Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2307314
mardi 10 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2307314 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | 9ème Chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 31 mai 2023, Mme B E, représentée par Me Piquois, demande au tribunal :
1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler l'arrêté du 5 mai 2023 par lequel le préfet du Val-d'Oise a rejeté sa demande tendant à la délivrance d'un titre de séjour et l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours en fixant le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée ;
3°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de produire sans délai l'avis émis par le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;
4°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de renouveler, dans l'intervalle, son récépissé de demande de titre de séjour ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil, Me Piquois, sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve, pour celui-ci, de renoncer à percevoir la contribution de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle. A défaut d'admission à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, à lui verser, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence de son auteur ;
- il est insuffisamment motivé ;
- il est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;
- il est entaché d'un vice de procédure dès lors que l'avis du collège de médecins de l'OFII ne lui a pas été communiqué et qu'elle ne peut connaître la composition du collège de médecins ;
- les traitements dont elle a besoin ne sont pas disponibles en Arménie.
- l'arrêté attaqué méconnaît les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- il méconnaît les articles 4 et 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
Par un mémoire en défense enregistré le 18 août 2023, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
La clôture de l'instruction a été fixée au 28 septembre 2023 à 12 heures.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- l'arrêté du 27 décembre 2016 relatif aux conditions d'établissement et de transmission des certificats médicaux, rapports médicaux et avis mentionnés aux articles R. 313-22, R. 313-23 et R. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience :
Le rapport de Mme Fabas, conseillère, a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B E, ressortissante arménienne née le 22 mai 1992, serait entrée en France le 5 mai 2019, selon ses déclarations. Le 11 août 2022, Mme E a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en raison de son état de santé, sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par la présente requête, elle demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 5 mai 2023 par lequel le préfet du Val-d'Oise a rejeté cette demande et l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours en fixant le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée d'office.
Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Il ressort des pièces du dossier que Mme E a formulé, le 7 décembre 2022, une demande en vue d'obtenir l'aide juridictionnelle et que, par une décision du 27 mars 2023, le président du bureau d'aide juridictionnelle a rejeté cette demande au motif que la requérante n'avait pas joint les pièces justificatives à l'appui de celle-ci. Le bureau d'aide juridictionnelle ayant déjà statué sur la demande d'aide juridictionnelle formulée par la requérante, il n'y a plus lieu, dès lors, de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle, ses conclusions étant devenues sans objet.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. En premier lieu, par l'arrêté n°23-014 du 22 février 2023 publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour, le préfet du Val-d'Oise a donné délégation à
Mme A C, adjointe à la cheffe de bureau du contentieux et de l'éloignement de la préfecture du Val-d'Oise signataire de l'arrêté attaqué, pour signer notamment toutes décisions portant refus de titre de séjour, obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de renvoi. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté doit être écarté.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration, " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées dans délai des motifs des décisions individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques, ou de manière générale, constituent une mesure de police (). " Et, aux termes de l'article L. 211-5 du même code, " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".
5. L'arrêté attaqué vise les textes dont il fait application, notamment les articles L. 425-9 et L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il mentionne également les circonstances de faits propres à la situation personnelle et familiale de Mme E, particulièrement les éléments sur lesquels le préfet du Val-d'Oise, qui n'était pas tenu de faire figurer l'ensemble des éléments de la situation de celle-ci, s'est fondé pour prendre la décision contestée et tirés de ce que les éléments produits par la requérante ne permettaient pas de remettre en cause l'avis établi par le collège des médecins de l'OFII le 31 mars 2022. Dans ces conditions, l'arrêté attaqué, qui comporte ainsi de façon circonstanciée l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, est suffisamment motivé et le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de celui-ci ne peut qu'être écarté.
6. En troisième lieu, le préfet du Val-d'Oise a produit en cours d'instance l'avis émis par le collège de médecins de l'OFII, lequel a été communiqué à la requérante dans le cadre de la présente instance. Cet avis du 31 mars 2022 mentionne la composition du collège de médecins. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure dont l'arrêté serait entaché faute de communication de cet avis ne peut qu'être écarté.
7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. () ". Et, aux termes des dispositions de l'article R. 425-11 du même code : " Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration.
L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'office et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé.
Les orientations générales mentionnées au troisième alinéa de l'article L. 425-9 sont fixées par arrêté du ministre chargé de la santé. ".
8. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle envisage de refuser la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour à un étranger qui en fait la demande au titre des stipulations précitées, de vérifier, au vu de l'avis émis par le médecin mentionné à l'article R. 425-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que cette décision ne peut avoir de conséquences d'une exceptionnelle gravité sur l'état de santé de l'intéressé et, en particulier, d'apprécier, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, la nature et la gravité des risques qu'entraînerait un défaut de prise en charge médicale. Lorsque le défaut de prise en charge risque d'avoir des conséquences d'une exceptionnelle gravité sur la santé de l'intéressé, l'autorité administrative ne peut légalement refuser le titre de séjour sollicité que s'il existe des possibilités de traitement approprié de l'affection en cause dans le pays dont il a la nationalité.
9. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins de l'OFII allant dans le sens de ses dires doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.
10. Pour refuser de délivrer à Mme E le titre de séjour sollicité, le préfet du Val-d'Oise s'est notamment fondé sur l'avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) du 31 mars 2022, aux termes duquel si l'état de santé de la requérante nécessite une prise en charge médicale, le défaut de celle-ci ne devrait pas entraîner pour elle de conséquences d'une exceptionnelle gravité. L'avis précise que son état de santé lui permet de voyager sans risque vers son pays d'origine. La requérante établit qu'elle souffre d'un syndrome de Turner, à savoir une anomalie chromosomique, pour lequel elle fait l'objet d'un suivi régulier dans un service d'endocrinologie et prend un traitement composé notamment de Climaston, de Levothyroxe, de Calcidose et d'Uvedose. Toutefois, si Mme E produit notamment un certificat du 4 octobre 2022 établi par le Professeur D F et attestant que son état de santé nécessite un suivi clinique, hormonal et radiologique rigoureux et que son syndrome " justifie son maintien sur le territoire pour un suivi qu'elle n'a pas eu par le passé dans son pays et qu'elle n'aura pas dans le futur ", ni les termes de ce certificat ni les autres pièces médicales produites par la requérante ne permettent de remettre en cause les termes de l'avis de l'OFII quant au fait qu'un défaut de suivi de prise en charge médical n'entraînerait pas pour elle des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Ainsi, le moyen tiré de ce que son traitement n'est pas disponible en Arménie ne peut qu'être écarté.
11. En cinquième lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté attaqué ni des pièces du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de la requérante. Si la requérante fait valoir que le préfet n'a pas tenu compte du certificat médical précité du 4 octobre 2022, postérieur à l'avis de l'OFII, d'une part, elle n'établit pas avoir transmis ce certificat au préfet antérieurement à l'édiction de l'arrêté attaqué et, d'autre part, ainsi qu'il l'a été dit au point précédent, les termes de ce certificat médical ne permettent pas, en tout état de cause, de remettre en cause l'avis du collège de médecins de l'OFII. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'erreur de droit dont l'arrêté serait entaché ne peut qu'être écarté.
12. En sixième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Et, aux termes de l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de ses communications. ".
13. Il ressort des pièces du dossier que Mme E est célibataire et sans charge de famille. Si elle se prévaut de la présence en France de ses parents et de son frère, elle n'établit ni la régularité de leur séjour ni l'intensité des liens qu'elle entretient avec eux. En outre, la requérante, qui a quitté son pays à l'âge de 26 ans n'établit pas qu'elle y serait dépourvue de toute attache. Dans ces conditions, l'arrêté attaqué ne méconnaît ni les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni celles de l'article 7 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.
14. En septième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
15. Si Mme E fait valoir qu'elle risque, en cas de retour dans son pays d'origine, de subir des traitements contraires à ceux décrits aux articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne dès lors que le traitement dont elle a besoin n'est pas disponible en Arménie, il résulte de ce qui a été dit au point 10 du présent jugement qu'elle n'établit pas que son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Par ailleurs, elle n'établit pas davantage être exposée en cas de retour à des risques pour sa vie en raison de la " vengeance d'ennemi ", de discrimination et d'ostracisation. De plus, sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides par une décision du 31 janvier 2020 confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 15 juin 2021. Dans ces conditions, ce moyen, opérant uniquement à l'encontre de la décision fixant son pays de destination, ne peut qu'être écarté.
16. Il résulte de ce qui précède que Mme E n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 5 mai 2023 par lequel le préfet du Val-d'Oise a rejeté sa demande tendant à la délivrance d'un titre de séjour et l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours en fixant le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée. Par suite, ses conclusions à fin d'annulation ne peuvent qu'être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, celles formulées à fin d'injonction et au titre de l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions tendant à admettre provisoirement Mme E au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : La requête de Mme E est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B E et au préfet du Val-d'Oise.
Délibéré après l'audience du 29 août 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Le Griel, présidente,
Mme Fabas, conseillère,
Mme Debourg, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 septembre 2024.
La rapporteure,
signé
L. FabasLa présidente,
signé
H. Le Griel
La greffière,
signé
H. Mofid
La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour ampliation, la greffière.