Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et trois mémoires enregistrés les 23 novembre 2023, 21 décembre 2023, 18 décembre 2025 et 15 février 2026, Mme A... B..., représentée par Me Dhérot, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d’annuler la décision du 22 novembre 2022 par laquelle la Commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis, les autres personnes rapatriées d’Algérie anciennement de statut civil de droit local et les membres de leurs familles, en tant qu’elle limite la période d’indemnisation au 31 décembre 1975, et en tant qu’elle a limité l’indemnité accordée à la somme de 16 000 euros, sans tenir compte de ses préjudices personnels ;
2°) d’annuler la décision du 10 avril 2025 par laquelle la Commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis, les autres personnes rapatriées d’Algérie anciennement de statut civil de droit local et les membres de leurs familles, en tant qu’elle limite l’indemnité accordée à la somme de 53 000 euros ;
3°) de condamner l’État à lui verser la somme de 92 000 euros en raison des préjudices qu’elle estime avoir subis en conséquence de son internement dans le camp de Bias de 1962 à 1984, assortie des intérêts moratoires à compter du 1er décembre 2023 et de la capitalisation de ces intérêts à compter de cette même date ;
4°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- le signataire du mémoire en défense du 16 octobre 2025 de l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre ne peut être identifié ;
- la procédure préalable à l’édiction de la décision du 22 novembre 2022 est irrégulière, à défaut pour l’administration de l’avoir mise à même de présenter des observations et de l’avoir avisée de l’inscription de sa demande à l’ordre du jour de la commission, en méconnaissance des dispositions des articles 12 et 13 du décret du 18 mars 2022 ;
- le dispositif prévu par l’article 3 de la loi du 23 février 2022 méconnait le principe d’égalité de traitement, garanti par les stipulations de l’article 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, dès lors qu’il ne concerne que la période comprise entre le 20 mars 1962 et le 31 décembre 1975 et que les conditions indignes de vie au camp de Bias n’ont pris fin qu’en 1984 ;
- le dispositif de réparation forfaitaire prévu par l’article 3 de la loi du 23 février 2022 et l’article 9 du décret du 18 mars 2022 méconnait le principe de réparation intégrale, garanti par les stipulations de l’article 1er du premier protocole additionnel de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le barème de réparation prévu par l’article 9 du décret du 18 mars 2022 est entaché d’une erreur manifeste d’appréciation ;
- en raison de l’illégalité de ce barème, il appartenait à la commission de s’en écarter et d’appliquer les principes du barème d’indemnisation des victimes de détention arbitraire fixé par la loi du 17 juillet 1970, modifiée par les lois du 15 juin 2000 et du 30 décembre 2000, aujourd’hui codifiées aux articles 149 et R. 26 à R. 40-22 du code de procédure pénale ;
- la décision du 10 avril 2025 est entachée d’une erreur matérielle et d’une erreur de calcul au regard des dispositions du décret n° 2025-256 du 20 mars 2025.
Par deux mémoires en défense, enregistrés les 16 octobre 2025 et 10 février 2026, l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG) conclut à l’annulation de la décision du 10 avril 2025 en tant qu’elle a accordé 53 000 euros au lieu de 56 000 euros et au rejet du surplus des conclusions de la requête.
Il fait valoir que :
- la décision du 10 avril 2025 est entachée d’une erreur de calcul dans l’application du barème tiré de l’article 9 du décret du 18 mars 2022 modifié ;
- les autres moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
Par un mémoire en intervention enregistré le 21 décembre 2023, le Comité Harkis et Vérité, représenté par son secrétaire général, demande que le tribunal fasse droit aux conclusions de la requête n° 2315933.
Il soutient que la décision de la Commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis est incompatible avec plusieurs dispositions de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et la constitution du 4 octobre 1958.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et son premier protocole additionnel ;
- le code de procédure pénale ;
- la loi n° 2022-229 du 23 février 2022 ;
- le décret n° 2022-394 du 18 mars 2022 modifié ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Gaudemet,
- et les conclusions de M. Robert, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
Mme B... a présenté, sur le fondement de l’article 3 de la loi n° 2022-229 du 23 février 2022, auprès de l'ONACVG une demande tendant à être indemnisée de ses préjudices résultant de l’indignité des conditions d’accueil et de vie auxquelles elle a été soumise au sein du camp de Bias. Par une décision du 22 novembre 2022, la commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis et les autres personnes rapatriées d'Algérie lui a accordé une indemnité de 16 000 euros à ce titre, pour la période comprise entre le 20 mars 1962 et le 31 décembre 1975. Par une décision du 10 avril 2025, ladite commission nationale a procédé au réexamen de la situation de Mme B... et lui a accordé une indemnité de 53 000 euros. Par sa requête, Mme B... doit être regardée comme demandant au tribunal d’annuler cette décision en tant qu’elle a limité l’indemnité accordée à cette somme ainsi que l’indemnisation des préjudices allégués.
Sur l’intervention du Comité Harkis et Vérité :
Aux termes de l’article R. 631-2 du code de justice administrative : « L'intervention est formée par mémoire distinct. / Les dispositions du chapitre IV du titre Ier du livre IV relatif à la transmission des requêtes par voie électronique sont applicables aux interventions. / Le président de la formation de jugement ou le président de la chambre chargée de l'instruction ordonne, s'il y a lieu, que ce mémoire en intervention soit communiqué aux parties et fixe le délai imparti à celles-ci pour y répondre. / Néanmoins, le jugement de l'affaire principale qui est instruite ne peut être retardé par une intervention. ». Aux termes de l’article R. 431-2 du même code : « Les requêtes et les mémoires doivent, à peine d'irrecevabilité, être présentés soit par un avocat, soit par un avocat au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation, lorsque les conclusions de la demande tendent au paiement d'une somme d'argent, à la décharge ou à la réduction de sommes dont le paiement est réclamé au requérant ou à la solution d'un litige né de l'exécution d'un contrat ».
Le mémoire en intervention du Comité Harkis et vérités, représenté par son secrétaire général, enregistré au greffe du tribunal le 21 décembre 2023, a été présenté sans ministère d’avocat alors qu’il vient en soutien d’une action indemnitaire tendant à la condamnation de l’Etat au paiement d’une somme d’argent. Par suite, le Comité Harkis et Vérités est irrecevable à intervenir.
Sur la recevabilité du mémoire en défense :
En vertu des dispositions combinées des articles R. 414-1, R. 414-2, R. 414-3, R. 414-4 et R. 611-8-4 du code de justice administrative, lorsqu'une partie, notamment l’Etat, adresse au juge administratif un mémoire ou des pièces par l'intermédiaire de l'application informatique dénommée Télérecours, son identification selon les modalités prévues pour le fonctionnement de cette application vaut signature pour l'application des dispositions du code de justice administrative. Par suite, les conclusions tendant à l’irrecevabilité du mémoire en défense produit par l’ONACVG le 16 octobre 2025, faute pour ce mémoire de préciser les nom, prénom et fonction de son signataire, doivent être rejetées.
Sur l’étendue du litige :
Les litiges nés des demandes de réparation des préjudices subis par les harkis et les autres personnes rapatriées d’Algérie anciennement de statut civil de droit local du fait de l’indignité de leurs conditions d’accueil et de vie dans certaines structures sur le territoire français, et dont la juridiction administrative est compétente pour connaître, ressortissent par nature au plein contentieux indemnitaire. Il suit de là que les demandes présentées par Mme B..., alors mêmes qu’elles se présentent comme des demandes d’annulation pour excès de pouvoir des décisions de la commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis et les autres personnes rapatriées d’Algérie, doivent être regardées comme des recours de pleine juridiction tendant à ce que l’indemnisation qu’elle sollicite soit mise à la charge de l’Office national des combattants et victimes de guerre (ONACVG).
Les décisions des 22 novembre 2022 et 10 avril 2025 de la commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis et les autres personnes rapatriées d’Algérie ayant eu pour seul effet de lier le contentieux à l’égard de l’objet des demandes de Mme B..., cette dernière doit être regardée comme demandant la réparation des préjudices qu’elle estime avoir subis du fait de l’indignité de ses conditions d’accueil et de vie auxquelles elle a été soumise dans le camp de Bias, et les vices propres dont seraient, le cas échéant, entachées les décisions qui ont lié le contentieux sont sans incidence sur la solution du litige. Si la décision du 22 novembre 2022 accorde à la requérante une indemnité de 16 000 euros en réparation de ses préjudices, la décision du 10 avril 2025, qui lui accorde une indemnité de 53 000 euros pour les mêmes préjudices, doit ainsi être regardée comme s’étant substituée à la décision du 22 novembre 2022. Par suite, Mme B... n’est en tout état de cause pas fondée à invoquer un vice de procédure à l’encontre de la décision du 22 novembre 2022.
Sur les conclusions relatives aux préjudices de Mme B... liés à ses conditions de vie au sein du camp de Bias entre 1962 et 1975 :
D’une part, aux termes de l’article 1er de la loi du 23 février 2022 portant reconnaissance de la Nation envers les harkis et les autres personnes rapatriées d'Algérie anciennement de statut civil de droit local et réparation des préjudices subis par ceux-ci et leurs familles du fait de l'indignité de leurs conditions d'accueil et de vie dans certaines structures sur le territoire français: « La Nation exprime sa reconnaissance envers les harkis, les moghaznis et les personnels des diverses formations supplétives et assimilés de statut civil de droit local qui ont servi la France en Algérie et qu'elle a abandonnés. / Elle reconnaît sa responsabilité du fait de l'indignité des conditions d'accueil et de vie sur son territoire, à la suite des déclarations gouvernementales du 19 mars 1962 relatives à l'Algérie, des personnes rapatriées d'Algérie anciennement de statut civil de droit local et des membres de leurs familles, hébergés dans des structures de toute nature où ils ont été soumis à des conditions de vie particulièrement précaires ainsi qu'à des privations et à des atteintes aux libertés individuelles qui ont été source d'exclusion, de souffrances et de traumatismes durables. » Aux termes de l’article 3 de la même loi : « Les personnes mentionnées à l’article 1er, leurs conjoints et leurs enfants qui ont séjourné, entre le 20 mars 1962 et le 31 décembre 1975, dans l'une des structures destinées à les accueillir et dont la liste est fixée par décret peuvent obtenir réparation des préjudices résultant de l'indignité de leurs conditions d'accueil et de vie dans ces structures. / La réparation prend la forme d'une somme forfaitaire tenant compte de la durée du séjour dans ces structures, versée dans des conditions et selon un barème fixé par décret. Son montant est réputé couvrir l'ensemble des préjudices de toute nature subis en raison de ce séjour. En sont déduites, le cas échéant, les sommes déjà perçues en réparation des mêmes chefs de préjudice ». Aux termes de l’article 9 du décret n° 2022-394 du 18 mars 2022 modifié par le décret du 20 mars 2025 : « Le montant de la réparation mentionnée à l’article 3 de la loi du 23 février 2022 susvisée est calculé selon le barème suivant : / 1° Au titre de la première année de séjour dans les structures mentionnées à ce même article : / a) Au sein du camp de Bias ou du camp de Saint-Maurice-l'Ardoise, la somme due est de 4 000 euros ; (…) / 2° Au titre de chaque année commencée qui suit celle mentionnée au 1° : / a) Au sein du camp de Bias ou du camp de Saint-Maurice-l'Ardoise, la somme due est de 4 000 euros ; (…) ».
D’autre part, aux termes de l’article 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « La jouissance des droits et libertés reconnus dans la présente Convention doit être assurée, sans distinction aucune, fondée notamment sur le sexe, la race, la couleur, la langue, la religion, les opinions politiques ou toutes autres opinions, l'origine nationale ou sociale, l'appartenance à une minorité nationale, la fortune, la naissance ou toute autre situation ». Le principe d’égalité ne s’oppose pas à ce que des situations différentes soient réglées de façon différente ni à ce qu’il soit dérogé à l’égalité pour des motifs d’intérêt général, pourvu que la différence de traitement qui en résulte soit, dans l’un et l’autre cas, en rapport avec l’objet de la norme qui l’établit et ne soit pas manifestement disproportionnée au regard des différences de situation susceptibles de la justifier.
En premier lieu, la requérante soutient que le dispositif d’indemnisation organisé par la loi du 23 février 2022 méconnait le principe d’égalité de traitement dès lors que les personnes ayant séjourné dans les structures d’accueil des harkis et de leurs familles postérieurement à la date du 31 décembre 1975 en sont exclues. Il résulte toutefois des travaux préparatoires de la loi du 23 février 2022 que la date du 31 décembre 1975 correspond à la fermeture administrative de la dernière structure d’accueil des harkis et de leurs familles sur le territoire national, et donc à la date à laquelle leur administration dans des conditions exorbitantes de droit commun a pris fin. Ainsi, s’il n’est pas contesté que nombre de familles ont continué à habiter sur les mêmes lieux d’accueil, dans des conditions souvent précaires, les situations apparaissent néanmoins distinctes. Dès lors, cette différence de traitement visant des personnes placées dans des situations différentes ne crée aucune discrimination prohibée par les stipulations de l’article 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Par suite le moyen doit être écarté.
En deuxième lieu, si la requérante soutient que le barème de réparation prévu par l’article 9 du décret du 18 mars 2022 est entaché d’une erreur manifeste d’appréciation, le Conseil d’Etat, qui avait été saisi de plusieurs recours pour excès de pouvoir à l’encontre notamment de ce décret, a, par une décision n°s 464247, 464249, 464250, 464252, 468852 du 22 décembre 2022, jugé qu’en prévoyant que le montant de la réparation mentionnée à l’article 3 de la loi du 23 février 2022 susvisée comporte une somme minimale, fixée à 2 000 euros lorsque le demandeur a séjourné dans les structures évoquées à ce même article pendant une durée inférieure à trois mois et à 3 000 euros pour une durée supérieure, ainsi qu’une somme proportionnelle à la durée effective du séjour, correspondant à 1 000 euros pour chaque année passée par le demandeur au sein de ces structures, le Premier ministre n’a pas entaché le décret d’erreur manifeste d’appréciation. Par suite, et dès lors que le décret modificatif du 20 mars 2025 n° 2025-256 se borne à fixer une indemnité réparatrice spécifique plus favorable en cas d’hébergement au sein des structures de Bias et/ou de Saint-Maurice-l'Ardoise, ce moyen ne peut, en tout état de cause, qu’être écarté.
En troisième lieu, en soutenant qu’en raison de l’illégalité de ce barème, il appartenait à la commission de s’en écarter et d’appliquer les principes du barème d’indemnisation des victimes de détention arbitraire fixé par la loi du 17 juillet 1970, modifiée par les lois du 15 juin 2000 et du 30 décembre 2000, aujourd’hui codifiées aux articles 149 et R. 26 à R. 40-22 du code de procédure pénale, la requérante doit être regardée comme reprochant au législateur d’avoir appliqué aux harkis et à leurs familles le barème de réparation prévu pour les victimes de dysfonctionnements du service public pénitentiaire conduisant à des mauvaises conditions de détention et non le barème de la réparation prévue par les articles 149 et suivants du code de procédure pénale pour les personnes qui ont fait l’objet d’une détention provisoire avant d’être relaxés ou acquittés. Toutefois, la requérante ne saurait soutenir utilement que le législateur, en ne prévoyant pas au bénéfice des personnes visées par la loi du 23 février 2022 un régime de réparation identique à celui qui s’applique, sur le fondement de l’article 149 du code de procédure pénale, aux personnes qui ont fait l’objet d’une détention provisoire avant d’être relaxées ou acquittées, aurait méconnu le principe d’égalité garanti par l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, eu égard aux différences de situation entre les unes et les autres.
En quatrième lieu, aux termes de l’article 1er du premier protocole additionnel à la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « Toute personne physique ou morale a droit au respect de ses biens. Nul ne peut être privé de sa propriété que pour cause d'utilité publique et dans les conditions prévues par la loi et les principes généraux du droit international. / Les dispositions précédentes ne portent pas atteinte au droit que possèdent les Etats de mettre en vigueur les lois qu'ils jugent nécessaires pour réglementer l'usage des biens conformément à l'intérêt général ou pour assurer le paiement des impôts ou d'autres contributions ou des amendes ». Une personne ne peut prétendre au bénéfice de ces stipulations que si elle peut faire état de la propriété d’un bien qu’elles aient pour objet de protéger et à laquelle il aurait été porté atteinte. À défaut de créance certaine, l'espérance légitime d'obtenir une somme d'argent doit être regardée comme un bien au sens de ces stipulations.
En l’espèce, la requérante soutient que le dispositif de réparation forfaitaire, prévu par les dispositions de l’article 3 de la loi du 23 février 2022 et de l’article 9 du décret du 18 mars 2022, méconnait le principe de réparation intégrale garanti par les stipulations de l’article 1er du premier protocole additionnel de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Dans un arrêt n° 17131-13 du 4 avril 2024, B... et autres contre France, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), après avoir constaté que les conditions de vie quotidienne des résidents du camp de Bias n’étaient pas compatibles avec le respect de la dignité humaine et s’accompagnaient en outre d’atteintes aux libertés individuelles, a conclu à la violation des articles 3 et 8 de la convention pour la période du 3 mai 1974 au 31 décembre 1975, et a considéré qu’une indemnisation portée à 4 000 euros par année passée au sein de ce camp satisfaisait au principe de réparation garanti par l’article 1er du premier protocole additionnel à la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Le décret n° 2025-256 du 20 mars 2025, tirant les conséquences de cet arrêt, a modifié le barème applicable fixé à l'article 9 du décret n° 2022-394 du 18 mars 2022, en fixant une indemnité réparatrice spécifique de 4 000 euros par année en cas d’hébergement au sein des structures de Bias et/ou de Saint-Maurice-l'Ardoise. Il résulte de l’instruction que la commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis et les autres personnes rapatriées d'Algérie a réexaminé le dossier d’indemnisation de Mme B... en faisant application de ce nouveau barème et lui a alloué, par une décision rectificative n° 2025/3556 du 10 avril 2025, une indemnité complémentaire. Dans ces conditions, la requérante n’est pas fondée à soutenir que le dispositif de réparation forfaitaire, prévu par les dispositions de l’article 3 de la loi du 23 février 2022 et de l’article 9 du décret du 18 mars 2022 modifié, méconnait le principe de réparation intégrale.
En cinquième lieu, il résulte de l’instruction que la requérante a passé quatorze années au sein du camp de Bias au cours de la période de 1962 et 1975. En application des dispositions citées au point 7 de l’article 9 du décret du 18 mars 2022 modifié par le décret du 20 mars 2025, elle peut prétendre à une indemnisation d’un montant de 4 000 euros par année passée au sein du camp, soit une indemnité totale 56 000 euros. Par suite, la commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis et les autres personnes rapatriées d’Algérie, en accordant à la requérante une somme de 53 000 euros par sa décision du 10 avril 2025 et non de 56 000 euros, a fait une application inexacte des dispositions précitées. Le moyen tiré par la requérante de l’erreur de calcul commise par l’administration doit donc être accueilli.
Il résulte de ce qui précède que l’office national des combattants et victimes de guerre est condamné à verser à Mme B... une somme d’un montant total de 56 000 euros au titre de la réparation des préjudices résultant de l’indignité des conditions d’accueil et de vie auxquelles a été soumis dans certaines structures sur le territoire français, sous déduction de la somme de 53 000 euros que la commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis et les autres personnes rapatriées d’Algérie lui a accordée par la décision précitée du 10 avril 2025.
Sur les conclusions relatives aux préjudices de Mme B... liés à ses conditions de vie au sein du camp de Bias entre 1976 et 1984 :
Mme B... soutient qu’il est établi que les conditions indignes de vie au sein du camp de Bias n’ont pas pris fin en 1975 mais en 1984, et qu’en conséquence il appartenait à la commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis et les autres personnes rapatriées d'Algérie de lui accorder une indemnité d’un montant total de 92 000 euros au titre des 23 ans passés au sein de cette structure, en ce comprise la période entre 1976 et 1984, en application du barème prévu par l’article 9 du décret du 18 mars 2022 modifié. Toutefois, ainsi qu’il a été dit précédemment, la durée passée dans cette structure en dehors de la période fixée par le législateur, du 20 mars 1962 au 31 décembre 1975, ne pouvait être prise en compte par la commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis et les autres personnes rapatriées d’Algérie, celle-ci était tenue de rejeter pour ce motif la demande de réparation présentée par l’intéressée au titre de la loi du 23 février 2022. Cette situation de compétence liée rend inopérante l’argumentation de la requérante en tant qu’elle demande l’indemnisation du préjudice subi du fait de ses conditions de vie indignes au sein du camp de Bias entre 1976 et 1984 par la commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation en application de l’article 3 de la loi du 23 février 2022 et de l’article 9 du décret du 18 mars 2022.
Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur l’exception de prescription quadriennale opposée pour cette période en défense par la ministre des armées, que les conclusions indemnitaires de Mme B... tendant à ce que l’Etat soit condamné à en raison de ses conditions de vie au sein du camp de Bias entre 1976 et 1984 doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
Il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l’Etat la somme demandée par la requérante au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : L’intervention du Comité Harkis et Vérités n’est pas admise.
Article 2 : L’office national des combattants et victimes de guerre versera à Mme B... une somme totale de 56 000 euros au titre de la réparation des préjudices résultant de l’indignité des conditions d’accueil et de vie auxquelles elle a été soumise dans le camp de Bias, sous déduction de la somme de 53 000 euros qui lui a été accordée par la décision du 10 avril 2025 de la Commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis, les autres personnes rapatriées d’Algérie anciennement de statut civil de droit local et les membres de leurs familles.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A... B..., à l’Office national des combattants et des victimes de guerre et au Comité Harkis et Vérités.
Délibéré après l’audience du 12 mars 2026, à laquelle siégeaient :
M. Ouillon, président,
M. Probert, premier conseiller,
Mme Gaudemet, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 mars 2026.
La rapporteure,
signé
M. Gaudemet
Le président,
signé
S. Ouillon
La greffière,
signé
S. Nimax
La République mande et ordonne à la ministre des armées ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision