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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2303138

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2303138

lundi 30 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2303138
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation7ème Chambre
Avocat requérantORMILLIEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 mars 2023, M. E A, représenté par Me Ormillien, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 27 février 2023 par lequel le préfet du Val-d'Oise a rejeté sa demande de regroupement familial au bénéfice de son épouse ;

2°) d'enjoindre, à titre principal, au préfet compétent de faire droit à sa demande de regroupement familial, dans le délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) d'enjoindre, à titre subsidiaire, au préfet compétent de réexaminer sa demande de regroupement familial dans le délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté contesté a été signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'une erreur de droit en ce que le préfet s'est cru, à tort, en situation de compétence liée par la résidence en France de son épouse, en méconnaissance de la circulaire du 17 janvier 2006 relative au regroupement familial des étrangers ;

- il méconnait les articles L. 434-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il remplit toutes les conditions pour se voir octroyer le regroupement familial au profit de son épouse ;

- il est entaché d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- il méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 octobre 2023, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête en faisant valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Par une ordonnance du 7 novembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au

18 décembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Drevon-Coblence, présidente-rapporteure, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Le 3 juin 2022, M. E A, ressortissant turc titulaire d'une carte de résident valable jusqu'au 15 mars 2031, a demandé le regroupement familial au bénéfice de son épouse Mme C B. Par une décision du 27 février 2023, le préfet du Val-d'Oise a rejeté sa demande au motif celle-ci était déjà présente sur le territoire français. Par la requête susvisée, M. A demande au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial : 1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans ". Aux termes de l'article L. 434-6 du même code : " Peut être exclu du regroupement familial : () 3° Un membre de la famille résidant en France. "

3. Si les dispositions de l'article L. 434-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoient qu'un membre de la famille résidant en France peut être exclu du regroupement familial, il appartient à l'autorité préfectorale de s'assurer qu'une décision refusant le bénéfice du regroupement familial ne porte pas une atteinte excessive au droit des intéressés au respect de leur vie privée et familiale en violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

5. Il ressort, en premier lieu, des termes de la décision attaquée du 27 février 2023 que, pour refuser à M. A le bénéfice du regroupement familial au profit de son épouse, le préfet du Val-d'Oise s'est exclusivement fondé sur la circonstance que Mme B résidait déjà en France. Si la présence en France de l'épouse du requérant pouvait constituer un motif de refus du regroupement familial en application des dispositions précitées de l'article L. 434-6, il appartenait toutefois au préfet du Val-d'Oise, qui n'était pas en situation de compétence liée, de procéder à un examen de l'ensemble des circonstances de l'espèce, et notamment des incidences de son refus sur la situation personnelle et familiale de M. A au regard du droit au respect de sa vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par conséquent, en se bornant à constater dans sa décision que la demande de M. A n'était pas recevable au motif de la présence en France à cette date de son épouse, le préfet du Val-d'Oise s'est, à tort, estimé lié par cette circonstance pour rejeter la demande dont il était saisi, et a ainsi méconnu l'étendue de son pouvoir d'appréciation. Dès lors, M. A est fondé à soutenir que la décision du préfet du Val-d'Oise du 27 février 2023 portant refus de sa demande de regroupement familial est entachée d'une erreur de droit à cet égard.

6. En second lieu, s'il n'est pas contesté que Mme C B, entrée régulièrement en France en 2015 munie d'un visa C délivré par les autorités grecques, était présente sur le territoire national à la date de la décision en litige, il ressort des pièces versées au dossier qu'elle a épousé M. A le 5 juin 2021. Dans ces conditions, dans les circonstances de l'espèce, M. A est fondé à soutenir que la décision en litige, entachée d'une erreur de droit ainsi que mentionné au point précédent, a également été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et à en demander, pour ces deux motifs, son annulation.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. ".

8. L'exécution du présent jugement implique nécessairement, eu égard à ses motifs, par application des dispositions précitées, qu'il soit enjoint à l'autorité administrative compétente d'autoriser le regroupement familial demandé par le requérant en faveur de son épouse, Mme C B, sous réserve d'un changement substantiel dans la situation de droit ou de fait. Il y a lieu de fixer au préfet du Val-d'Oise, ou au préfet territorialement compétent au regard de son lieu de résidence, d'autoriser ce regroupement dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais d'instance :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à M. A, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : L'arrêté du préfet du Val-d'Oise du 27 février 2023 refusant à M. A le regroupement familial au bénéfice de son épouse est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise, ou au préfet territorialement compétent, sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit ou de fait, d'autoriser le regroupement familial sollicité par M. A en faveur de son épouse, Mme C B, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. A une somme de 1 200 euros sur le fondement de l'article L. 761 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. E A et au préfet du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 26 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Drevon-Coblence, présidente,

Mme F et Mme D, conseillères.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 décembre 2024.

La présidente-rapporteure,

Signé

E. Drevon-Coblence

L'assesseure la plus ancienne,

Signé

L. FLa greffière,

Signé

D. Charleston

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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