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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2302074

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2302074

jeudi 27 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2302074
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème Chambre
Avocat requérantMIABOULA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une ordonnance n° 470425 du 14 février 2023, le président de la section du contentieux du Conseil d'État a transmis au tribunal administratif de Cergy-Pontoise, en application de l'article R. 312-8 du code de justice administrative, la requête de Mme D, enregistrée le 12 septembre 2022.

Par cette requête, enregistrée sous le n°2302074, Mme E, représentée par Me Miaboula, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 6 juillet 2022 par laquelle le préfet des Yvelines a refusé de délivrer une carte nationale d'identité et un passeport à son fils mineur, Prince B ;

2°) d'enjoindre au préfet des Yvelines de délivrer à son enfant une carte nationale d'identité et un passeport ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 500 euros en application des dispositions l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée en droit et en fait ;

- elle est entachée d'un défaut de base légale ;

- elle est entachée d'une erreur de droit ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 2 et 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle porte atteinte à la liberté d'aller et venir de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 janvier 2024, le préfet des Yvelines conclut, à titre principal, à l'irrecevabilité de la requête et, à titre subsidiaire, au rejet des conclusions.

Il soutient que la requête est tardive et que les moyens ne sont pas fondés.

II. Par une ordonnance n° 472141 du 12 mai 2023, le président de la section du contentieux du Conseil d'État a transmis au tribunal administratif de Cergy-Pontoise, en application de l'article R. 312-8 du code de justice administrative, la requête de M. A B, enregistrée le 21 septembre 2022.

Par cette requête, enregistrée sous le n°2306811, M. A B, représenté par Me Miaboula, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le préfet des Yvelines a refusé de délivrer une carte nationale d'identité et un passeport à son fils mineur, Prince B ;

2°) d'enjoindre au préfet des Yvelines de délivrer à son enfant une carte nationale d'identité et un passeport ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 500 euros en application des dispositions l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut de base légale ;

- elle est entachée d'une erreur de droit ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 2 et 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle porte atteinte à la liberté d'aller et venir de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 janvier 2024, le préfet des Yvelines conclut au rejet de la requête.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 ;

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 ;

- le décret n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Bories a été entendu au cours de l'audience publique du 13 juin 2024.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B a déposé, le 21 mars 2022, une première demande de passeport et de carte nationale d'identité française pour le compte de son fils Prince B, né le 25 juin 2021 à Pontoise. Par un courrier du 30 mai 2022, le préfet des Yvelines lui a demandé de produire des pièces établissant sa contribution à l'entretien et à l'éducation de son enfant et lui a indiqué que faute de production de ces éléments, sa demande serait rejetée. Par une décision du 6 juillet 2022, notifiée à Mme E, mère de l'enfant, le préfet des Yvelines a refusé de faire droit à cette demande. Par la requête n°2302074, Mme D demande l'annulation de la décision du 6 juillet 2022. Par la requête n°2306811, M. B demande l'annulation de la décision implicite de rejet né du silence gardé sur sa demande.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n° 2302074 et n°2306811 sont dirigées contre le refus de délivrance d'une carte nationale d'identité et d'un passeport au même enfant et ont fait l'objet d'une instruction commune. Par suite, il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur la recevabilité de la requête n°2302074 :

3. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " Sauf en matière de travaux publics, la juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. ".

4. Le préfet des Yvelines fait valoir que la requête de Mme D est tardive. Il ressort toutefois des pièces du dossier que la décision attaquée lui a été notifiée le 11 juillet 2022. La requête, enregistrée au greffe du tribunal administratif de Paris le 12 septembre 2022 avant l'expiration du délai franc de deux mois, n'est dès lors pas tardive, et la fin de non-recevoir doit être écartée.

Sur l'étendue du litige :

5. Les conclusions de la requête de M. B sont dirigées contre la décision implicite par laquelle le préfet des Yvelines a refusé de lui délivrer des titres au profit de son fils mineur. Dès lors qu'une décision explicite de rejet est intervenue le 6 juillet 2022, sa requête doit être regardée comme dirigée uniquement contre cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

6. D'une part, aux termes de l'article 18 du code civil : " Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français ". L'article 30 du même code prévoit que : " La charge de la preuve, en matière de nationalité française, incombe à celui dont la nationalité est en cause. / Toutefois, cette charge incombe à celui qui conteste la qualité de Français à un individu titulaire d'un certificat de nationalité française délivré conformément aux articles 31 et suivants ". D'autre part, l'article 4 du décret du 30 décembre 2005 relatif aux passeports prévoit : " Le passeport est délivré, sans condition d'âge, à tout Français qui en fait la demande. () ". L'article 2 du décret du 22 octobre 1955 instituant la carte nationale d'identité dispose : " La carte nationale d'identité est délivrée sans condition d'âge à tout français qui en fait la demande. () ". Pour l'application de ces dispositions, il appartient aux autorités administratives de s'assurer, sous le contrôle du juge administratif, que les pièces produites à l'appui d'une demande de carte nationale d'identité et d'un passeport sont de nature à établir l'identité et la nationalité du demandeur. Seul un doute suffisant sur l'identité ou la nationalité de l'intéressé peut justifier le refus de délivrance ou de renouvellement du titre demandé.

7. Pour refuser de procéder à la délivrance d'une carte nationale d'identité et d'un passeport à l'enfant mineur Prince B, le préfet des Yvelines s'est fondé sur une suspicion de reconnaissance frauduleuse de paternité dans le but d'obtenir la régularisation de la situation sur le territoire français de la mère de l'enfant, Mme D, en se prévalant d'un faisceau d'indices résultant de la situation irrégulière de la mère, de l'absence de vie commune entre les parents, de la différence d'âge de trente-deux ans entre les parents, d'une demande de carte nationale d'identité par la mère seulement neuf mois après la naissance de l'enfant, et de l'absence de preuve de contribution effective du père à l'éducation et à l'entretien de l'enfant.

8. Toutefois, ces seuls éléments, qui ne sont pas étayés par des éléments précis et circonstanciés de nature à établir un comportement frauduleux, ne suffisent pas à les regarder comme fondant un doute suffisant pour rejeter la demande de délivrance de carte nationale d'identité et de passeport présentée par les intéressés. Il ne ressort en outre pas des pièces du dossier, ni qu'une procédure pénale aurait été ouverte à l'encontre des intéressés, ni l'existence de déclarations de M. B reconnaissant ne pas être le père de l'enfant ou de reconnaissances de paternité multiples, ni la séparation physique des parents au moment présumé de la conception, ou encore une enquête administrative mettant en évidence des récits contradictoires des prétendus parents.

9. Il résulte de ce qui précède que l'administration ne pouvait se fonder sur les seules suspicions mentionnées au point 7 pour refuser la délivrance des titres sollicités. Les requérants sont donc fondés à soutenir que la décision litigieuse est entachée, sur ce point, d'une erreur de droit. Pour ce motif, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens des deux requêtes, la décision du 6 juillet 2022 doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. L'exécution du présent jugement implique qu'il soit enjoint au préfet des Yvelines, en application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, de délivrer à l'enfant Prince B une carte nationale d'identité et un passeport, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent arrêt.

Sur les frais du litige :

11. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'État le versement aux requérants d'une somme globale de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par ces motifs, le tribunal décide :

Article 1er : La décision du préfet des Yvelines du 6 juillet 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Yvelines de délivrer à M. Prince B une carte nationale d'identité et un passeport dans le délai de trois mois à compter de la notification du jugement à intervenir.

Article 3 : L'État versera à M. B et à Mme D une somme globale de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Mme E et au préfet des Yvelines.

Délibéré après l'audience du 13 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Bories, présidente,

M. Bourragué, premier conseiller,

Mme Goudenèche, conseillère,

Assistés de Mme Nimax, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024.

La présidente-rapporteur,

signé

C. Bories

L'assesseur le plus ancien,

signé

S. BourraguéLa greffière,

signé

S. Nimax

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2302074 et 2306811

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