Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2314694
vendredi 4 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2314694 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 3 novembre 2023 et 18 janvier 2024, M. B C, représenté par Me Moumni, demande au juge des référés :
1°) d'ordonner une expertise médicale, sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, afin de déterminer s'il est apte à l'engagement au sein de l'armée en tant qu'officier pilote de l'armée de l'air ;
2°) de mettre à la charge du ministre des armées la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- en dépit de son admissibilité au premier rang du concours externe sur titres à l'Ecole de l'air et de l'espace en 2023 et alors qu'on lui reconnait une excellente acuité visuelle, il a été déclaré inapte à intégrer la formation d'élève officier pilote de l'aéronautique navale (EOPAN) par des expertises diligentées par les centres d'expertise médicale du personnel navigant (CEMPN) de l'aéronautique de Toulon et de Clamart ;
- cette inaptitude ne se fonde que sur la présence d'une exophorie sans pour autant que son impact réel sur sa vision ait été analysé ;
- le juge administratif est compétent pour ordonner une mesure d'expertise, dès lors que la demande n'est pas manifestement insusceptible de se rattacher à un litige relevant de sa compétence ;
- la mesure d'expertise peut être ordonnée si les faits contestés sont corroborés par des certificats médicaux suffisamment précis et pertinents ce qui est le cas en l'espèce ;
- l'aptitude médicale à certaines spécialités ou à certains emplois peut relever de normes d'aptitude médicale civile dont les médecins des armées doivent tenir compte ;
- en se fondant sur le principe de précaution, le médecin des armées a méconnu les textes ;
- une mesure d'expertise est utile au regard de la divergence manifeste des points de vue médicaux pour apprécier contradictoirement son aptitude à la formation d'élève officier pilote de l'aéronautique navale ;
- le rejet de sa demande le priverait le requérant de son droit à un recours effectif.
Par un mémoire en défense, enregistré le 1er janvier 2024, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- la mesure d'expertise demandée, qui vise à déterminer la capacité de M. C à piloter un aéronef militaire, nécessite des compétences particulières et ne peut être exercée que par un médecin du service de santé des armées ;
- le seul expert judiciaire connu à compétence ophtalmologique sur l'aéronautique de chasse est le praticien dont l'avis est contesté ;
- l'intéressé a bénéficié de plusieurs expertises médicales exercées par différents médecins militaires qui ont rendu des avis convergents.
La requête a été communiquée à l'hôpital d'instruction des armées Percy qui n'a pas produit d'observations.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la défense ;
- l'arrêté du 22 juillet 2021 relatif à la détermination et au contrôle de l'aptitude médicale du personnel navigant des forces armées et formations rattachées ;
- l'arrêté du 21 avril 2022 relatif à la détermination et au contrôle de l'aptitude médicale à servir du personnel militaire ;
- l'arrêté du 29 novembre 2022 relatif aux concours sur titres d'admission à l'Ecole de l'air et de l'espace ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a désigné Mme Grenier, première vice-présidente du tribunal, pour statuer sur les demandes de référés.
Considérant ce qui suit :
1. Il résulte de l'instruction que M. C, souhaitant intégrer l'école de l'air et de l'espace, a été examiné par le docteur D, médecin chef du centre d'expertise médicale du personnel navigant (CEMPN) de Toulon, le 30 janvier 2023 et déclaré inapte temporairement pour débuter la formation d'élève officier pilote de l'aéronautique navale (EOPAN). Le 13 mars 2023, il a été admis au premier rang de la liste principale des corps d'officiers de l'air au concours externe de l'école de l'air et de l'espace sous réserve d'aptitude médicale. Il a été réexaminé le 9 mai 2023 dans le cadre d'une surexpertise par un collège d'experts constitué de professeur F, médecin chef hors classe, et du docteur A, médecin chef du CEMPN de l'aéronautique de Clamart. Dans leur avis du 15 juin 2023, les experts ont relevé que M. C présentait une exophorie majeure de loin comme de près, associée à un syndrome V incompatible avec les normes médicales d'aptitude. Le requérant a bénéficié d'une expertise supplémentaire, le 19 juillet 2023, par le professeur E, médecin chef hors classe du CEMPN de l'aéronautique Clamart, qui a confirmé, dans son rapport du 24 juillet suivant, l'inaptitude de M. C à la formation d'élève officier pilote de l'aéronautique navale. M. C produit cependant également des certificats médicaux de médecins civils spécialisés dans l'aéronautique estimant qu'il ne présente aucune inaptitude aux fonctions d'élève officier pilote de l'aéronautique navale. Par la présente requête, M. C, demande la désignation d'un expert pour réévaluer son aptitude à la formation d'élève officier pilote de l'aéronautique navale.
Sur la demande d'expertise :
2. Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction (). ". L'utilité d'une mesure d'instruction ou d'expertise qu'il est demandé au juge des référés d'ordonner sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative doit être appréciée, d'une part, au regard des éléments dont le demandeur dispose ou peut disposer par d'autres moyens et, d'autre part, bien que ce juge ne soit pas saisi du principal, au regard de l'intérêt que la mesure présente dans la perspective, d'un litige principal, actuel ou éventuel, auquel elle est susceptible de se rattacher.
3. Aux termes de l'article L. 4132-1 du code de la défense : " Nul ne peut être militaire : () / 3° S'il ne présente les aptitudes exigées pour l'exercice de la fonction (). / Ces conditions sont vérifiées au plus tard à la date du recrutement (). ". Aux termes de l'article L. 713-12 du code de la sécurité sociale : " Lorsqu'une décision entrainant des conséquences statutaires ou disciplinaires pour un militaire doit être prise après avis d'un médecin, cet avis ne peut être émis que par un médecin des armées relevant des dispositions de l'article L. 4138-2 ou de l'article L. 4211-1 du code de la défense. / Les dispositions de l'alinéa précédent sont applicables aux décisions d'admission à un état militaire ou à servir en vertu d'un contrat. ".
4. Aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 21 avril 2022 relatif à la détermination et au contrôle de l'aptitude médicale à servir du personnel militaire : " () L'aptitude médicale exprime la compatibilité de l'état de santé d'un individu avec les exigences du statut général des militaires. () la détermination et le contrôle de l'aptitude médicale à servir du personnel militaire sont fondés sur une expertise médicale qui relève de la compétence des médecins des armées. L'aptitude médicale à certaines spécialités ou certains emplois peut relever de normes d'aptitude médicale civile. Les médecins des armées tiennent compte de ces normes et des décisions des instances civiles compétentes. Le médecin des armées, d'active ou de réserve, est responsable de la détermination de l'aptitude médicale. (). ". Aux termes de l'article 5 de cet arrêté : " () / A l'issue de l'expertise médicale initiale, lorsque la détermination de l'aptitude médicale à l'engagement nécessite la réalisation d'investigations complémentaires ou des avis spécialisés, une inaptitude temporaire à l'engagement est prononcée (). / Le médecin des armées communique clairement ses constatations et ses conclusions au candidat examiné (). En cas d'inaptitude à l'engagement ou à un des emplois postulés, le médecin informe le candidat de ses conclusions et lui précise les modalités de contestation définies à l'article 24 du présent arrêté. / Le candidat à l'engagement peut bénéficier d'une nouvelle expertise médicale initiale au plus tôt un an après la première conclusion médicale d'inaptitude. Cette durée peut être réduite si le candidat justifie d'une évolution favorable de son état de santé selon des modalités définies par instruction. ". Selon l'article 24 du même arrêté : " Une surexpertise médicale peut être demandée au service de santé des armées par : / - le candidat à l'engagement ou le militaire qui conteste un diagnostic susceptible de lui porter préjudice, un profil médical ou une conclusion en matière d'aptitude médicale (). / La surexpertise est obligatoirement réalisée par un praticien des armées servant au sein de la médecine des forces, d'un hôpital des armées ou d'un centre expert, d'un niveau de qualification ou de responsabilité supérieur au praticien ayant effectué l'expertise contestée. () ".
5. Le requérant expose qu'il est apte à débuter la formation d'élève officier pilote de l'aéronautique navale en produisant des certificats d'orthoptistes et d'ophtalmologistes dont un spécialiste en médecine aérospatiale civile. Il produit également les comptes-rendus de trois expertises des 30 janvier, 15 juin et 24 juillet 2023 et d'une surexpertise du 9 mai 2023 des médecins des centres médicaux du personnel navigant de l'aéronautique de Clamart et de Toulon, auxquels l'article L. 713-12 du code de la sécurité sociale et l'article 1er de l'arrêté du 21 avril 2022 réservent la compétence en cas de décision ayant des conséquences statutaires sur un militaire et en matière de contrôle de l'aptitude médicale à servir du personnel militaire, qui concluent à son inaptitude à intégrer la formation d'élève officier pilote de l'aéronautique navale.
6. Il résulte ainsi de l'instruction que M. C dispose de tous les éléments nécessaires pour contester, s'il s'y croit fondé, les résultats des expertises et de la surexpertise des médecins des armées mentionnées au point précédent ainsi que la décision du 31 juillet 2023, par laquelle il a été informé qu'il ne pourrait pas intégrer la formation d'élève officier pilote de l'aéronautique navale. Par suite, la condition d'utilité prévue par l'article R. 532-1 du code de justice administrative n'est pas satisfaite, sans que M. C ne soit fondé à soutenir qu'il serait privé de son droit à l'exercice d'un recours effectif en l'absence de désignation d'un expert.
7. Dans ces conditions, la demande d'expertise de M. C apparait en l'état de l'instruction, dépourvue de l'utilité exigée par l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Elle doit, par suite, être rejetée.
Sur les frais d'instance :
8. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".
9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du ministre des armées, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par le requérant au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de M. C est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B C, au ministre des armées et des anciens combattants et à l'hôpital d'instruction des armées de Percy.
Fait à Cergy-Pontoise, le 4 octobre 2024.
La juge des référés,
Signé
C. Grenier
La République mande et ordonne au ministre des armées et des anciens combattants en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.