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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2400149

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2400149

mercredi 7 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2400149
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantCABRAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 janvier 2024, des pièces et des mémoires complémentaires enregistrés les 9, 11, 17 et 18 janvier 2024, Mme D B, représentée par Me Cabral, demande à la juge des référés sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) d'enjoindre à l'hôpital Nord-Ouest Val-d'Oise de faire cesser, sans délai, la situation de harcèlement moral et d'atteinte à la dignité qu'elle subit de la part de deux de ses collègues et de mettre en œuvre, dans un délai de vingt-quatre heures, toutes les mesures permettant de préserver son état de santé, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

2°) de condamner l'hôpital Nord-Ouest Val-d'Oise à lui verser la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que

- l'urgence est établie dès lors que l'ensemble des pièces produites sont de nature à faire présumer l'existence d'agissements constitutifs de harcèlement moral de la part de deux de ses collègues masculins et d'atteinte à sa dignité ; elle est en grande souffrance et son état de santé s'est détérioré ;

- compte tenu de la carence fautive de l'hôpital Nord-Ouest Val-d'Oise, elle justifie d'une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

Une intervention a été présentée le 8 janvier 2024 par le syndicat Sud Santé Sociaux du Val-d'Oise et de l'Oise, représenté par Me Cabral, suivie de pièces et mémoires complémentaires enregistrés les 9, 17 et 18 janvier 2024. Elle tend aux mêmes fins que la requête.

Par des mémoires en défense et des pièces complémentaires enregistrés le 9, 10, 11, 12 et 22 janvier 2024, l'hôpital Nord-Ouest Val-d'Oise, représenté par Me Beaulac, conclut au non-lieu à statuer sur la requête et à ce qu'une somme de 1 500 euros soit mise à la charge de Mme B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la fonction publique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Drevon-Coblence, vice-présidente, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 22 janvier 2024 à

11 heures.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique, tenue en présence de Mme Soulier, greffière d'audience :

- le rapport de Mme Drevon-Coblence, juge des référés ;

- les observations de Me Cabral, représentant Mme B, présente, qui précise que les insultes à caractère racial proférées contre Mme B depuis des mois n'ont donné lieu qu'à une réaction très insuffisante de la part de l'hôpital Nord-Ouest Val-d'Oise ; que si l'établissement a pris certaines mesures depuis l'introduction de la requête, le retentissement de ces injures sur la santé de Mme B est très important puisque l'unité médico-judiciaire a constaté qu'elle présentait une incapacité totale de travail de 10 jours, qu'elle est désormais en arrêt de travail et que la procédure judiciaire a suivi son cours avec son audition ainsi que celle de la directrice des ressources humaines de l'établissement ; qu'il reste néanmoins de nombreuses actions possibles afin de soutenir Mme B et de mettre fin à ce type de situation au sein de l'établissement ; que la position de syndicaliste au sein de l'UNSA des deux agents ayant proféré les insultes à l'égard de Mme B est de nature à expliquer le traitement indulgent depuis novembre 2023 dont ils ont fait l'objet de la part de la directrice des ressources humaines ;

- les observations de Mme B qui indique vivre une angoisse réelle, que son médecin l'a placée en arrêt de travail et qu'elle ressent une perte de confiance envers elle-même et envers l'ensemble de l'équipe ;

- les observations de Me Beaulac, représentant l'hôpital Nord-Ouest Val-d'Oise, qui fait valoir que l'établissement s'est mobilisé afin de prendre les mesures pour faire cesser les faits subis par Mme B et qu'une procédure disciplinaire a été engagée contre les deux agents ayant proféré les insultes à l'encontre de cette dernière ; que la condition d'extrême urgence qui implique qu'une mesure visant à sauvegarder une liberté fondamentale doive être prise n'est pas remplie en l'espèce ; que les insinuations de connivence entre la direction et les deux agents incriminés eu égard à leur engagement dans un syndicat de l'établissement sont infâmantes et diffamatoires ;

- les observations de Mmes A et Feukeu, respectivement directrice adjointe des ressources humaines et directrice des ressources humaines de l'hôpital Nord-Ouest Val-d'Oise, qui précisent que les faits ont été pris au sérieux par la direction, que Mme B a été conseillée et soutenue par la directrice des achats et de la logistique notamment dès le mois de novembre 2023, qu'elle est également soutenue par la psychologue du travail ; qu'il y a néanmoins des délais à respecter dans l'engagement d'une procédure disciplinaire.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B exerce les fonctions d'adjointe administrative contractuelle au sein de la direction des achats et de la logistique de l'hôpital Nord-Ouest Val-d'Oise depuis le 1er janvier 2023. S'estimant victime de harcèlement moral de la part de deux de ses collègues des services techniques, qui ont tenu de façon répétée, à son encontre, des propos et cris à caractère racial, elle a, le 23 novembre 2023, sollicité le bénéfice de la protection fonctionnelle qui lui a été accordé le 24 novembre 2023. Estimant que les mesures prises par l'établissement n'étaient pas de nature à la protéger de la situation qu'elle subissait, Mme B demande, dans la présente instance, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, à la juge des référés d'enjoindre à l'hôpital Nord-Ouest Val-d'Oise de faire cesser, sans délai, la situation de harcèlement moral et d'atteinte à la dignité qu'elle subit de la part de ses deux collègues et de mettre en œuvre dans un délai de vingt-quatre heures, toutes les mesures permettant de préserver son état de santé.

Sur l'intervention du syndicat Sud Santé Sociaux du Val-d'Oise et de l'Oise :

2. Le syndicat Sud Santé Sociaux du Val-d'Oise et de l'Oise a intérêt aux mesures demandées par Mme B. Son intervention est recevable.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

4. Lorsqu'un requérant fonde son action non sur la procédure de suspension régie par l'article L. 521-1 du code précité mais sur la procédure de protection particulière instituée par l'article L. 521-2 de ce code, il lui appartient de justifier de circonstances caractérisant une situation d'urgence qui implique, sous réserve que les autres conditions posées par l'article L. 521-2 soient remplies, qu'une mesure visant à sauvegarder une liberté fondamentale doive être prise dans les quarante-huit heures.

5. Aux termes de l'article L. 133-3 du code général de la fonction publique : " Aucun agent public ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel ". Le droit au respect de la dignité humaine et le droit de ne pas être soumis à un harcèlement moral constitue pour l'agent une liberté fondamentale au sens des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

6. Il résulte de l'instruction que Mme B apporte de nombreux éléments concordants de nature à faire présumer qu'elle subit, depuis le mois d'août 2023, des insultes à caractère racial de la part de deux de ses collègues des services techniques, M. F et M. C, après qu'elle eût apporté des fruits à un goûter dans son service, sous la forme de diverses remarques, d'imitations, de cris d'animaux et par l'envoi sur sa messagerie professionnelle d'une photo présentant un singe et un régime de bananes. Mme B soutient qu'informée de cette situation depuis le 10 novembre 2023, après le signalement fait avec son accord par la psychologue du travail qui a recueilli ses premières confidences, la direction de l'hôpital Nord-Ouest Val-d'Oise n'a pas pris de mesures de nature à la protéger et à faire cesser ces agissements. Il résulte à cet égard de l'instruction que Mme B a été reçue par la directrice des achats et de la logistique le 10 novembre 2023 et que c'est à elle qu'un changement de bureau a été proposé, changement qu'elle a accepté le 20 décembre 2024. Il résulte également de l'instruction que la directrice adjointe des ressources humaines a rencontré les 23, 24 et 27 novembre 2023 quatre agents pour les interroger sur les agissements de M. F et M. C sans qu'aucune conclusion ne soit tirée de ces entretiens, au cours desquels il apparait clairement que ces deux agents avaient été identifiés comme les auteurs des faits décrits par Mme B. Il résulte en particulier de ces témoignages que les deux intéressés peuvent parfois " être lourds " présentant un humour " à eux ", " un peu spécial qui peut déranger ". Il résulte notamment du témoignage très détaillé de Mme E, gestionnaire administrative au sein des services techniques, daté du 24 novembre 2023, que M. F et M. C émettent des bruits de singe, " mettent des coups de pied dans la porte pour leur faire peur ", ce qu'elle décrit comme une tentative d'humour de la part des intéressés précisant toutefois " mais ensuite ce n'est plus drôle ". Mme E atteste en outre avoir observé que Mme B, qui s'est confié à elle, était " fragilisée ", mangeait toute seule dans sa voiture, " a craqué " et " a peur ". Il résulte encore de l'instruction que Mme B n'a été reçue en entretien que le 26 décembre 2023 par la directrice adjointe des ressources humaines alors que M. F et M. C n'avaient eux-mêmes jamais été convoqués par cette directrice avant l'introduction de la requête.

7. Il résulte toutefois de l'instruction que, postérieurement à l'introduction de la requête et à sa communication, M. F et M. C ont été convoqués le 7 janvier 2023 chacun à un entretien avec la directrice adjointe des ressources humaines, entretiens qui se sont tenus le 10 janvier 2024 à 15 heures et à 16 heures et que, par deux courriers du 16 janvier 2024, les deux agents ont été informés de l'engagement d'une procédure disciplinaire à leur encontre pour les faits en litige.

8. En dépit du temps pris par la direction de l'hôpital Nord-Ouest Val-d'Oise, depuis le 10 novembre 2023, pour prendre la mesure de la gravité de la situation subie par Mme B eu égard à la dégradation continue et durable de son état de santé suite aux remarques et insultes à caractère racial répétées de M. F et M. C, lesquelles sont susceptibles de faire présumer l'existence de faits d'atteinte à la dignité et de harcèlement moral, et protéger son agente de ces agissements, les mesures prises par cet établissement depuis l'introduction et la communication de la requête apparaissent, en l'état de l'instruction, de nature à faire cesser les agissements de M. F et M. C alors que la requérante avait obtenu le bénéfice de la protection fonctionnelle le 24 novembre 2023, laquelle ne saurait comporter aucune réserve, et ce alors même que d'autres mesures peuvent encore être engagées pour prévenir et faire cesser ce type de situations.

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'injonction de faire cesser, sans délai, la situation de harcèlement moral et d'atteinte à la dignité subie par Mme B de la part de ses deux collègues et de mettre en œuvre, dans un délai de vingt-quatre heures, toutes les mesures permettant de préserver son état de santé, sous astreinte, sont devenues, à la date de la présente ordonnance, sans objet. Il n'y a dès lors pas lieu d'y statuer.

Sur les frais liés à l'instance :

10. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, de mettre à la charge de l'hôpital Nord-Ouest Val-d'Oise la somme de 1 500 euros à verser à Mme B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, en revanche, de mettre à la charge de Mme B la somme demandée par l'hôpital Nord-Ouest Val-d'Oise sur le fondement de ces mêmes dispositions.

O R D O N N E:

Article 1er : L'intervention du syndicat Sud Santé Sociaux du Val-d'Oise et de l'Oise est admise.

Article 2 : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte de la requête de Mme B.

Article 3 : L'hôpital Nord-Ouest Val-d'Oise versera à Mme B la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Les conclusions présentées par l'hôpital Nord-Ouest Val-d'Oise sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D B et à l'hôpital Nord-Ouest Val-d'Oise.

Fait à Cergy, le 7 février 2024.

La juge des référés

signé

E. Drevon-Coblence

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2400149

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