Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2400743
mercredi 2 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2400743 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 10ème Chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 17 janvier 2024, M. C, représenté par
Me de Guéroult d'Aublay, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 6 décembre 2022 par lequel le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de lui délivrer un titre de séjour, ou à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation, dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil, en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que l'arrêté attaqué :
- a été signé par une autorité incompétente ;
- est insuffisamment motivé ;
- est entaché d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;
- est entaché d'une erreur de fait, dès lors qu'il retient qu'il ne justifie pas participer à l'entretien et l'éducation de son enfant ;
- méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- méconnait l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
Des pièces complémentaires, enregistrées les 23 janvier, 12 février et 2 avril 2024, ont été produites pour M. C.
La requête a été communiquée au préfet du Val-d'Oise qui n'a pas produit de mémoire en défense.
M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision en date du 4 septembre 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a décidé de dispenser le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Louvel, rapporteur ;
- et les observations de Me Lenouvel Alvarez, substituant Me de Guéroult d'Aublay, représentant M. C.
Considérant ce qui suit :
1. M. C, ressortissant nigérian né le 14 avril 1975, serait entré irrégulièrement en France le 30 août 2016 selon ses déclarations. La demande de reconnaissance de la qualité de réfugié présentée par l'intéressé le 6 octobre 2016 a été rejetée par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides du 27 juin 2018, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 17 septembre 2019. A la suite de cette procédure, M. C a fait l'objet d'un arrêté du préfet de police de Paris, en date du 3 janvier 2020, portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de renvoi. Par un jugement du 18 mai 2020, la magistrate désignée par le président du tribunal administratif de Paris a annulé l'arrêté du 3 janvier 2020 et enjoint au préfet de police de Paris de réexaminer la situation de M. C dans le délai de deux mois. A l'occasion de ce réexamen, M. C a demandé son admission au séjour sur le fondement de l'article
L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 6 décembre 2022, dont M. C demande l'annulation, le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français et a fixé le pays d'éloignement.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
Sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête :
2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
3. Il ressort des pièces du dossier que M. C est père d'un garçon, né le 1er mars 2019 à Etampes, qui a été placé auprès des services de l'aide sociale à l'enfance (ASE) à compter du 4 juin 2019, placement régulièrement renouvelé depuis cette date, la mère n'ayant plus de relation avec son enfant depuis son départ en Italie au mois de février 2020. Il ressort également des jugements des 17 septembre 2021 et 16 septembre 2022 du juge des enfants au A judiciaire d'Evry-Courcouronnes et des attestations établies par les professionnels de l'ASE et de la Croix-Rouge que M. C est resté investi auprès de son fils depuis 2020, qu'ils entretiennent une relation affective de qualité, qui est importante pour le développement de l'enfant, et que M. C s'est vu accorder des droits de visite et d'hébergement qu'il exerce de manière constructive et transparente en collaborant avec les services sociaux. Le juge des enfants a, en outre, dispensé M. C de contribution financière aux frais de placement. Par suite, dans les circonstances particulières de l'espèce, l'arrêté contesté porte une atteinte excessive au droit de M. C au respect de sa vie privée et familiale ainsi qu'une atteinte à l'intérêt supérieur de son enfant, en méconnaissance des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant.
4. Il résulte de ce qui precède que l'arrêté du préfet du Val-d'Oise du 6 décembre 2022 doit être annulé en toutes ses dispositions.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
5. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. ".
6. L'exécution du présent jugement implique nécessairement, eu égard à ses motifs, par application des dispositions législatives précitées, que le préfet du Val-d'Oise délivre à
M. C une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ". Il y a lieu de fixer au préfet du Val-d'Oise, un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement pour procéder à la délivrance de ce titre. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les conclusions aux fins d'application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 :
7. M. C a été admis à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que
Me de Guéroult d'Aublay, avocate de M. C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de ce dernier le versement à Me de Guéroult d'Aublay de la somme de 1 000 euros.
D É C I D E :
Article 1er: L'arrêté du 6 décembre 2022 du préfet du Val-d'Oise est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise ou au préfet compétent territorialement, de délivrer à M. C une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 000 euros à Me de Guéroult d'Aublay, avocate de
M. C, en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me de Guéroult d'Aublay renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me de Guéroult d'Aublay et au préfet du Val-d'Oise.
Délibéré après l'audience du 18 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Ouillon, président,
M. Louvel, premier conseiller,
M. Prost, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 octobre 2024.
Le rapporteur,
signé
T. LouvelLe président,
signé
S. OuillonLa greffière,
signé
M-J. Ambroise
La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.