Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2309809

vendredi 30 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2309809
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème Chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a rejeté la requête de M. A, ressortissant congolais, qui contestait un arrêté préfectoral ordonnant sa remise aux autorités italiennes et prononçant une interdiction de circulation sur le territoire français d’un an. Le tribunal a jugé que la décision de remise était suffisamment motivée, le préfet ayant mentionné les textes applicables (notamment les articles L. 621-1 et L. 621-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile) et les éléments de la situation personnelle du requérant. Les moyens soulevés, tirés d’un défaut d’examen, d’une erreur manifeste d’appréciation et d’une méconnaissance de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme, ont été écartés.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrés le 12 juillet 2023, M. B A, représenté par Me Dinga Atipo, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 mai 2023 par lequel le préfet du Val-d'Oise a ordonné sa remise aux autorités italiennes et prononcé à son encontre une interdiction de circulation sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision ordonnant sa remise aux autorités italiennes est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle et d'une erreur de droit ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire, enregistré le 4 avril 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une ordonnance du 11 mars 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 11 avril 2024.

Un mémoire présenté par M. A a été enregistré le 27 juin 2024 postérieurement à la clôture d'instruction et n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République italienne relatif à la réadmission des personnes en situation irrégulière, signé à Chambéry le 3 octobre 1997 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Cuisinier-Heissler a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant de la république démocratique du Congo, né le 15 mai 1966 et entré en France en juin 2018 selon ses déclarations, est titulaire d'un titre de séjour délivré par les autorités italiennes. Par un arrêté du 20 mai 2023, dont l'intéressé demande l'annulation, le préfet du Val-d'Oise a ordonné sa remise aux autorités italiennes et prononcé à son encontre une interdiction de circulation sur le territoire français pendant une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision portant remise aux autorités italiennes :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

3. Il ressort de la décision contestée qui n'avait pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments relatifs à la situation de l'intéressé, que le préfet a mentionné les articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur lesquels repose sa décision, ainsi que l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le préfet a également rappelé les éléments de la situation administrative, familiale et personnelle du requérant. Dès lors, la décision attaquée, qui comporte l'énoncée des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, est suffisamment motivée. Il s'ensuit que le moyen tiré du défaut de motivation de la décision ordonnant la remise de l'intéressé aux autorités italiennes doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 621-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation au refus d'entrée à la frontière prévu à l'article L. 332-1, à la décision portant obligation de quitter le territoire français prévue à l'article L. 611-1 et à la mise en œuvre des décisions prises par un autre État prévue à l'article L. 615-1, l'étranger peut être remis, en application des conventions internationales ou du droit de l'Union européenne, aux autorités compétentes d'un autre État, lorsqu'il se trouve dans l'un des cas prévus aux articles L 621-2 à L. 621-7. () " Aux termes de l'article L. 621-2 du même code : " Peut faire l'objet d'une décision de remise aux autorités compétentes d'un État membre de l'Union européenne, de la République d'Islande, de la Principauté du Liechtenstein, du Royaume de Norvège ou de la Confédération suisse l'étranger qui, admis à entrer ou à séjourner sur le territoire de cet État, a pénétré ou séjourné en France sans se conformer aux dispositions des articles L. 311-1, L. 311-2 et L. 411-1, en application des dispositions des conventions internationales conclues à cet effet avec cet État, en vigueur au 13 janvier 2009. "

5. Il est constant que M. A détenteur d'un titre de séjour délivré par les autorités italiennes est au nombre des étrangers visés à l'article L. 621-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il suit de là que le préfet du Val-d'Oise pouvait décider la remise de M. A aux autorités italiennes sans commettre d'erreur de droit.

6. En troisième lieu, il ne ressort ni de la motivation de l'arrêté attaqué ni des pièces du dossier que le préfet du Val-d'Oise n'aurait pas, avant de prendre la décision de remise aux autorités italiennes, procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. A au regard des éléments qui avaient été portés à sa connaissance. Par suite, le moyen tiré d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle doit être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. ".

8. M. A, qui se prévaut de la durée de son séjour en France depuis 2018, soutient qu'il dispose de liens familiaux intenses et stables dès lors que d'une part, son épouse y est établie depuis 2010, est titulaire d'un titre de séjour pluriannuel et d'un contrat à durée indéterminée, et d'autre part, ses deux filles vivent également en France où elles sont scolarisées depuis 2010. Toutefois, ni le certificat d'hébergement daté du 1er février 2022, ni les autres pièces produites, ne permettent d'établir son séjour ininterrompu sur le territoire français depuis 2018, date à laquelle il affirme être entré en France. En outre, il ne donne aucune précision sur les liens allégués avec sa compagne et ses filles, et ne démontre aucune insertion sociale particulière en France. Enfin, il ne fait état d'aucune circonstance particulière de nature à faire obstacle à ce qu'il poursuive normalement sa vie privée et familiale à l'étranger et, en particulier, en Italie où il dispose d'un titre de séjour, où il s'est marié et où ses filles sont nées et où il a vécu depuis au moins vingt ans selon ses déclarations. Ainsi, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, et à supposer même que l'intéressé justifie de sa présence continue sur le territoire français depuis 2018 comme il le soutient, la mesure d'éloignement attaquée ne peut être regardée comme ayant porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise. Elle n'a, par suite, pas méconnu les stipulations précitées de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, elle ne peut être regardée comme entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'ensemble des conséquences qu'elle emporte sur la situation personnelle de l'intéressé.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français pendant un an :

9. Aux termes de l'article L. 622-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () l'autorité administrative peut, par décision motivée, assortir la décision de remise prise en application de l'article L. 621-1 à l'encontre d'un étranger titulaire d'un titre de séjour dans l'Etat aux autorités duquel il doit être remis, d'une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée maximale de trois ans. ". Aux termes de l'article L. 622-3 du même code : " L'édiction et la durée de l'interdiction de circulation prévue à l'article L. 622-1 sont décidées par l'autorité administrative en tenant compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

10. Il ressort des pièces du dossier que M. A n'a jamais fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement. Si le préfet soutient en défense que l'intéressé est défavorablement connu des services de police dès lors qu'il a été interpelé le 30 mai 2023 pour des faits de conduite sans permis, ces faits, isolés, ne sont pas constitutifs d'une menace pour l'ordre public. Il ressort des pièces du dossier que l'épouse et les filles du requérant vivent en France régulièrement. Dans ces conditions, M. A est fondé à soutenir que l'interdiction de circulation litigieuse est entachée d'une erreur d'appréciation et, pour ce motif et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens dirigés à son encontre, à en obtenir l'annulation.

11. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est seulement fondé à demander l'annulation de la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français qu'il conteste.

Sur les frais liés au litige :

12. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E:

Article 1 : La décision du préfet du Val-d'Oise du 20 mai 2023 portant interdiction de circulation sur le territoire français pour une durée d'un an est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet du Val-d'Oise.

Délibéré après l'audience du 3 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

M. Bertoncini, président,

Mme Saïh, première conseillère,

Mme Cuisinier-Heissler, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 août 2024.

La rapporteure,

signé

S. Cuisinier-Heissler

Le président,

signé

T. BertonciniLa greffière,

signé

N. Magen

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2309809