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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2301697

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2301697

jeudi 29 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2301697
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème Chambre
Avocat requérantJOSEPH AGUERA & ASSOCIÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 7 février 2023, Mme A D C, représentée par Me Mäkelä-Dantzer, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 28 décembre 2022 par laquelle le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion a retiré sa décision implicite de rejet née le 15 novembre 2022 et autorisé le licenciement de la requérante pour motif disciplinaire ;

2°) d'enjoindre au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion de réexaminer la demande d'autorisation de licenciement de la société Casino dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

S'agissant de la légalité externe de la décision

- la décision est entachée d'un vice de compétence ;

S'agissant de la légalité interne de la décision

- les preuves recueillies sont illicites ;

- le ministre a commis une erreur manifeste d'appréciation dès lors que la matérialité des faits n'est pas établie.

Par des mémoires enregistrés le 7 et le 28 avril 2023, la société Distribution Casino France, représentée par Me Cheriti, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 500 euros soit mise à la charge de Mme D C sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 juin 2023, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête, estimant qu'aucun des moyens n'est fondé.

Par une ordonnance du 9 juin 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 9 août 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bourragué,

- et les conclusions de M. Lebdiri, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E C a été recrutée le 23 septembre 2002 par la société Distribution Casino France en qualité d'employée commerciale, en contrat à durée indéterminée. Elle exerçait le mandat de membre suppléant du comité d'établissement. Par un jugement n°1902008 du 15 septembre 2022 devenu définitif, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a annulé la décision du 26 décembre 2018 par laquelle le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion avait refusé d'autoriser le licenciement de Mme D C et enjoint au ministre de réexaminer, dans un délai de deux mois, la demande d'autorisation de licenciement pour motif disciplinaire de la requérante, présentée par la société Distribution Casino France. Par une décision du 28 décembre 2022, le ministre a retiré sa décision implicite de rejet née le 15 novembre 2022 et autorisé le licenciement de Mme D C. La requérante demande au tribunal l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, il ressort de l'article 6 de la décision du directeur général du travail du 1er septembre 2022 portant délégation de signature au sein de la direction générale du travail, régulièrement publiée au Journal officiel de la République française du 16 septembre 2022, que Mme B, cheffe du bureau du statut protecteur et signataire de la décision attaquée, s'est vue déléguer la signature de la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion aux fins de signer toutes les décisions relevant des attributions de son bureau, de sorte que le moyen tiré de son incompétence doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 1222-4 du code du travail : : " Aucune information concernant personnellement un salarié ne peut être collectée par un dispositif qui n'a pas été porté préalablement à sa connaissance. ". L'article L. 2312-38 du même code dispose que : " Le comité est informé et consulté, préalablement à la décision de mise en œuvre dans l'entreprise, sur les moyens ou les techniques permettant un contrôle de l'activité des salariés. ". Enfin, le I de l'article 22 de la loi du 6 janvier 1978, dans sa rédaction applicable au litige, prévoit que : " A l'exception de ceux qui relèvent des dispositions prévues aux articles 25, 26 et 27 ou qui sont visés au deuxième alinéa de l'article 36, les traitements automatisés de données à caractère personnel font l'objet d'une déclaration auprès de la Commission nationale de l'informatique et des libertés [CNIL]. ".

4. Il résulte de la jurisprudence de la Cour de cassation que l'illicéité d'un moyen de preuve n'entraîne pas nécessairement son rejet des débats, le juge devant apprécier si l'utilisation de cette preuve a porté atteinte au caractère équitable de la procédure dans son ensemble, en mettant en balance le droit à la vie personnelle du salarié et le droit à la preuve, lequel peut justifier la production d'éléments portant atteinte à la vie personnelle d'un salarié à la condition que cette production soit indispensable à l'exercice de ce droit et que l'atteinte soit strictement proportionnée au but poursuivi.

5. Mme D C soutient que la décision attaquée est entachée d'illégalité dès lors que son employeur a produit à l'appui des griefs soulevés contre elle des preuves recueillies de manière illicite par l'intermédiaire d'un logiciel de contrôle " VLP ". Toutefois, il ressort des pièces du dossier que le logiciel " VLP " a pour finalités premières la tenue des caisses des magasins, l'édition des tickets de caisse et le suivi des achats des clients identifiés grâce à leurs numéros de cartes de fidélité. Il a ainsi permis à la société requérante de détecter la fraude en cause, par recoupements d'informations comptables et relatives à la carte de fidélité de Mme D C qui étaient toutes enregistrées au sein de cet unique traitement de données. Si ce logiciel, qui dans les circonstances de l'espèce a permis le contrôle de l'activité de salariés, n'avait pas fait l'objet de l'information du comité social et économique prévue à l'article L. 2312-38 du code du travail, le recueil et le traitement de ces informations était en l'espèce indispensable pour établir la fraude et était strictement proportionné au but poursuivi. Il en est de même pour les modalités de recueil des éléments informatiques et bancaires ayant permis le croisement des données relatives à la fraude recherchée. Par ailleurs, il ressort des conditions générales d'utilisation de la carte de fidélité salarié détenue par Mme D C, grâce à laquelle la société a pu déterminer son identité à partir des mentions des tickets de caisse litigieux, que l'intéressée avait été informée de la conservation d'informations personnelles, notamment le lien entre son identité et le numéro de sa carte fidélité, et la conservation de ce dernier en cas d'achat réalisé à l'aide de cette carte, et que par ailleurs elle connaissait le fonctionnement des caisses et la nature des informations conservées. Dans ces conditions, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le ministre du travail, en autorisant son licenciement en dépit de l'illicéité de la preuve de ses fautes, a entaché sa décision d'illégalité.

6. En troisième lieu, le licenciement des salariés légalement investis de fonctions représentatives, qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque leur licenciement est envisagé, celui-ci ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou avec leur appartenance syndicale. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi.

7. Pour autoriser le licenciement de Mme D C, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion a retenu les trois griefs selon lesquels la salariée avait utilisé des bons d'achat destinés à la clientèle du magasin à son profit pour un montant de 153,20 euros, avait utilisé des bons d'avoir frauduleux pour ses achats personnels pour un montant de 2 928,38 euros et avait utilisé des remboursements d'articles retournés par les clients à son profit pour un montant de 3 002,88 euros.

8. Mme D C conteste la matérialité des faits constituant chacun de ces trois griefs. Toutefois, d'une part, il ressort des pièces du dossier, et notamment du rapport d'audit du 31 janvier 2018 de la direction audit hypermarchés-supermarchés ainsi que de l'analyse des tickets de caisse associés à la carte de fidélité de la salariée, de l'extrait de l'analyse des tiroirs caisse et du détail des bons d'achat utilisés par la salariée, que des bons d'achat destinés à des clients étaient utilisés par l'intéressée pour son bénéfice personnel. Il ressort également des pièces du dossier que Mme D C a utilisé cent-six bons d'avoir, émis au bénéfice de clients à la suite de retours de produits, pour régler des achats personnels. Si la requérante soutient que cela était matériellement impossible, il ressort du tableau de détail de l'utilisation des bons d'avoir de février à décembre 2017 que des recoupements entre les références de ces bons et l'historique de sa carte de fidélité salarié font apparaître de telles manipulations. Enfin, le rapport du 31 janvier 2018 ainsi que les tickets de caisse associés à la carte fidélité de la salariée et les exemples de crédits frauduleux des cartes bancaires de la salariée produits par la société Distribution Casino France attestent de ce que Mme D C a effectivement crédité ses cartes bancaires de remboursements de produits non justifiés. Par ailleurs, si la requérante fait valoir qu'elle a été relaxée des faits d'abus de confiance par un jugement du tribunal judiciaire de Nanterre du 12 janvier 2021, l'autorité de chose jugée par une juridiction pénale française ne s'impose au juge administratif qu'en ce qui concerne les constatations de fait qu'elle a retenues et qui sont le support nécessaire du dispositif d'un jugement qu'elle a rendu et qui est devenu définitif, tandis que la même autorité ne saurait s'attacher aux motifs d'un jugement de relaxe ou d'acquittement tirés de ce que les faits reprochés ne sont pas établis ou de ce qu'un doute subsiste sur leur réalité. Il ressort des pièces du dossier que le jugement correctionnel du 12 janvier 2021 se borne à prononcer la relaxe de l'intéressée des faits d'abus de confiance et ne comporte aucune appréciation sur les faits de l'espèce. Par suite, les faits retenus dans la décision attaquée doivent être regardés comme suffisamment établis.

9. D'autre part, il ressort des pièces du dossier qu'en raison de leur nature même et de leur caractère organisé et répété, et au regard de la fonction exercée par Mme D C, les fautes relevées au point précédent doivent être regardées comme étant d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement. Par suite, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation que le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion a autorisé son licenciement.

10. Il résulte tout de ce qui précède que les conclusions de Mme D C à fin d'annulation de la décision du 28 décembre 2022 doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

11. D'une part, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante, la somme demandée par Mme D C au titre des frais liés à l'instance et non compris dans les dépens, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

12. D'autre part, il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de Mme D C la somme demandée par la société Distribution Casino France au titre des mêmes frais.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : La requête de Mme D C est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de la société Distribution Casino France présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et au titre des dépens sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D C, à la ministre du travail, de la santé et des solidarités et à la société Distribution Casino France.

Délibéré après l'audience du 8 février 2024 à laquelle siégeaient :

Mme Bories, présidente,

M. Bourragué, premier conseiller,

Mme Goudenèche, conseillère,

Assistés de Mme Nimax, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 février 2024.

Le rapporteur,

signé

S. Bourragué La présidente,

signé

C. Bories ,

La présidente,

C. Van Muylder

La greffière,

signé

S. Nimax

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2301697

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