. A. Les conclusions tendant à l'annulation de cette décision inexistante sont donc irrecevables et doivent être rejetées.
Sur les moyens communs à la décision de remise aux autorités bulgares et à la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français :
3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation au refus d'entrée à la frontière prévu à l'article L. 332-1, à la décision portant obligation de quitter le territoire français prévue à l'article L. 611-1 et à la mise en œuvre des décisions prises par un autre État prévue à l'article L. 615-1, l'étranger peut être remis, en application des conventions internationales ou du droit de l'Union européenne, aux autorités compétentes d'un autre État, lorsqu'il se trouve dans l'un des cas prévus aux articles L. 621-2 à L. 621-7. / L'étranger est informé de cette remise par décision écrite et motivée prise par une autorité administrative définie par décret en Conseil d'État. Il est mis en mesure de présenter des observations et d'avertir ou de faire avertir son consulat, un conseil ou toute personne de son choix. ". Selon l'article L. 622-1 du même code : " Sous réserve des dispositions de l'article L. 622-2, l'autorité administrative peut, par décision motivée, assortir la décision de remise prise en application de l'article L. 621-1 à l'encontre d'un étranger titulaire d'un titre de séjour dans l'Etat aux autorités duquel il doit être remis, d'une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée maximale de trois ans. ".
4. Les décisions attaquées comportent les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Elles sont, en conséquence, suffisamment motivées.
Sur la décision de remise aux autorités bulgares :
5. Aux termes de l'article L. 621-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Peut faire l'objet d'une décision de remise aux autorités compétentes d'un Etat membre de l'Union européenne, de la République d'Islande, de la Principauté du Liechtenstein, du Royaume de Norvège ou de la Confédération suisse l'étranger qui, admis à entrer ou à séjourner sur le territoire de cet Etat, a pénétré ou séjourné en France sans se conformer aux dispositions des articles L. 311-1, L. 311-2 et L. 411-1, en application des dispositions des conventions internationales conclues à cet effet avec cet État, en vigueur au 13 janvier 2009 ". Selon l'article 21 de la convention d'application de l'accord de Schengen : " 1. Les étrangers titulaires d'un titre de séjour délivré par un des Etats membres peuvent, sous le couvert de ce titre ainsi que d'un document de voyage, ces documents étant en cours de validité, circuler librement pour une durée n'excédant pas 90 jours sur toute période de 180 jours sur le territoire des autres États membres, pour autant qu'ils remplissent les conditions d'entrée visées à l'article 5, paragraphe 1, points a), c) et e), du règlement (CE) n° 562/2006 du Parlement européen et du Conseil du 15 mars 2006 établissant un code communautaire relatif au régime de franchissement des frontières par les personnes (code frontières Schengen) et qu'ils ne figurent pas sur la liste de signalement nationale de l'Etat membre concerné () ". Enfin, aux termes du 1 de l'article 6 du règlement (UE) n° 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016, qui s'est substitué à l'article 5 du règlement (CE) n° 562/2006 du Parlement européen et du Conseil du 15 mars 2006 : " Pour un séjour prévu sur le territoire des États membres, d'une durée n'excédant pas 90 jours sur toute période de 180 jours, ce qui implique d'examiner la période de 180 jours précédant chaque jour de séjour, les conditions d'entrée pour les ressortissants de pays tiers sont les suivantes : / () c) justifier l'objet et les conditions du séjour envisagé, et disposer de moyens de subsistance suffisants. ".
6. Il résulte de ces dispositions et stipulations que les étrangers titulaires d'un titre de séjour délivré par l'un des Etats parties à la convention dite Schengen peuvent, sous couvert de ce titre ainsi que d'un document de voyage en cours de validité, circuler librement pendant une période maximum de trois mois sur le territoire des autres Etats parties, sous réserve notamment de justifier de l'objet et des conditions de leur séjour et de disposer de moyens de subsistance suffisants, tant pour la durée de ce séjour que pour le retour dans leur pays de provenance, ou d'être en mesure d'acquérir légalement ces moyens.
7. Pour ordonner la remise de M. A aux autorités bulgares, le préfet des Hauts-de-Seine s'est notamment fondé sur ce qu'il ne disposait pas de moyens de subsistance suffisants pour la durée de son séjour. Ce faisant, le préfet a commis une erreur de fait dès lors qu'il ressort des pièces du dossier que M. A justifie d'un contrat de travail à durée indéterminée à compter du 1er février 2022 au sein de la société " CELIK ", située à Montreuil (Seine-Saint-Denis), ainsi que des bulletins de salaire y afférents, sans que la circonstance qu'il soit dépourvu d'une autorisation de travail n'ait à cet égard d'incidence. Toutefois, pour ordonner la remise de M. A, le préfet des Hauts-de-Seine s'est également fondé sur ce qu'il n'avait effectué aucune démarche pour régulariser sa situation administrative en France et que ses liens personnels et familiaux ne pouvaient y être regardés comme suffisamment anciens, intenses et stables. Si, pour s'en défendre, M. A établit qu'il a déposé une demande de titre de séjour le 13 décembre 2021 auprès de la sous- préfecture de Sarcelles et qu'il s'est présenté au rendez-vous fixé le 15 mars 2022, en produisant un document listant les pièces complémentaires nécessaires à l'instruction de son dossier, il n'établit toutefois pas avoir adressé lesdits documents avant la date de la décision attaquée. Il ne justifie pas davantage d'une vie privée et familiale sur le territoire français en se bornant à produire la copie de son acte de mariage du 24 juillet 2015 avec une ressortissante bulgare résidant sur le territoire français. Dans ces conditions, M. A n'est pas fondé à soutenir que le préfet des Hauts-de-Seine a entaché ces deux motifs d'erreurs de fait. Par suite, dès lors que le préfet des Hauts-de-Seine aurait pris la même décision s'il s'était fondé sur ces seuls deux derniers motifs, M. A n'est pas fondé à soutenir que le préfet a méconnu les dispositions et stipulations précitées en ordonnant sa remise aux autorités bulgares et qu'il aurait à cet égard commis une erreur manifeste d'appréciation.
Sur la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français :
8. Aux termes de l'article L. 622-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'édiction et la durée de l'interdiction de circulation prévue à l'article L. 622-1 sont décidées par l'autorité administrative en tenant compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ". Selon l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2°) Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
9. Il résulte de ce qui a été dit au point 6 du présent jugement que M. A ne justifie pas d'une vie privée et familiale ancienne, intense et stable sur le territoire français. Dans ces conditions, il n'est pas fondé à soutenir que le préfet a méconnu les dispositions et stipulations précitées ni n'a commis d'erreur manifeste d'appréciation en lui interdisant de circuler sur le territoire français pour une durée d'un an.
10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de M. A doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, de ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte, ainsi que de celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Par ces motifs, le tribunal décide :
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet des Hauts-de-Seine.
Délibéré après l'audience du 3 octobre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Oriol, présidente, et Mmes Gay-Heuzey et Lusinier, conseillères.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2024.
La rapporteure,
Signé
A. GAY-HEUZEY
La présidente,
Signé
C. ORIOL
La greffière,
Signé
V. RICAUD
La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour ampliation,
La greffière